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Cadres politiques arabo-musulmans et sociétés juives (2/2)

Évolution des situations à l’époque contemporaine

C’est un siècle d’événements majeurs pour les juifs de l’Orient arabe ; le premier étant une immigration importante, en Égypte et dans la région syro-libano-palestinienne.

En Egypte, la population juive au milieu du XIXe siècle n’excédait guère les 6000 habitants. Or, en moins d’un demi-siècle, elle passe à 30 000 habitants avec l’immigration de juifs d’Italie, du Maghreb, des Balkans, d’Asie Mineure, de Syrie et d’Irak. Un nouvel afflux eut lieu pendant la Grande Guerre, venant de Palestine dont les Turcs chassent les juifs originaires de Russie et de Pologne. Cela conduisit à constituer dans l’entre-deux guerres une communauté nombreuse mais sans doute hétérogène.

En Syrie et en Palestine, le judaïsme n’avait jamais été le plus florissant du monde arabe mais l’arrivée des judéo-espagnols, à la fin du XVe siècle, fut une stimulation et des villes comme Damas, Alep, Safed devinrent des centres judaïques. Par ailleurs, la Palestine attirait tous les juifs du monde et l’alya, la "montée en Eretz Israël", était pour de nombreux juifs pieux une quasi-obligation mettant fin à la situation insupportable du galouth (exil). De la sorte la Palestine avait toujours été irriguée par les alyot (pluriel de aliya) à toutes les époques. A la fin du XIe siècle, ce mouvement s’accentue avec le sionisme, et des juifs roumains puis russes puis d’autres pays de l’Europe de l’Est s’installent en Palestine.

L’on voit aussi des juifs irakiens s’établir en Syrie puis en Egypte, les juifs d’Alep et de Damas émigrer à Beyrouth, pendant que le Liban se peuple de nouvelles communautés venues d’Europe.

Nouveaux statuts et nouvelles ambiguïtés

Autre fait important pour l’époque, la disparition de la dhimma. Cette disparition est le fait, pour l’Egypte, de Muhammad Ali* et de ses successeurs, qui émancipent les juifs et leur donnent l’égalité des droits. En outre, il faut noter l’influence d’organisations judaïques européennes comme l’Alliance israélite universelle, fondée en 1860, dispensant en français un enseignement primaire et professionnel en pays musulman. Tout cela fit que les masses perçurent de plus en plus comme étrangères les communautés juives vivant auprès d’elles, y compris les plus anciennement installées.

C’est pourquoi ces communautés se trouvèrent dans une situation ambiguë lorsque les sociétés musulmanes réagirent au système colonial par des luttes de libération nationale. Certes, l’on assista en Egypte, après la Grande Guerre, dans le cadre de l’action du parti Wafd, libéral, bourgeois et laïque, à une implication des juifs dans le mouvement national égyptien et à une participation à la vie politique. Mais tout cela ne fut rien face à la montée dans l’opinion arabe d’une conception ethno-religieuse de l’identité nationale.

A cela s’ajoutait une contamination par l’antisémitisme européen. C’est à l’époque de l’affaire Dreyfus que s’effectue la traduction en arabe de textes antisémites français, et en 1927 celle du Protocole des Sages de Sion*. Enfin des groupes nazis s’activèrent à faire germer l’antisémitisme dans certains cercles.

Dès lors, après la Seconde Guerre mondiale, il s’est répandu, avec des cautions pseudo scientifiques, relayé par des responsables politiques, les programmes scolaires et la presse, un antisémitisme arabe dans un espace où jamais les fondements européens quasi-métaphysiques de la haine du Juif n’avaient pu s’établir.

La fin d’une histoire

Enfin, l’événement déclenchant fut la création de l’état d’Israël en 1948. Pourtant, dans le monde arabe, en dehors de la Palestine, le sionisme n’exerçait pas de séduction sur les juifs, à l’exception des jeunes et des ashkénazes (Juifs d’Europe germanique et slave) d’immigration récente. Il se constitua même, en Irak surtout, des ligues juives anti sionistes.

