Réponse aux commentaires de mon texte

Ayant lu les commentaires au texte d’hier, je vais essayer de clarifier quelques points qui me semblent plus

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mardi 9 février 2010

Réponse aux commentaires de mon texte

Au-delà du voile, un projet commun : accueillir de façon critique les valeurs de l’Europe pour vivre ensemble

Ayant lu les commentaires au texte d’hier, je vais essayer de clarifier quelques points qui me semblent plus importants, sans prétendre aborder tous les points soulevés. Je me permets de demander du lecteur un acte de bienveillance pour interpréter au mieux ce que j’exprime inévitablement de manière imparfaite.

Au point de départ, j’ai cherché à distinguer entre le culturel et le religieux, et dans le religieux entre l’essentiel et le secondaire ; en fiqh, cela correspond à la distinction entre usûl et furû’.

1. Distinction entre culturel et religieux

En conséquence, j’ai dit que le niqâb (généralement répandu dans la péninsule arabique) et la burqa (les bédouines portaient le burqu’) (répandue par exemple en Afghanistan) ne sont pas, selon la majorité des fuqahâ’, des obligations islamiques, tandis que la majorité des fuqahâ’ considèrent que le voile simple est une obligation islamique. C’est ce qui explique que la plupart des musulmanes de par le monde, qui doivent être environ 600 millions, ne portent pas le voile intégral ; parce que ce n’est une obligation islamique.

En ce sens, c’est un fait culturel et non religieux, même si celles qui le portent lui donnent un caractère religieux. Ceci n’a rien d’étonnant, du fait que beaucoup de musulmans ne distinguent pas clairement entre le culturel et le religieux, mais tendent à attribuer toutes leurs pratiques à la religion. Bien sûr, dire que ce n’es pas une obligation religieuse ne signifie nullement qu’il est interdit de porter le voile intégral. Mais cela signifie qu’on n’a pas le droit de dire qu’il FAUT le porter. Moins encore de dire que celle qui ne le porte pas commet un péché.

2. Distinction entre essentiel et non essential

Dans un système de pensée tout ne doit pas être mis sur le même plan. Dans un système philosophique également. En religion, il est essentiel de distinguer entre ce qui est fondamental (asl) et ce qui est secondaire (far’). En toute religion, prier est fondamental, essentiel. Comment l’on prie, quand, combien de fois, avec quelles formules, dans quelles positions, où, en quelles circonstances, etc., n’est pas sans importance, mais est moins important que le principe fondamental qui affirme « prier est une nécessité de la foi ».

De même peut-on dire que le jeûne est une pratique qui appartient à toutes les religions. Comment se pratique le jeûne, quelles sont les heures où l’on jeûne, quels sont les jours de jeûne, etc. ; ou encore : la continence sexuelle est-elle liée au jeûne ? peut-on parler pendant le jeûne (je pense à la réponse de la Vierge Marie, sittinâ Maryam, dans le Coran, quand elle dit en observant ce que la Voix lui intime : innî nadhartu li-r-Rahmâni sawman, fa-lan ukallima l-yawma insiyyan ! (sourate de Maryam 19:26 = « Assurément, j’ai voué un jeûne au Tout Miséricordieux : je ne parlerai donc aujourd’hui à aucun être humain » traduction Muhammad Hamidullah). Peut-on aller au cinéma pendant la période de jeûne ? etc.

La distinction entre ce qui est fondamental (prier, jeûner, avoir du respect pour toute personne, notamment ses parents, etc.) et les modalités (la manière de pratiquer ces point fondamentaux) est essentielle. C’est cette distinction qui permet à une religion d’évoluer sans perdre l’essentiel, de s’adapter aux circonstances de temps et de lieux tout en restant elle-même.

Cette distinction peut s’exprimer aussi dans la distinction entre l’esprit et la lettre. Je pense à cette parole extraordinaire de l’Apôtre Paul (sur lui soit la bénédiction de Dieu !) : « La lettre tue, c’est l’Esprit qui vivifie ! » (2° lettre aux Corinthiens 3:6). C’est cet effort de discernement qui est le véritable ijtihâd, que tout croyant et toute communauté de croyants doit pratiquer. Si la porte de l’ijtihâd était réellement close, la religion mourrait. Cet effort de renouvellement est la condition même de la survie des religions.

