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Derrière la « nouvelle question d’Orient », une certaine idée de l’Europe (partie 2 et fin)

L’évocation rituelle de la Méditerranée comme « réducteur symbolique » de tension entre l’Occident et l’Orient musulman

La “question méditerranéenne”, aussi instrumentale soit-elle, est devenue l’objet de toutes sortes d’investigation dans les champs économique, politique et culturel, y compris les sciences sociales, où elle est à l’origine d’un nombre croissant de colloques et de travaux : “contrastant avec la discrétion des actes officiels qui contribuent à déterminer les identités et à tracer la démarcation entre l’Europe et les autres dans cette région, les discours sur la relation méditerranéenne sont en revanche très prolixe” (13).

Depuis la Conférence de Barcelone en 1995, elle accède même au rang de produit politique, moins d’ailleurs à l’échelle étatique-nationale qu’à l’échelle de l’Europe communautaire et des relations inter-régionales. On serait tenté d’interpréter ce renouveau de la “question méditerranéenne”, soit dans une perspective économiciste (la Méditerranée comme espace d’échanges commerciaux), soit sous un angle culturaliste (la Méditerranée comme espace de mythe et d’utopie).

Dans les représentations des acteurs politiques français, ces deux problématiques se croisent, s’interpénètrent et s’interpellent mutuellement.

Ceux qui voient dans la Méditerranée un nouveau marché pour la France et l’Union Européenne se réfèrent le plus souvent à une identité méditerranéenne commune, justifiant ainsi la politique d’échanges et de coopération avec les pays tiers méditerranéens. Les registres stratégiques de leur discours méditerranéen s’appuient sur une argumentation de type culturaliste, mettant en avant les liens historiques entre les différents États de la région.

Les acteurs politiques hexagonaux, privilégiant davantage une approche culturaliste de la Méditerranée (la “nouvelle Andalousie”), recourent à une argumentation de type économique et mercantile, comme s’ils devaient asseoir leur entreprise culturelle sur des arguments rationnels.

La “question méditerranéenne” légitime des ambitions extérieures, en réduisant par sa puissance symbolique l’étanchéité de la frontière entre l’Europe occidentale et l’Orient. On devrait plutôt dire d’ailleurs les orients, les différentes régions du monde arabo-musulman ne jouissant pas du même traitement symbolique, selon qu’elles sont liées ou non historiquement à la France et à l’Europe. Dans la plupart des configurations recensées, le Maghreb continue à occuper une place spécifique, étant presque toujours identifié à « l’Orient des Français ».

Elle constitue également une ressource à usage interne. Ainsi, la référence à l’identité méditerranéenne est récurrente dans le discours des leaders socialistes français, notamment chez ceux d’ascendance nord-africaine, pied-noir et séfarade qui ont en commun une filiation familiale avec le Maghreb. Par la valorisation discursive d’un espace méditerranéen, ces élites socialistes d’origine maghrébine tentent de conforter leur position dans l’espace politique français et au sein de leur propre parti ou courant. Dans un contexte de crise internationale, elles font valoir leur rôle de médiateurs et de passeurs entre les deux rives, justifiant leur existence et leur “utilité” politique. La Méditerranée mythique tend à devenir une ressource politique, grâce à laquelle certaines élites partisanes, en collaboration ou en concurrence avec d’autres acteurs associatifs et politiques, cherchent à obtenir une reconnaissance locale ou nationale (14).

Toutefois, l’instrumentalisation politique de l’identité méditerranéenne ne se limite pas à ces aspects iréniques. Réductrice sur un mode symbolique de la tension Occident/Orient, elle est aussi révélatrice d’une tension interne à l’espace politique français qui n’apparaîtra au grand jour qu’au moment de la campagne référendaire de Maastricht et, plus récemment, du débat sur la monnaie unique et le Traité d’Amsterdam. Sous couvert de la célébration de la méditerranéité de la France, on voit se profiler un clivage profond entre “pro-européens” et “national-patriotes”.

Chez les premiers, majoritaires au sein de la mouvance socialiste et radicale, le couplage entre “identité méditerranéenne” et “identité européenne” se produit sur un mode fusionnel : la France doit faire valoir sa spécificité méditerranéenne dans l’Europe communautaire, condition sine qua non du maintien de son leadership dans l’Union et de la consolidation de ses relations avec les pays arabo-musulmans :

Ainsi se dessine, à long terme, la ligne d’une France géographiquement européenne et méditerranéenne à la fois (…). J’ajoute : France méditerranéenne, malgré aujourd’hui la réprobation d’une partie du monde arabe. (15)

Chez les seconds (drayistes et chevènementistes) (16), le couplage de la question méditerranéenne avec la construction européenne s’exprime plutôt sur un mode conflictuel : l’affirmation de la méditerranéité de la nation française apparaît comme un élément de résistance aux pressions atlantistes et anglo-saxonnes.

Nous ne le voulons pas (le conflit dans la Golfe), non par anti-américanisme ou anti-germanisme, mais parce que nous pensons que l’équilibre des relations internationales, l’avancée du droit international passe par l’intérêt national (…). Nous sommes des patriotes français et nous mettons d’abord en avant, ce que nous pensons être l’intérêt de la France (17).