Malgré cela, après la création de l’état d’Israël et le conflit qui s’ensuivit, la question du maintien de communautés juives dans les nations arabes se posa avec acuité. En Egypte, la défaite de 1948 conduisit à un mouvement d’émigration, mais c’est en.1956, après l’expédition de Suez (Israël, France, Grande Bretagne), que l’exode fut le plus important. Des expulsions s’effectuèrent enfin en 1967 après la guerre des six jours. Ainsi, d’environ 80 000 personnes en 1947, la communauté juive est passée à quelques centaines aujourd’hui. C’est la même politique d’arrestations et d’expulsions qui fut employée en Syrie, faisant passer le nombre des juifs de 15 à 30 000 en 1947 à quelque 5 000 quarante ans après.

Toutefois, expulser les juifs pouvait aussi renforcer le sionisme. Alors, des mesures d’interdiction de quitter le territoire furent prises en Irak pour les 120 000 juifs du pays, jusqu’en mars 1950 où ils purent partir, abandonnant leurs biens et leur nationalité irakienne. Ce fut l’opération "Ezra et Néhémie"*, qui ne laissa en Irak que quelques centaines de juifs.

Alors se rappelèrent à la mémoire les oubliés, comme les 20 000 juifs kurdes parlant l’araméen, partis avec les autres juifs d’lrak, comme les juifs yéménites que l’opération "tapis volant", entre 1949 et 1950, transfusa en quasi-totalité vers Israël.

Ainsi prenait fin l’histoire des juifs dans les sociétés arabes, mais qui osera dire que l’histoire d’Israël n’est pas toujours celle de juifs au milieu de sociétés arabes ?

Minoritaires dans la minorité. La complexité judaïque dans l'espace musulman. Les Samaritains.

Les samaritains représentent une minorité très réduite, issue du judaïsme. Ce sont à l’origine des habitants de la ville de Samarie, capitale du royaume d’Israël* à partir du début du IXe siècle avant J.-C. En 722, après un siège de trois ans, les Assyriens démantelèrent les remparts de Samarie, déportèrent ses habitants en Perse et installèrent à leur place d’autres populations, également déportées. Il se constitua ainsi une minorité nouvelle, faite du métissage des nouveaux venus et de ceux qui avaient pu rester sur place. Cette minorité évolua de manière originale par rapport aux autres Hébreux, constitua une langue, le samaritain, et une religion spécifique fondée exclusivement sur les cinq premiers livres de la Bible, récusant comme écriture sainte tous ceux qui avaient suivi. Ils vécurent sous toutes les dominations étrangères, en butte à l’hostilité des juifs. En 529 après J.-C.

ils se révoltèrent et furent massacrés, avant que les conquêtes musulmanes n’incluent la Palestine dans l’espace arabo musulman. Dès lors, les descendants des survivants du massacre de 529 vécurent en dhimmis sous l’autorité de leur grand prêtre, autour de leur sanctuaire du Mont Garisim. On les trouve aujourd’hui au nombre de quelques centaines autour des villes de Naplouse et de Sebastiyeh, dans les territoires occupés par Israël en Cisjordanie.

Les Caraïtes

Le schisme judaïque des caraïtes eut pour prétexte une rivalité entre deux frères pour le poste d’exilarque* en 767. Adnan Ben Dawoud (David), à qui l’on avait préféré son jeune frère pour le poste, s’opposa dès lors aux rabbins en déclarant que seule la Loi écrite existait et que la Loi orale, qu’essayait de traduire et d’exprimer le Talmud*, était une invention. On appela cette nouvelle tendance les caraïtes, de la racine Q.R.A., que l’on retrouve dans "Coran" et qui signifie récitation et par extension écriture. C’était une tendance littéraliste qui eut un grand succès pendant deux siècles. Elle s’opposait à la tendance traditionaliste des rabbins et elle étayait d’une argumentation rationnelle rigoureuse toutes ses positions.

