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De quoi les Emiriens sont-ils le nom?

Les Emirats Arabes Unis fêtaient ce 2 décembre le 43ème anniversaire de leur indépendance. Un évènement que le visiteur étranger pouvait difficilement ignorer : avenues, bâtiments publics et centres commerciaux pavoisées du drapeau national et du portrait du Cheikh Zayed, « père de la nation », et de son fils qui lui succéda en 2004, défilés militaire et aérien, feux d’artifices, cérémonies et émissions spéciales à la télé, etc. Des festivités certes très classiques, voire légèrement convenues, mais qui, chaque année, constituent pour les Emiriens un « moment fort » d’expression collective de leur identité nationale.

Le phénomène mérite d’être regardé avec attention – au-delà de ses manifestations les plus anecdotiques (maisons et voitures de particuliers elles-mêmes décorées des couleurs nationales et de l’effigie des dirigeants, embouteillages monstres dans les rues d’Abu Dhabi le soir de la fête nationale) – tant il tranche avec certains des stéréotypes les plus tenaces qui s’attachent, en Occident, aux « pétromonarchies du Golfe », à commencer précisément par le cliché de pays-Etats artificiels dénués de véritable personnalité sur le plan national.

La géographie autant que l’histoire ont largement contribué à cultiver ce préjugé. Vue d’Europe, la région du Golfe, dans son entier, apparaît comme un tout indifférencié, un gigantesque champ de dunes, habitées de populations « tribales », auxquelles le miracle de l’or noir aurait apporté une opulence aussi soudaine… qu’« imméritée », à tout le moins symbole d’une forme de vie exclusivement matérialiste, fermée à toute forme d’aspiration collective ou de « grand dessein ». Bref, l’homme émirien, pour reprendre une mauvaise formule, ne serait pas, lui non plus, « entré dans l’histoire ».

Et pourtant… si l’on regarde le chemin parcouru depuis l’indépendance, une identité spécifique existe, qui s’est construite au fil de ces quatre décennies, selon un cheminement original, pour aboutir à ce qui constitue aujourd’hui, une véritable « conscience collective », un sentiment partagé de fierté nationale. Quels en sont les fondements, les traits caractéristiques ? Il y a, bien sûr, la fantastique prospérité apportée par la manne pétrolière. Mais le pétrole qui recélait autant de périls que de promesses ne garantissait rien au départ. Le succès n’est jamais donné d’avance. D’autres pays, de par le monde, disposant de sous-sols aussi fabuleux que ceux du golfe arabo-persique, n’ont pas toujours su tirer profit de leur potentiel.

Certains ont même sombré dans les guerres et l’anarchie. Des périls nullement théoriques dans une région du monde aussi troublée – et convoitée – que le Moyen-Orient.  A tel point que – fait inouï dans l’histoire de la décolonisation – l’Emir Zayed tenta de retenir les Britanniques lors de l’annonce de leur départ en 1968, proposant même de les payer pour continuer à assurer la sécurité de son émirat D’Abu Dhabi, comme le rappelle un remarquable reportage diffusé le 9 décembre dernier sur la chaîne Arte[1]

C’est précisément ce risque sécuritaire, lié au morcellement géographique et à l’isolement de chaque émirat, qui conduisit Zayed à envisager, puis à négocier et enfin à concrétiser la création d’un Etat fédéral. Un fait politique majeur – sans précédent, dans une région du monde plutôt habituée aux conflits et aux disputes –  et qui perdure depuis quarante-trois ans, assurant aux Emiriens, stabilité, prospérité, mais aussi… identité : la création des Etats-nations a souvent été l’aboutissement historique de la prise de conscience par un groupe spécifique de son identité géographique, culturelle, linguistique, etc.

Le processus de création des Emirats serait plutôt comparable à celui de la France capétienne où, à l’inverse, l’Etat précéda et forgea la Nation. Le sentiment d’appartenance des émiriens à une communauté de destin doit en effet largement au volontarisme politique des pères fondateurs qui en sont à l’origine.

Un slogan, affiché à chaque coin de rue, dans chaque vitrine de chaque centre commercial d’Abu Dhabi le rappelle constamment : « Spirit of the union », accompagné de l’effigie stylisée des six émirs qui s’engagèrent dans l’aventure fédérale. De cet esprit d’union est né le Conseil Suprême qui veille, dans la conduite des affaires de l’Etat à ce que l’intérêt de chaque émirat soit pris en compte.  Un pluralisme qui n’est pas, loin s’en faut, celui des démocraties occidentales, mais qui tranche là encore avec une forme de pouvoir absolu telle qu’on la connait dans d’autres pays, voisins ou pas.

  

 Aujourd’hui, l’émirien éprouve un sentiment de fierté qui doit certes beaucoup  au développement économique – qui s’est accru de manière spectaculaire depuis une dizaine d’années – mais aussi à l’existence d’une nation à part entière. Au-delà des idées reçues sur les pétromonarchies du Golfe se dessine aujourd’hui une société originale : performances économiques, urbanisation spectaculaire, consumérisme débridé, certes, mais pas seulement. C’est aussi une société profondément et durablement cosmopolite. Les Emiriens sont aujourd’hui minoritaires dans leur pays, sans que cela ne provoque de drame. Les étrangers – un prolétariat et des classes moyennes indo-pakistanaises, des CSP + occidentaux – sont partie prenante à la vie du pays. L’islam, religion d’état, coexiste avec d’autres cultes. Dans les malls D’Abu Dhabi ou de Dubaï se croisent femmes voilées et occidentales court-vêtues.

Des femmes voilées qui investissent de plus en plus le marché du travail, y compris – chose impensable il y a encore quelques années – dans les emplois de nuit, par exemple, à la sécurité des aéroports. Et puis, l’ouverture culturelle, sur tous les plans, impensable aussi autrefois : Un Musée du Louvre à Abu Dhabi ! Et un Musée Guggenheim ; et une université, rattachée à la prestigieuse et multiséculaire Sorbonne parisienne ; et la cité de Masdar, dédiée à la technologie et au développement durable ; et un grand prix de Formule 1… Là encore, de l’inédit sous ces contrées. La réfutation du stéréotype de « l’arabe », associé à celui du « pétrole ». Une réussite qui n’est pas que celle de l’argent. Mieux, même. Une fierté arabe retrouvée.

Certains évoquent même l’âge d’or de la civilisation islamique, les Lumières de Cordoue, qui, à l’ombre du dialogue islamo-judéo-chrétien, virent éclore les sciences modernes. Mais les Emirats n’ont que 43 ans. Rendez-vous dans quelques décennies. Ou dans quelques siècles.

Note:

(1) Emirats : les mirages de la puissance, de Frédéric Compain.

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