Plus rarement, enfin, la revendication d’une identité méditerranéenne commune à la France et au monde arabe fait appel à la solidarité tiers-mondiste entre acteurs “progressistes” des différentes nations. C’est le sens de la déclaration de Pierre Guidoni, représentant du P.S. à l’Internationale socialiste :

Il y a près de nous, la Méditerranée, et le monde arabe, les forces qui luttent au Maghreb pour la démocratie. Sachons mesurer à quel point nous sommes solidaires de nos camarades marocains, tunisiens, algériens (…). Beaucoup sont attentifs aux positions, à l’action, à la fraternité des socialistes français. (18)

La question méditerranéenne, produit et ressource politiques, est investie d’une charge symbolique radicalement différente, selon que les responsables socialistes se positionnent sur l’axe pro-européen ou sur l’axe national-patriote : célébration d’une spécificité méditerranéenne de la France dans le cadre de la construction européenne, pour les uns, identité défensive et réactionnelle pour les autres.

L’Orient hexagonal comme faire-valoir de l’identité française dans l’Europe communautaire

Par leur caractère éminemment passionnel, les débats à connotation identitaire sont à la fois facteur d’unité et de division au sein des organisations. En ce sens, les conflits politiques qui ont traversé le Parti socialiste au moment de la guerre du Golfe en 1990-1991 ont préfiguré les affrontements futurs sur la place et le rôle de la nation française dans la construction européenne, question qui provoquera d’ailleurs une véritable ligne de fracture lors de la campagne référendaire de Maastricht et des discussions actuelles sur le Traité d’Amsterdam. En ce sens, les lectures partisanes des événements du Golfe ont participé à stimuler un mythe de régénération de la nation française par la guerre.

Ainsi, à la fin de l’année 1990, nous pouvions relever deux positions antinomiques, l’une majoritaire au sein de la famille socialiste, que nous qualifions d’européaniste, l’autre minoritaire, que nous appelions national-patriote et qui se sont avérés décisives pour la compréhension des enjeux actuels. La première position tend à intégrer, sans la dissoudre, la spécificité française dans un différentialisme plus vaste, l’Europe communautaire, mise en opposition à l’hégémonie culturelle et militaire des États-Unis et à l’expansionnisme économique nippon. Au sein de cette configuration, le différentialisme hexagonal est maintenu et même valorisé, en ce sens que la nation française est présentée comme la garante et le pivot de l’unité européenne (19). C’est aussi la vision qui a prévalu lors de la dernière crise du Golfe (janvier-février 1998), la majorité des responsables politiques français dénonçant, de façon à peine voilée, l’esprit va-t’en-guerre des Américains.

La seconde position, défendue entre autres par l’écrivain Max Gallo (ancien membre du courant “Socialisme et République”), se réfère à l’entité étatique-nationale comme support exclusif d’une politique de coopération et de solidarité internationale : le différentialisme français doit se manifester impérativement “en tant que tel”, mû par les traditions et les valeurs républicaines d’échange avec les autres nations d’Occident et d’Orient.

Qu’il procède d’une argumentation pro-européenne ou national-patriote, ce processus de naturalisation du rôle de la nation française sur la scène internationale produit des effets substantiels quant au positionnement des socialistes vis-à-vis du monde arabo-musulman et des questions d’intégration.

Du point de vue de la société internationale, le thème d’une “France amie naturelle des peuples arabes” revient de manière récurrente dans le discours des leaders socialistes, même si l’attachement à la sécurité de l’État d’Israël reste fortement affichée.

Du point de vue de la représentation des “blocs civilisationnels et culturels”, émerge l’idée d’une coexistence plus ou moins pacifique entre deux rationalités, coexistence qui serait menacée aujourd’hui par la montée des fanatismes et des fondamentalismes religieux à l’échelle mondiale mais aussi dans la société française. Le thème du respect de la culture de l’Autre (l’Oriental, le musulman, l’arabe ou le Maghrébin) reste intimement lié dans leur discours à celui de l’impératif d’universalisation du modèle démocratique, dont la France, en général, et la mouvance socialiste, en particulier, seraient les dépositaires légitimes.

Ainsi, socialistes pro-européens et socialistes jacobins se rejoignent, et ceci malgré leurs divergences profondes sur les orientations de la construction européenne, dans une célébration commune de la mission de la France dans le monde, décodée à l’aune d’une histoire nationale, censée avoir une portée universelle. Dans cette nouvelle posture universaliste, le contexte de cohabitation culturelle joue un rôle fondamental, dans la mesure où le discours sur l’exemplarité de notre modèle politique s’adresse au premier chef à l’Orient intérieur, c’est-à-dire aux « Arabes de chez nous ».

Notes :

13 Jean-Robert Henry, “La Méditerranée, nouvelle frontière européenne ?”, dans J.-C. Ruano-Borbolan (dir.), L’identité, l’individu, le groupe, la société, Auxerre, Éditions Sciences Humaines, 1998.

14 Cf. dans notre ouvrage Ethnicité républicaine, le chapitre 11 consacré aux élites françaises d’origine maghrébine pendant la guerre du Golfe, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 215-226.

15 Laurent Fabius, Comité Directeur, février 1991.

16 Nous faisons référence à la Nouvelle École Socialiste (N.E.S.) de Julien Dray et au courant “Socialisme & République” de Jean-Pierre Chevènement qui, en janvier 1991, s’opposeront au principe d’une intervention militaire de la France dans le Golfe persique.

17 Max Gallo, Comité Directeur extraordinaire sur la crise du Golfe, 15 janvier 1991.

18 Pierre Guidoni, Convention nationale de Cachan, décembre 1990.

19 On citera Gérard Fuchs (courant majoriatire) : “Si nous sommes convaincus, comme c’est mon cas, que les intérêts américains et les intérêts français et européens ne sont pas les mêmes, si nous sommes convaincus que les visions du monde diffèrent, je dis alors que si nous voulons être capables demain d’équilibrer la formidable puissance américaine, une solution existe, renforcer au plus vite la construction européenne”, discours devant la Convention nationale à la Défense, décembre 1990.

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