Pour une définition de l’intellectuel musulman

La sécularisation de l’Islam dans notre société, suivie de la profusion des discours et des informations

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jeudi 3 janvier 2008

La sécularisation de l’Islam dans notre société, suivie de la profusion des discours et des informations concernant le monde musulman nous amènent à nous interroger sur la place de l’intellectuel et plus précisément celui de l’intellectuel musulman dans notre société. Dés lors une question se pose, doit-on plutôt parler d’intellectuel musulman ou de musulman intellectuel  ? Comment se positionne cet intellectuel dans le champ de l’intelligentsia française ?

D’abord, il est important de bien différencier l’intellectuel du militant musulman (da’iya), le premier se définit en dehors de la marge, par son statut indépendant, ce qui ne veut pas dire qu’il ne soit pas engagé dans les problèmes du temps, l’intellectuel l’est forcément, c’est ce qui lui donne sa position de penseur.

Cependant, celui-ci ne doit pas être enfermé dans un type de discours, mais il doit se situer au-dessus du discours, au-dessous des discours. Ce n’est pas pour rien que les tenants de l’intelligentsia en France avaient pour la plupart une formation de philosophe, science humaine qui se voulait le trait d’union de toutes les autres sciences.

Aussi, on nous dit par-ci et par-là, qu’il faut penser islamiquement tel ou tel phénomène, ce qui ne veut absolument rien dire, mais cela témoigne de la dépendance d’une pensée bricolée face aux évènements de l’actualité, à force de réagir, la pensée ne permet plus d’agir. Déjà en 1985, l’islamologue Olivier Roy, mettait en relief l’attitude de l’intellectuel face à l’actualité, Le chercheur ne peut être que le traducteur ou le médiateur expliquant une situation complexe.

Cependant, face au spectaculaire, la simplification et la réaction trop brutale sont tentantes. Même l’institution universitaire s’est profondément modifiée en fonction de ces réalités, les thèses dit-il, se raccourcissent et sont moins suivies par les « patrons. Publier et participer à des colloques ou à des émissions est devenu plus important que d’avoir tel ou tel poste d’enseignant.

D’où une controverse : le chercheur ne choisit-il pas désormais son sujet non seulement par rapport à l’exploitation médiatique qui peut en être faite ? Explicitement visés sont ceux qui travaillent sur le monde musulman...N’y a t-il pas précisément contradiction entre le monde d’exposition des médias et celui de la recherche ? Entre l’événement et la structure, la description et l’analyse.1

On a tendance à considérer l’intellectuel musulman comme un médiateur, entre la communauté musulmane et les institutions, une situation qui correspond sans doute aux pays anglo-saxons où la société est souvent divisée en communautés qui cohabitent, mais ne se mélangent pas. Or la République a ceci de particulier, c’est qu’elle nous incite à nous retrouver autour de valeurs communes et par conséquent à vivre ensemble.

Il est donc important, pour l’intellectuel qui se réclame de l’Islam, de sortir d’une sociologie appliquée à l’Islam et d’introduire dans la réflexion des sujets pas forcément à problématique musulmane, pour enfin sortir d’une spécificité de l’Islam, de la ghettoïsation de la pensée.

La communauté scientifique ne profite pas assez des réflexions et des recherches d’intellectuels musulmans concernant les différents thèmes de société, alors que l’on sait, par exemple, ce que les intellectuels protestants ont apporté à la philosophie avec Paul Ricœur ou encore à l’histoire avec Pierre Chaunu.

Aucun de ces deux intellectuels ne s’est senti obligé de mettre en évidence une pensée protestante à proprement parlé. Ainsi, Young, proposait déjà, pour toute pensée constructive, l’exclusion méthodologique de Dieu, car le vrai problème, c’est d’étudier la relation que les hommes ont avec Dieu.

Jusqu’à présent, certains intellectuels musulmans ont réussi à faire la part des choses et à mettre en exergue une réflexion sur le rapport entre Dieu et les hommes, Mohamed Arkoun, par exemple, que l’on soit d’accord avec ses idées ou pas, a lancé les bases d’une réflexion méthodologique, en ce qui concerne le fait religieux, en partant d’une démystification des religions quelles qu’elles soient.

Arkoun pense que l’intellectuel ne doit plus être militant, mais impartial et objectif car, dit-il, quand l’objet de l’étude est la foi religieuse, le chercheur trouve rarement la position adéquate entre l’attitude partisane et l’analyse réductrice.2

Il pense que les populations du Proche Orient (juives, chrétiennes et musulmanes) seraient actuellement mystifiées et ne connaîtraient que des formes religieuses mythologisées, il convient, donc que les responsables religieux ou les théologiens des trois religions monothéistes acceptent d’examiner les deux autres révélations et réinterprètent de façon critique les conditions historiques d’apparition de leur propre révélation afin de prendre conscience de ce que furent les enjeux initiaux et de détruire les sensibilités actuellement dominantes3.

Le rapport à la religion ne doit plus être utilitaire ou idéologique, mais il doit se construire à partir de la connaissance historique

On a trop souvent jeté la pierre sur le discours orientaliste, en le qualifiant de colonialiste, d’impérialiste et en le rejetant au-delà d’une frontière culturelle qu’on se défendait de franchir. Or l’ensemble des penseurs qui ont succédé à Louis Massignon, ont développé des analyses immensément intéressantes et pertinentes sur le fait religieux et notamment par l’inclusion des sciences humaines dont l’explosion marque les années 1970.

Rappelons seulement, les travaux de Jacques Berque et ceux de Henri Laoust. C’est le discours tiers mondiste qui a provoqué la scission avec l’école orientaliste et en particulier la thèse d’Edward W. Said4 qui par sa critique de l’orientalisme a certainement provoqué la rupture idéologique entre l’Orient et l’Occident.

Aussi, aujourd’hui, le problème de l’intellectuel musulman, c’est justement de s’enfermer dans une forme de nouveau discours tiers mondiste, fondé sur l’émotion et le militantisme. On voit apparaître de plus en plus, des chercheurs, des intellectuels (pas forcément tous musulmans d’ailleurs) qui confondent la recherche objective et le militantisme et qui sont alors discrédités au niveau de la communauté scientifique et adulés par les musulmans, eux-mêmes séduits par la compassion dont ils font montre à l’égard de la communauté musulmane.

En d’autres termes, le nouveau discours sur l’Islam amène à une nouvelle colonisation des esprits, cette fois, qui développe le semblant d’indépendance des intellectuels musulmans en même temps que le sentiment d’être différents.

L’intellectuel musulman est avant tout un intellectuel, ses réflexions s’inscrivent dans l’universel, il est grand temps, aujourd’hui, de sortir des problématiques musulmanes, afin de déreligionniser les débats, qui ne font que concourir à un appauvrissement de la pensée.

Houari Bouissa

Houari Bouissa est historien, chercheur au CREN-HNO (Université de Lille III), il travaille sur l’histoire des relations entre les intellectuels français et l’Islam, et plus généralement sur l’histoire des mentalités en France.

Notes :

1 Chercheurs et journalistes (à propos du Moyen Orient) Olivier Roy Esprit mars 1985

2 Ouverture sur l’Islam Mohamed Arkoun ed. Jacques Grancher Paris 1989 p.157

3 Mohamed Arkoun Esprit juillet-août 1983

4 L’orientalisme, l’Orient créé par l’Occident Edward W. Saïd ed. du Seuil Paris 1980

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Auteur : Houari Bouissa

Professeur d’histoire, chercheur à l’IRHIS Université de Lille III

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