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Iran: Quel changement peut-on attendre de l’élection de Hassan Rohani?

Des centaines de milliers de personnes sont sortis dans les principales villes iraniennes pour fêter la victoire du candidat « modéré » Hassan Rohani aux élections présidentielles, ce qui en dit long sur l’espoir de changement nourri par la majorité de la population iranienne qui supporte de plus en plus difficilement les conséquences sociales des sanctions économiques internationales imposées au pays et les restrictions des libertés individuelles et collectives.

A son tour, la presse internationale a vu dans la victoire du candidat « modéré » le signe d’une possible détente dans les relations conflictuelles qu’entretient ce pays avec les puissances occidentales. Qu’en est-il dans la réalité ? Pour évaluer les enjeux politiques et diplomatiques de cette élection, il nous semble important d’essayer de répondre à cinq questions.

1.    Quelle est la marge de manœuvre du nouveau président ?

Certes, Hassan Rohani se distingue de son prédécesseur par une ligne politique plus « modérée » aussi bien en politique intérieure qu’en politique extérieure et il n’a pas hésité à le faire savoir durant sa campagne électorale. Le jour même de l’annonce de sa victoire, il n’a pas hésité à déclarer qu’il s’agissait de « la victoire de la  modération contre l’extrémisme ».

Mais entre le discours et la réalité, il y a des contraintes qu’il ne faut pas négliger. D’abord, Rohani ne fait pas partie du camp des « réformateurs » qui appellent à une réforme profonde de la politique iranienne. Il appartient au camp des religieux dits « modérés ». C’est parce que leur candidat- Akbar Hachemi Rafsandjani- a été disqualifié que les « réformateurs » ont fini par soutenir la candidature du « modéré » Rohani.

Par ailleurs, les huis candidats qui étaient en lice lors de cette élection présidentielle ont tous reçu l’aval du véritable centre du pouvoir iranien, à savoir le guide suprême de la République islamique d’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei. C’est dire que le nouveau président élu ne saurait outrepasser les limites constitutionnelles qui font de l’institution présidentielle en Iran une institution subordonnée au guide suprême de la République dans les matières stratégiques comme par exemple le dossier nucléaire.

2.    Quel changement à l’intérieur ?

Le fait que le candidat « modéré » soutenu par les réformateurs ait été élu avec 17 millions de voix et les scènes de joie populaire qui ont suivi l’annonce de sa victoire montrent à l’évidence que l’espoir du changement est grand au sein du peuple iranien et que la soif de liberté chez les jeunes notamment est une donnée avec laquelle il faut compter. Sans doute, les espaces de liberté seront désormais plus grands, notamment pour les « réformateurs » qui ont soutenu la candidature de Rohani. Si une telle tendance devait se confirmer, ce serait un acquis indéniable pour la société iranienne.

Mais il ne faut pas exagérer cette attente. D’une part, tant que la colonne vertébrale du système iranien- les puissants Gardiens de la Révolution- reste en place avec les pouvoirs qui lui sont confiés, il est difficile d’envisager une véritable transition démocratique. En effet, et contrairement à ce qu’on pourrait penser, les pasdarans ne sont pas une force paramilitaire supplétive. Il s’agit d’une véritable armée dans l’armée avec 100 000 hommes bien équipés, avec ses blindés, son artillerie, ses missiles, sa force aérienne et sa force navale.

C’est cette donne politico-sécuritaire qui fait dire à certains analystes du système iranien qu’il s’agit moins d’une « théocratie » que d’une « dictature militaire ». Les sanctions économiques internationales, en alimentant l’économie informelle, ont paradoxalement renforcé le corps des pasdarans qui contrôle la contrebande.

D’autre part, une plus grande liberté dans le contexte de crise économique et sociale chronique engendrée par les sanctions internationales pourrait paradoxalement aggraver la crise et l’instabilité politiques dans le pays. Seule la levée des sanctions internationales pourrait permettre au nouveau président de s’atteler à un programme de réformes et de développement qui  viendrait alléger le fardeau social qui pèse lourdement sur les épaules des classes populaires. D’où l’importance et l’urgence des dossiers de politique étrangère qui interfèrent directement avec les questions de politique intérieure et qui devraient retenir toute l’attention du nouveau président.

3.     Le nouveau président va-t-il se montrer plus conciliant sur le dossier nucléaire ?

Dès l’annonce de la victoire de Rohani, les chancelleries occidentales ont déclaré qu’elles étaient prêtes à travailler avec le nouveau président iranien dont elles attendent une plus grande ouverture sur les questions internationales. Le dossier nucléaire constituera sans aucun doute le premier dossier sur lequel les puissances occidentales vont éprouver le nouveau président sans se faire d’illusions sur sa véritable marge de manœuvre. Mais les services de renseignement occidentaux savent que si le véritable centre du pouvoir iranien a laissé libre cours à l’élection de Rohani à la tête de la république islamique d’Iran, c’est qu’il a finalement compris que la sauvegarde du régime passe désormais par une ligne politique plus « modérée », y compris dans la gestion du dossier sensible du nucléaire.

Le guide suprême de la république islamique d’Iran, Ali Khamenei, a tout essayé. Il va essayer cette fois-ci la modération. Mais comme toujours, il tirera les ficelles sans assumer les responsabilités. Il pourra toujours se permettre de grands discours « révolutionnaires » et « anti-impérialistes » et il laissera à « son » président l’ingrate tâche de faire des compromis avec le Satan américain et ses alliés occidentaux. Tout le monde y trouvera son compte. Bien entendu, l’Iran ne reculera pas devant ce qu’il considère être ses intérêts nationaux stratégiques incompressibles.