 Très florissant pendant deux siècles, le caraïsme fut combattu efficacement dans la première moitié du Xe siècle par le gaon de Soura, Saadiya Ben Yousouf. Ce dernier entreprit une véritable lutte idéologique et parvint, à travers une traduction de la Bible en arabe .et des travaux philosophiques dans la même langue (ultérieurement traduits en hébreu), à poser les bases théologiques du judaïsme talmudique. De ce moment, l’affaiblissement des caraïtes fut très rapide. Ils survécurent comme minorités et après de longues migrations constituèrent des communautés en Egypte, en Crimée et dans une moindre mesure en Pologne.

Ceux de Crimée, au nombre d’environ 10 000 au XXe siècle, furent déportés et exterminés par les nazis et les survivants s’exilèrent en Israël pendant les années 1960. En Egypte, où ils étaient environ 5 000, ils vivaient au milieu des juifs et des musulmans, se distinguant par leur austérité et leur stricte observance. Ils fournirent au pays des hommes de talent dont un des derniers, un penseur qui aborda aussi bien le droit, la théologie que l’histoire, fut Mourad Farag Bey qui mourut en 1956. Comme les autres juifs, les caraïtes quittèrent l’Egypte après les conflits successifs avec Israël.

Les Dönme.

Il existe dans le monde de l’Islam une minorité d’origine judaïque tout à fait particulière, les Dönme, d’un mot turc qui signifie converti. Bien que n’ayant pas vécu dans l’Orient arabe mais dans le domaine balkanique de l’Empire ottoman, les Dönme méritent ici une mention. Tout commence au XVIIe siècle avec l’aventure d’un juif de Smyrne nommé Sabbatai Svi, qui se déclare Messie et réussit à convaincre d’innombrables juifs ottomans en qui il fait naître d’immenses espérances et une confiance aveugle dans sa mission.

 Inquiètes de cette agitation, les autorités turques se saisissent de Sabbatai Svi et le contraignent, sous peine de mort, à se convertir à l’islam. C’est ce qu’il fait, renonçant à son statut de Messie pour celui de fonctionnaire de l’administration ottomane dans laquelle il finira ses jours en 1678. Désappointés, la plupart des juifs qui avaient cru en lui renoncent à leurs espérances. Pourtant, un petit nombre, animé d’une foi aveugle en sa mission, l’imita dans sa conversion, constituant la communauté des Dönme.

Ces Dönme vécurent principalement à Salonique au milieu d’une très importante communauté juive. Comme ils affectaient de pratiquer l’islam tout en demeurant fidèles à leurs convictions judaïques, l’ambiguïté de leur situation était encore plus grande que celle des autres juifs. On ne sut plus d’ailleurs, le temps passant et les situations évoluant, si tous demeurèrent vraiment fidèles au judaïsme. Tenant compte d’une telle réalité, ils sont aujourd’hui extrêmement difficiles à saisir, à identifier et encore plus à compter.

LEXIQUE

CALIFE : Au sens propre du terme Le calife est le Khalifa Rasoul Allah (Vicaire de l’Envoyé de Dieu). Il devient très vite également, dès 634, Amir al Mouminin (Prince des Croyants). Il y eut plusieurs dynasties de califes dans l’histoire de l’islam.

DHIMMA : Le pacte de la dhimma est un contrat passé entre le pouvoir musulman et les communautés religieuses reconnues par le Coran. Par ce contrat, ces communautés gardaient le droit de pratiquer leur culte et de s’administrer elles-mêmes suivant leurs lois propres. En contrepartie elles s’interdisaient de remplir des fonctions guerrières, donc de porter les armes et elles étaient assujetties à un impôt spécifique, que les musulmans ne payaient pas.

EXILARQUE : Exilarque est le titre gréco latin du responsable de la communauté juive exilée à Babylone. L’équivalent hébreu de ce mot est Resh Galouta, qui signifie la même chose, à savoir : "chef de l’exil".

