Malek Le Pen ou Jean-Marie Boutih ?

Une fois n’est pas coutume : le quotidien du Front national, Français d’abord, dans son édition du 13 m

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mardi 17 mai 2005

Une fois n’est pas coutume : le quotidien du Front national, Français d’abord, dans son édition du 13 mai 2005[1], a rendu un hommage vibrant à un dirigeant du Parti socialiste. Il s’agit de Malek Boutih, ancien président de SOS-Racisme, secrétaire national chargé des questions de société, membre du Bureau national du parti. A l’origine de ce satisfecit frontiste pour un leader socialiste : un rapport confidentiel sur l’immigration, commandé par François Hollande en vue de la préparation des présidentielles de 2007, dans lequel « M. Boutih a repris en l’espèce ‘les propositions faites par le Front national en 2002’, plus précisément une partie du programme du candidat Jean-Marie Le Pen à l’élection présidentielle [...]  »[2]. Ainsi, le Front national salue t-il « le bon sens » de l’ancien président de SOS-Racisme qui confirme « plus que jamais que la lepénisation des esprits est en marche, sachant que nos compatriotes ne manqueront pas de préférer l’original à la copie [...] »[3].

Au-delà de cette satisfaction de l’extrême droite qui voit dans ce rapport confidentiel du PS une validation et surtout une légitimation de ses thèses anti-immigrationnistes, l’on peut s’interroger sur la signification profonde de cet acte : s’agit-il d’une « gaffe politique » commis par un individu isolé - néanmoins dirigeant national du PS - ou d’une dérive idéologique d’un certain nombre d’élites socialistes qui tentent de surenchérir sur des thématiques sécuritaires et nationalistes, en vue de mobiliser un « nouvel électorat » dans la perspective des présidentielles de 2007 ?

Refusant de tomber dans la caricature, Vincent GEISSER, politologue au CNRS, conduit ici une analyse comparative du Rapport Boutih et des Propositions du FN[4], en montrant que, s’il existe effectivement des convergences surprenantes entre les deux documents, il convient de rester nuancé : les propositions de M. Boutih ne versent jamais dans le racisme et le nationalisme radical du Front national (qu’il condamne à plusieurs reprises) mais s’inscrivent davantage dans un double registre « populiste » et « sécuritaire », traduisant le profond malaise d’un « parti de gauche » (le PS, héritier de la SFIO, fête cette année son centenaire) en crise de références et de valeurs.

Réalisme sécuritaire contre morale humanitaire

S’inscrivant dans le registre de l’expertise publique à usage partisan (le rapport est destiné à la direction du PS)[5], Malek Boutih tente de promouvoir une forme de réalisme politique (plus précisément une realpolitik appliquée à l’immigration) qui entend rompre définitivement avec toute considération morale et humanitaire. D’entrée le tableau est dressé : « Le débat sur l’immigration s’est souvent centré sur les enjeux législatifs et les principes des droits de l’Homme, il faut désormais aborder ce débat et les choix politiques pris en conséquence en s’appuyant sur la situation réelle de l’immigration en France »[6]. En somme, M. Boutih cherche à jeter les bases d’une politique de « bonne gouvernance » (Good governance) en matière d’immigration qui prenne ses distances avec les errements sécuritaires de la droite républicaine (une « politique injuste et inefficace bâtie par la droite ces dernières années ») mais surtout avec le supposé laxisme de la gauche socialiste. En effet, le rapport s’attache davantage à souligner les « effets pervers » des politiques migratoires conduites par les gouvernements de gauche que les dérives sécuritaires de la droite. Ainsi, Jean-Pierre Chevènement qui n’a pourtant pas la réputation d’un « irréaliste » ou d’un « utopiste » en matière migratoire se voit accusé par M. Boutih de double langage (il dit ce qu’il ne fait pas et il ne dit pas ce qu’il fait), rejoignant la catégorie boutihiste des ministres laxistes. Le procès de l’action de l’ancien ministre socialiste, actuel président du Mouvement des citoyens (MDC), est sans appel : « À cet égard, l’action de Jean-Pierre Chevènement se résume plus à des déclarations qu’à une politique alternative claire. Des régularisations dans le secret ont participé au flou de la situation, attaqué à la fois par la droite pour laxisme et par l’opinion de gauche pour sa passivité. Dans ces circonstances, la loi RESEDA, si elle était effectivement plus humaine, n’a pas marqué de rupture claire avec les politiques précédentes. Encore une fois, la gauche n’a fait que réparer les conséquences des lois Pasqua. Enfin, en instaurant l’asile territorial, temporaire et sans perspective, face à la pression migratoire, cette mesure a considérablement tendu la situation, provoquant l’arrivée de milliers d’étrangers sans aucune politique d’accompagnement »[7]. Pourtant, quelques lignes plus loin, dans un paragraphe intitulé « Nos acquis » (sous-entendu ceux du PS), M. Boutih semble approuver « les régularisations massives de 81, 88, et celle, plus partielle de 97, [qui] ont permis de donner un statut juridique à des familles immigrées, souvent installées en France depuis au moins 10 ans, les sortant ainsi de la marginalisation sociale et économique à laquelle leurs statuts les condamnaient. Il est donc clair que la gauche n’a fait que remettre du droit là où la droite avait laissé la clandestinité s’installer »[8]. Mais ce satisfecit adressé à ses camarades socialistes est bref, puisque M. Boutih conclue au caractère « contre-productif » des régularisations décidées par la gauche : « Contre-productives, parce que régulariser massivement sans changer de politique revient à accepter, donc à encourager, l’existence d’une immigration irrégulière. En effet elle encourage ceux qui, malgré la loi, considèrent que le plus efficace est d’être présent sur le territoire français et d’attendre une future régularisation »[9]. Des conclusions sévères à l’égard de la politique suivie par la gauche ces vingt dernières années que ne renieraient probablement pas Bruno Mégret du Mouvement national républicain (MNR)[10] et son ancien patron du FN, Jean-Marie Le Pen.