En 2003 déjà quand il était le chef des négociateurs iraniens sur le nucléaire, Rohani avait proposé une suspension volontaire et temporaire de l’enrichissement de l’uranium et ce pour sauver la république iranienne d’une éventuelle agression américaine au lendemain de la guerre contre l’Irak. Cette fois-ci, l’Iran pourrait accepter un arrêt de la partie de son programme nucléaire qui dérange les Occidentaux et les Israéliens en contrepartie de la levée des sanctions économiques internationales et d’une reconnaissance diplomatique de son statut de puissance régionale.

4.    Le nouveau président iranien va-t-il lâcher le régime syrien ?

Il y a des dossiers de politique étrangère qui dépassent les clivages de politique intérieure. Le dossier syrien fait partie de ces dossiers que l’Iran considère comme relevant de sa « sécurité nationale ». L’opposition syrienne vient de lancer un appel au nouveau président iranien pour qu’il reconsidère la politique de soutien au régime d’Assad. Mais il ne faut pas s’attendre à un changement radical ou brusque de la politique iranienne en Syrie d’autant plus que les puissances occidentales semblent y avoir découvert quelque intérêt perfide.

En effet, l’intervention des pasdarans iraniens et du Hezbollah en Syrie aux côtés du régime syrien a pour résultat objectif de faire durer la guerre- ce qui semble arranger au premier chef les Israéliens qui espèrent avant toute chose que la Syrie s’en sorte à moitié détruite et ce, quel que soit par ailleurs le vainqueur de la dite guerre.

Bien entendu, les puissances occidentales pourraient inviter le nouveau président iranien à faire pression sur son allié syrien pour l’amener à plus d’ouverture politique, ce qui serait sans doute accepté sans trop de difficultés par un Iran qui n’attend que cela pour se faufiler parmi les invités de marque de la conférence de Genève 2…

En effet, l’Iran sait pertinemment que les jours du régime syrien sont comptés et que plus rien ne sera comme avant après ce qui s’est passé mais là où ses intérêts stratégiques peuvent rejoindre partiellement ceux d’Israël et des puissances occidentales, c’est qu’il ne veut pas d’une victoire qui amènerait au pouvoir une coalition sunnite complètement inféodée aux pétromonarchies du Golfe et qui risque d’être hostile à l’Iran.

Paradoxalement et contrairement à l’Arabie saoudite, l’Iran pourrait se méfier moins des Frères musulmans que de l’ASL et des groupes salafistes radicaux, même si l’Iran ne pourrait à l’avenir sauver son capital relationnel avec les Frères musulmans- acquis au prix de grands efforts et de grandes dépenses-  qu’en modérant le Hezbollah libanais qui est en train de dilapider ce capital par son engagement inconsidéré en Syrie.

5.    Le nouveau président iranien va-t-il améliorer les relations de son pays avec les voisins ?

Le candidat « modéré » a repris dans sa campagne électorale le slogan du réformateur Akbar Hachemi Rafsandjani, à savoir l’apaisement des relations avec les voisins arabes en vue de dépasser les frictions qui constituent une source d’instabilité dans la région. Sur cette question, il serait malhonnête de ne pas rappeler que le problème ne vient pas exclusivement de l’Iran. Les voisins arabes, et à leur tête l’Arabie saoudite, portent une lourde responsabilité dans le climat malsain qui règne dans la région et qui constitue un bon prétexte pour l’ingérence des puissances étrangères qui ont toujours su appliquer la vieille devise coloniale « diviser pour régner ».

Les pétromonarchies du Golfe qui font tout un problème du programme nucléaire iranien feignent d’oublier qu’Israël dispose de la « bombe ». De son côté, l’Iran n’a jamais rien fait pour rassurer ses voisins quant à ses intentions. Les dossiers de friction sont nombreux et il ne sera pas facile au nouveau président iranien de passer du jour au lendemain d’une relation conflictuelle à une relation apaisée. Mais les reculs attendus de l’Iran tant sur le dossier nucléaire que sur le dossier syrien – qui sont le prix à payer pour la levée des sanctions économiques internationales – vont sans doute permettre un dégel des relations avec les voisins arabes mais aussi avec le grand rival turc.

Le rapprochement égypto-iranien actuellement en cours a toutes les chances d’être reconduit, voire approfondi avec le président Rohani. Quand on sait que la récompense qui sera proposée par les Occidentaux à l’Iran contre le gel de son programme nucléaire sera la levée des sanctions économiques et militaires, ce qui lui permettra de redevenir la première puissance militaire conventionnelle dans la région- à l’exclusion d’Israël bien-sûr- il est clair que les pétromonarchies du Golfe n’auront plus d’autre choix que de s’allier avec l’Egypte pour contrecarrer les velléités hégémoniques, vraies ou supposées, du voisin iranien.

L’Egypte pourrait ainsi tirer profit de ce nouveau cours géopolitique qui se dessine dans la région si ses élites au pouvoir et dans l’opposition savent gérer la difficile transition démocratique que les forces qui veulent garder la région dans la dépendance et le sous-développement cherchent à torpiller à tout prix.

 

 

 

 

 

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