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Interview de Nassim, l’un des animateurs suspendus par la mairie de Gennevilliers

Cette polémique a fait couler beaucoup d'encre et risque de faire encore des remous. L'information est tombée le 30 juillet dernier : quatre animateurs d'une colonie de vacances, observant le jeûne du Ramadan, ont été brutalement suspendus par la mairie de Gennevilliers. Oumma.com a interrogé Nassim, l'un des moniteurs au cœur de l’affaire.

Nassim, vous avez été relevé de votre fonction avec trois autres de vos camarades. Quelle était votre expérience jusqu’ici dans l'animation?

J'ai 27 ans, et ce n’était pas la première fois que je travaillais dans l’animation. J'ai l'habitude de m'occuper d'enfants, et j'avais déjà eu l'occasion de faire des séjours d'une semaine, mais en l’occurrence, c'était la première fois que j’encadrais une colonie de vacances d'une durée de 3 semaines.

Comment avez-vous été recruté par la mairie de Gennevilliers ?

Je connaissais le directeur adjoint de la mairie, avec qui j’avais déjà travaillé. Ayant confiance en moi et en mes compétences, c'est sur cette base qu'il m'a recruté, tout comme les autres animateurs de l'équipe.

Lors de votre embauche, la mairie savait-elle que vous faisiez le Ramadan ?

A aucun moment, je n’ai évoqué le fait que j’observais le jeûne. Comme je l’ai dit au directeur qui est venu à notre rencontre, c'est une question qu'il n'était pas en droit de me poser, et à laquelle, si j’avais été interrogé, j'aurais simplement répondu que cela relevait du domaine privé.

Comment avez-vous appris votre suspension?

Concernant la suspension, nous avions d'abord été prévenus à part, en privé, puis en présence de toute l'équipe d'animateurs. Juste avant le départ, la seule chose que Moussa et moi-même avons pu dire aux enfants, c’est que nous devions quitter la colonie. Nous étions chargés de les informer de notre départ, mais sans en donner la raison. Cependant, il est clair que les enfants sentaient ce qui se cachait derrière ce départ précipité.

Les voir tous regroupés dans une salle pour l'annonce a été le moment le plus difficile pour nous. Ils étaient en pleurs, et nous-mêmes avions les larmes aux yeux, de même que deux animatrices qui travaillaient avec nous et qui étaient très mal à l’aise, car elles ne comprenaient pas cette décision.

Le responsable de la mairie vous aurait déclaré: "Je sais que ce que je fais, c'est illégal mais si je ne te licencie pas, je vais avoir des sérieux problèmes". Confirmez-vous ces propos ? 

Non, il n’a pas dit cela. Le soir, lors de la réunion avec tous les animateurs, il a parlé de licenciement, aussi, j’ai essayé de lui faire comprendre que j’étais dans mon droit et qu’il ne pouvait pas me virer pour un repas sauté. Il m’a expliqué que cela ne tenait pas qu'à lui, mais que c’était du ressort également de la mairie. Le lendemain, nous apprenions qu’il ne s’agissait plus d’un licenciement, mais d’un départ imposé, sans autre alternative. Nous étions contraints de quitter la colonie à 16h30.

J'ai refusé de partir dans ces conditions-là, puisque ce n'était pas un arrangement à l'amiable. Cela me dérangeait beaucoup de partir, alors que je n'avais pas été au bout de ma mission. Une heure après, ce responsable nous a remis un courrier signifiant notre suspension, et a proposé de nous accompagner à la gare à 16h30.

A ce moment précis, je me suis réellement senti victime d’une injustice, j'avais du mal à accepter cette sanction et la manière dont elle nous a été imposée.  Il y a eu beaucoup de maladresses et un réel manque d’égard vis-à-vis de nous. Un jour, on nous menace d’être licenciés, et le lendemain, on nous oblige à partir sur-le-champ. Selon moi, il voulait nous tester pour voir comment nous allions réagir. A sa place, j'aurais réfléchi un bon moment avant de m'exprimer sur le licenciement ou la suspension, alors que lui a changé sa version du jour au lendemain.

Votre contrat de travail imposait de se restaurer et de s'hydrater pendant la journée. Quelle a été votre réaction quand la mairie a tenté de vous obliger à déjeuner?

J’ai eu une réaction plus ou mois ferme, mais de toute façon, encore une fois, le responsable n'avait pas le droit  de nous obliger à déjeuner. Il nous a affirmé que si l'on continuait à ne pas nous restaurer, il serait contraint de nous licencier.

La mairie a invoqué l’accident du minibus de 2009 pour justifier sa décision à votre encontre. Que répondez-vous à cela ?

Nous avions eu une conversation à ce sujet. Mon premier propos a été de  dire que d’une exception on ne pouvait en tirer une règle. J’ai cité en exemple le cas d’un ami, qui a jeûné durant un mois, et pour qui tout s'est bien passé. J'ai également ajouté que je me considérais comme un animateur responsable et professionnel, et que de ce fait, je m’ appliquais déjà à moi-même ce principe de précaution. En cas de fatigue, j'aurais été le premier à m’alimenter et à m'hydrater, et si je n'étais pas arrivé à gérer la situation, alors j’en aurais immédiatement référé à mon directeur pour être remplacé.

Les situations de fatigue sont courantes dans l'animation. Deux jours avant, une animatrice ne se sentait pas bien,  nous nous sommes donc arrangés entre nous et nous avons réussi à gérer sa fatigue passagère. La solidarité est essentielle dans ce milieu.

Dans le cadre de votre fonction, avez-vous été par le passé confronté à ce genre de situation ?

 Non, c’était la première fois.

Envisagez-vous de porter plainte contre la mairie de Gennevilliers ? 

Nous sommes en pleine réflexion quant à savoir s'il faut poursuivre en justice la Ville de Gennevilliers. Ce que nous souhaitons avant tout est le retrait de l'article 6 qui figure dans le contrat de travail des animateurs et qui, à notre sens, est discriminatoire, non dans son contenu, mais dans son application, puisqu'il touche une partie de la population.

Je souhaite continuer dans le domaine de l'animation, car y renoncer serait leur donner raison. Je ne sais pas si je vais être réintégré dans des projets de colonies organisés par la mairie de Gennevilliers, cela reste encore à voir.

Un autre animateur nommé Belkacem a été "viré" dans le sud-ouest de la France pour avoir observé le Ramadan. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

J'ai pris connaissance de cette autre affaire sur le Bondy Blog. Personnellement, je pense que si notre histoire a pu ouvrir des portes et permettre aux gens de s'exprimer, alors elle aura eu un effet positif. Si nous n'en n'avions pas parlé dans les médias, peut-être que cet animateur ne se serait pas manifesté. Le phénomène existe dans d'autres mairies qui, elles aussi, ont inclu dans les contrats de travail des clauses similaires à celle dont nous souhaitons le retrait.

J'aimerais qu’un débat puisse avoir lieu, que cela soit fait avec la mairie ou à un niveau plus haut, mais surtout que la question ne soit pas évitée. Je ne suis pas contre un débat public, néanmoins tout dépendra de la manière dont le sujet sera traité, car aucun élément n'a prouvé à ce jour qu'une personne en train de jeûner pouvait constituer un danger pour les enfants.

Un dernier mot ?

Nous avons été très surpris, et même débordés, par l’ampleur du phénomène, et nous sommes extrêmement touchés par les marques de soutien de la part de nombreuses personnes et des associations.

Entretien réalisé par Loulou Charaf.

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