« Jusqu’auBoutihisme » : une argumentation populiste portant le sceau de l’ambivalence

A ce propos, il est parfois difficile de suivre Malek Boutih dans sa démonstration qui reproche, tantôt à la droite son obsession sécuritaire, tantôt à la gauche son manque de réalisme en matière d’immigration, recourant à des illustrations souvent contradictoires. Force est de constater que le rapport Boutih est bâti sur de multiples contradictions, laissant une impression générale d’incohérence. Tout en revendiquant et en assumant partiellement « l’héritage socialiste », M. Boutih prétend distribuer des bons points et des blâmes en matière d’immigration et contribue paradoxalement à faire le procès de la gauche, la droite apparaissant en ce domaine à la fois plus crédible et surtout plus constante. Comme le souligne fort pertinemment Jade Lindgaard dans le magazine Les Inrockuptibles, « pour bien décortiquer ce qui se joue de répressif et de rétrograde dans ce rapport, il faut faire une distinction entre les propositions concrètes et le climat idéologique du texte, plus diffus, mais clairement identifiable à un discours de l’autorité et de la faible remise en cause de la responsabilité de l’Etat dans la faillite d’un projet collectif respectueux des diversités et des égalités »[11]. En ce sens, le rapport Boutih repose sur une série de dissonances, l’universalisme humaniste et l’égalitarisme républicain côtoyant des registres répressifs et sécuritaires voire, dans certains passages, des analyses aux accents nationalistes et chauvins (la théorie du « tout fout le camp » planant comme une ombre tout au long du rapport). Pour cette raison, l’on peut se demander parfois qui est le véritable commanditaire du rapport car, à y regarder de plus près, c’est bien la gauche socialiste qui est sur le banc des accusés, les « acquis » du PS n’étant présentés que marginalement (à peine un paragraphe sur une dizaine de pages), comparés à ses « erreurs » et à ses « fautes » qui font l’objet de développements plus conséquents. De ce point de vue, on saisit mal comment le rapport Boutih pourrait s’insérer dans la « stratégie présidentielle » du PS pour 2007, à moins que ce dernier ne fasse son mea-culpa sécuritaire, choisissant de tourner définitivement le dos à ses idéaux humanistes et universalistes, au profit d’un nationalisme étriqué que certains qualifieront désormais de « jusqu’au Boutihisme ».

« Mauvais parents » : quand les familles immigrées produisent de la délinquance

Au-delà de l’ambivalence qui « structure » les analyses du rapport, c’est aussi une conception très spécifique des discriminations que développe Malek Boutih. Car, si l’ancien président de SOS-Racisme ne nie pas le phénomène de discrimination en France (il fut notamment à l’origine de la pratique du « testing »), il en retourne l’imputation causale. En deux mots : les individus et les groupes sociaux victimes de discriminations portent une certaine responsabilité de leur état d’exclusion. Ainsi, le secrétaire national du PS tend à euphémiser le phénomène du racisme en France en le ramenant à des problèmes de régulation et d’encadrement institutionnels des « immigrés » et de leur descendance. Ce type de raisonnement qui s’est malheureusement banalisé ces dernières années (cf. l’Appel contre le racisme anti-blanc)[12], y compris dans les milieux intellectuels, tend à cantonner le problème du racisme à la question de l’adaptabilité des « immigrés », la majorité des Français se sentant agressés par certaines déviances : « Sans pilote dans l’avion pour organiser et accompagner l’immigration en France, des phénomènes de discrimination se sont enracinés dans certains secteurs comme le logement et l’emploi. Face à ces injustices, la société française, dans sa grande majorité, s’est érigée en rempart et a su prouver ses valeurs de tolérance et de vivre ensemble  »[13]. En bref : s’il y a de la discrimination en France, c’est un peu la faute aux discriminés qui développent des attitudes et des comportements déviants dans une société majoritairement tolérante et ouverte.