Le propre du salafisme ou du fondamentalisme, dans toutes les religions, est de ne pas savoir faire cette distinction, de mettre toutes les pratiques sur le même plan. Pour y parvenir, les fondamentalistes (juifs, hindous, chrétiens, musulmans, etc.) pensent que le moyen le plus sûr est de maintenir littéralement (cf. la lettre !) tout ce que pratiquaient les ancêtres, d’être littéralement fidèles à la tradition, au point d’absolutiser (de sacraliser) la Tradition. Alors que la tradition signifie simplement ce qui a été transmis, et chacun expérimente qu’on ne transmet jamais quelque chose sans y apporter quelque retouche.

3. Le voile : son sens et son but

Pour en revenir au voile de la femme, chacun sait, pour peu qu’il ait un peu de culture historique, que cet ornement se trouve dans toutes les cultures du bassin méditerranéen (sans exclure d’autres régions du monde), et qu’il était à l’origine réservé aux femmes d’un certain rang, qui n’avaient pas besoin de travailler aux tâches considérées comme avilissantes. On le retrouve en Mésopotamie comme en Syrie ou Palestine, en Grèce comme à Rome ou en Egypte, chez les citadins comme chez les bédouins. On le retrouve chez les Juifs comme chez les « païens », chez les chrétiens comme chez les musulmans.

Dans le judaïsme, comme dans le christianisme et l’islam, c’est un signe de modestie et de pudeur, de hichmah. C’est cette vertu qui est essentielle, laquelle s’exprime à certaines époques et dans certains milieux par le voile. Ce n’est pas le voile qui importe. Dans nos églises d’Orient, les femmes portent un voile quand elles s’approchent du Saint des Saints, l’Eucharistie ; et si elles n’en ont pas, elles se passent un voile mis à cet effet. Il est de tradition, quand une femmes rencontre personnellement le Saint-Père, de se couvrir la tête d’un voile.

La question en Europe est aujourd’hui double. D’une part, comment exprimer cette attitude de pudeur et de modestie quand on vit en Europe ? Comment l’exprimer quand on est un homme, et comment l’exprimer quand on est une femme ? Et cela n’est pas une question posée aux musulmans seulement, mais à toute personne, homme ou femme, occidental ou oriental, croyant ou non croyant.

Et la deuxième question est : est-ce que le voile, comment habit obligatoire et propre à la femme, exprime vraiment la modestie et la pudeur, en Europe ? C’est là le point. Je pense qu’il ne faut pas être grand clerc pour constater qu’en Europe le voile n’exprime plus ces vertus. Qu’il les aient exprimées autrefois, est un fait certain. Qu’il ne les exprime plus aujourd’hui, est non moins certain. S’attacher à ce signe, quand le signe n’est plus signifiant, ou a fortiori quand le signe signifie tout autre chose (en l’occurrence la soumission à une autorité masculine et la non égalité ontologique et de fait entre les sexes) est évidemment un contre-sens et un contre-témoignage.

Que faire donc ? Toute personne ayant un peu de bon sens est en mesure de trouver la solution qui lui est convenable, tout en ne donnant pas de contre-témoignage. Ce n’est pas en étant couvert des pieds à la tête, comme ont pu le faire nos aïeules juives, chrétiennes ou musulmanes, européennes ou orientales, que l’on témoignera nécessairement de la vertu. On cite parfois l’exemples des religieuses catholiques pour justifier certaines tenues. On oublie que la grande majorité des religieuses ont très radicalement modifié leur tenue depuis près de 50 ans, précisément pour ne pas donner de contre-témoignage, vu que la culture de l’Occident avait évolué, voire changé.

On oublie aussi qu’elles ont souvent une fonction sociale, qui permet de les reconnaître en cas de besoin, comme on le fait pour bien d’autres catégories de personnes ayant une fonction sociale. Souvent on oppose l’habit dit islamique à la « nudité » des femmes européennes. Qu’il y ait parfois des abus dans la tenue de certaines personnes, c’est incontestable. Je pense cependant qu’on ne peut pas entrer dans les détails vestimentaires ; on peut seulement souhaiter que le bon goût et la non vulgarité l’emportent sur la vulgarité. Mais ce comportement n’est pas le cas d’un groupe se définissant par sa religion ou son athéisme ; c’est un comportement personnel, et en cela c’est très différent de qui adopte une tenue vestimentaire choquante pour telle société, au nom de sa religion, compte tenu de la compréhension que l’on a (surtout en France) de la laïcité.