EZRA (ou ESDRAS) ET NÉHEMIE : Ezra, dit la Bible, était "un scribe versé dans la Loi de Moïse" (Esdras, 7, 6.) et Néhémie "échanson du roi perse Artaxerxes" (Néhémie, 2, 1.). Ils vivaient l’exil à Babylone et ils reconduisirent à Jérusalem vers 540 av. J.-C. une partie des juifs déportés en Mésopotamie au début du même siècle.

MAMELOUKS : A l’origine les Mamelouks sont des esclaves guerriers. Leur autorité s’étend depuis l’Egypte à partir du milieu du XIIIe siècle. De la sorte, ils combattront les Mongols et les croisés en Syrie Palestine et constitueront une puissance politique et économique sur la rive afro asiatique de la Méditerranée, dans la mer Rouge et dans l’océan Indien. Ils seront renversés au début du XVIe siècle.

MUHAMMAD ALI : Officier de l’armée ottomane, il est envoyé en Egypte où il impose son autorité au début du XIXe siècle. Il se rend progressivement indépendant, conquiert le Soudan, intervient en Grèce, conquiert momentanément la Syrie et est reconnu "khédive" indépendant de l’Empire ottoman, au traité de Londres en 1841. C’est d’une certaine manière le fondateur de l’Egypte moderne.

PROTOCOLE DES SAGES DE SION : Le Protocole des Sages de Sion est un faux antisémite paru pour la première fois en Russie en 1903 sous le titre Programme de conquête du monde par les Juifs. Il prétend reproduire les procès verbaux de réunions tenues à Bâle en 1897. Il reprend un pamphlet belge de 1864 contre la politique de Napoléon III : Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, ou la politique de Machiavel au XIXe siècle, qu’il utilise contre les juifs. Plusieurs versions russes paraissent avant la Grande Guerre puis le texte se répand dans le reste de l’Europe, du fait surtout de la propagande anti juive des nazis.

ROYAUME D’ISRAËL : Israël est le nom donné au royaume du Nord, après la scission de la monarchie unitaire des Hébreux fondée vers 1030 av. J.-C. par Saul, à qui succédèrent David (1010975) et Salomon (975-931). A partir de cette dernière date, deux royaumes hébreux vont coexister en Palestine, le royaume du Sud, Juda, et celui d’Israël. Ce dernier, dont la capitale est Samarie, est détruit en 722 par l’Assyrie, ses élites dirigeantes sont déportées en haute Mésopotamie tandis que des populations babyloniennes et arabes s’installent à Samarie.

TALMUD : La Loi juive est composée de la Loi écrite de Moïse, la Thora, et d’une Loi orale qui la complète. Le Talmud est d’abord l’ensemble des articles de la Loi orale constituée peu à peu, rassemblés et mis en ordre à partir du IIe siècle après J. C, c’est la Mishna. C’est ensuite un commentaire de la Mishna, la Gemara.

Cette élaboration du Talmud se fit en Palestine, à Sephoris, Tibériade et Césarée. Elle se fit également en Mésopotamie, dans les académies de Soura, Poumbédita, Néhardéa et Mahouza. Ce deuxième Talmud, dit "de Babylone", terminé un siècle après le premier, est plus volumineux et précis.

* Ce texte faisait partie d’un numéro consacré aux "Minorités au Proche Orient", coordonné par Rochdy ALILI et Paul BALTA. Nous le reproduisons sans adaptation car il est toujours d’actualité. Nous y laissons figurer le lexique qu’il comportait et les informations concernant les groupes dissidents à l’intérieur du judaïsme. Elles peuvent présenter de l’intérêt pour qui souhaite s’informer. La bibliographie succincte est aussi celle de l’époque.

Bibliographie

Bernard Lewis, Juifs en terre d’Islam, Paris, Calmann-Levy, 1986.

Bernard Lewis, Sémites et antisémites, Paris, Fayard, 1986.

Mordecai Soussan, Moi, juif arabe en Israël, Paris, Encre, 1985.

 

Histoire universelle des juifs, Paris, Hachette, 1992.

Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau, Atlas des diasporas, Paris, Odile Jacob, 1991.

 

L’état des religions dans le monde, Paris, La découverte/Cerf, 1987.

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