4. Accepter loyalement la culture occidentale pour vivre ensemble

Reste une question lancinante. Pourquoi faut-il qu’en Islam il y ait toujours un traitement « spécial » pour la femme ? Pourquoi les règles « religieuses » s’appliquent-elles notamment aux femmes ? Pourquoi est-ce la femme qui est sous contrôle, et sous contrôle de l’homme ? Si un homme viole une femme, il n’a pas déshonoré la famille, mais la femme qui a subi le viol a déshonoré la famille … et nous savons, nous Arabes, ce que cela signifie en fait de conséquences ! C’est cette image que le voile transmet en Europe. On peut affirmer que cette image est fausse : on nous répètera tous les jours, usque ad nauseam, que l’islam a libéré la femme parce qu’elle était enterrée vive avant l’islam alors que le Coran a interdit un tel crime : il ne manquerait plus qu’il l’ait autorisé !

Si nous voulons que le monde ait moins de phobie pour nos comportements, il nous faut les réexaminer. Non pas seulement les réexaminer en soi, mais les réexaminer à la lumière de la culture occidentale. Encore une fois, la culture occidentale n’est ni pire ni meilleure qu’une autre. Mais elle est, elle existe, et a plein droit d’être ce qu’elle est en Occcident. De même que la culture musulmane n’est ni pire ni meilleure qu’une autre, et a droit, dans le monde musulman, à être ce qu’elle est. Vivre en Europe, et faire fi des traditions de l’Europe, me semble être un manque de respect. Si l’on n’est pas capable d’adopter les traditions de l’Europe, c’est un manque acceptable dans la mesure où l’on s’efforce de les acquérir ; sinon, c’est vécu comme un mépris ou une agression … et l’on risque d’être payé de la même monnaie !

Pour le dire en deux mots : Faire le discernement entre ce qui est fondamental à la foi de l’islam et ce qui ne l’est pas, accepter la culture du pays où l’on vit (sauf s’il y a péché évident à faire tel acte) est le B, A, BA du vivre-ensemble. Il va de soi que l’Européen a des obligations semblables : accueillir fraternellement (sororellement, diraient certains, geschwisterlich diraient les allemands) qui vient d’une autre culture pour l’aider à intégrer la culture locale et à conserver en même temps tout ce qu’il y a de beau et de bon dans sa propre culture, est un devoir pour pouvoir vivre ensemble. Intégrer les deux traditions culturelles (et spirituelles), pour en retenir le meilleur, est le summum du vivre-ensemble. Je suis persuadé, par expérience, que cela est possible.

Une fois de plus, le monde musulman a beaucoup à apporter au monde occidental, et le monde occidental au monde musulman. Il nous faut retrouver, les uns et les autres, un humanisme, une courtoisie et une spiritualité que nous risquons fort d’avoir perdus. Il est normal que, dans chaque pays, ce soit la culture du pays qui soit normative. En ce sens, la tradition chrétienne (et même plus particulièrement catholique) est davantage représentée en France que la tradition juive ou musulmane ou autre. Et par tradition, j’entends aussi bien la foi que la culture, que la visibilité de cette foi et de cette culture. Qui s’en étonnerait ? On ne peut faire fi de l’histoire. Prétendre que toutes les traditions soient à parité, c’est violer la culture d’un pays. Mais en même temps demander un certain espace pour d’autres traditions, est aussi légitime, dans la mesure où cela n’est pas en opposition avec la culture ambiante.

A nous d’œuvrer pour intégrer les deux traditions culturelles et spirituelles (et les autres, bien sûr !), la musulmane et la chrétienne, l’occidentale et l’orientale, pour en retenir le meilleur. Là est le summum du vivre-ensemble. Je suis persuadé, par expérience, que cela est possible, à condition qu’on le veuille et qu’on accepte, sans raidissement, le défi …qui nous fait progresser.

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Le père jésuite Samir Khalil Samir est professeur d'islamologie et de la pensée arabe à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth) et au Pontificio Istituto Orientale (Rome).

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