A travers cette rhétorique de l’anti-racisme à tonalité sécuritaire qui est devenue désormais le discours officiel d’associations comme SOS-Racisme ou Ni Putes Ni Soumises, on retrouve l’épouvantail du communautarisme et du « ghetto ethnique » qui seraient d’abord le fait des « immigrés » en défaut d’intégration. Le racisme de la Majorité ne constituerait en quelque sorte qu’une réponse critiquable mais compréhensible au communautarisme des minoritaires : « L’immigration des année 60 et 70 s’est enracinée dans notre pays, réussissant son intégration malgré la crise. Cependant, une partie de cette population qui aurait dû prendre totalement sa place dans la nation, s’est retrouvé enfermée dans des ghettos avec la tentation du repli communautariste comme protection face à cette marginalisation »[14].

De constat qui se veut « réaliste », Malek Boutih tente de pointer des responsabilités qui contribueraient, selon lui, à aggraver la situation de rejet de l’immigration.

Au premier rang desquelles les familles immigrées légalement installées sur notre territoire qui se feraient les complices directs ou indirects des réseaux clandestins : « Cette déstabilisation juridique a créé une jonction entre l’immigration régulière et l’immigration irrégulière, en organisant une solidarité. Par exemple, quand une famille installée depuis longtemps en France n’ayant aucune garantie sur son droit de séjour constate que certains - arrivés plus récemment - peuvent obtenir plus facilement des titres de séjours, elle accepte alors d’aider les clandestins parce qu’elle peut être conduite à avoir besoin de cette même solidarité. Autrement dit, la loi est vécue comme injuste et aléatoire. Dans ces conditions, respecter la loi n’offre aucun avantage par rapport à ceux qui la contournent »[15].

Autres responsables de cette dérive communautariste, les parents immigrés qui seraient de bien mauvais éducateurs, si l’on en croit M. Boutih : par leur démission de leur rôle de parents, ils favorisaient ainsi la délinquance et les incivilités de leur descendance. On retrouve là un thème maintes fois développé par l’ancien président de SOS-Racisme dans ses interventions médiatiques : culpabiliser les familles qui n’ont pas su (ou pu) transmettre à leurs enfants l’esprit et les « vraies » valeurs de la citoyenneté française : « De plus, cette absence de stabilité en matière de droit au séjour a considérablement déréglé leur insertion en France. Ils se voient incapables de projeter leur avenir dans le pays et d’éduquer leurs enfants dans cet environnement faute de perspectives claires. On trouve là une des causes du malaise identitaire des jeunes issus de l’immigration. L’accès à la nationalité française est perçu de plus en plus comme un moyen de garantir une sécurité à vivre dans notre pays, et non comme un choix fort d’appartenance à la communauté nationale  »[16].

Enfin, ce réquisitoire boutihiste serait incomplet, s’il ne visait pas les associations et les organisations non gouvernementales (la société civile) qui, par leur hyper-interventionnisme dans la « cause » des migrants, contribueraient à désorganiser l’administration française. En somme, pour M. Boutih, les associations de défense des travailleurs immigrés seraient, en grande partie, responsables de l’échec des politiques d’immigration : « Ce flou dans les règles a encouragé, comme seule régulation, l’intervention des associations, des personnalités morales et religieuses, ou encore d’élus, pour obtenir la délivrance de titres de séjour. Ce qui relevait auparavant du coup de pouce exceptionnel est devenu le lot quotidien de toutes les préfectures, au point que certaines mobilisent des agents administratifs uniquement pour répondre à ce type de sollicitations. L’administration est ainsi dans l’incapacité de faire appliquer la loi et d’apporter des éléments statistiques fiables pour mesurer la réalité de l’immigration »[17].

En définitive, l’analyse produite par Malek Boutih sur les politiques françaises d’immigration et sur le phénomène migratoire en général se greffe sur une vision à la fois autoritaire et sécuritaire, nuancée, il est vrai, par quelques considérations « égalitaristes ». Toutefois, ces quelques considérations humanitaires sont contrebalancées par des propositions dites « réalistes » qui classent davantage son auteur dans la galaxie de la droite nationaliste « dure » que dans celle de la gauche humaniste.

Des convergences évidentes avec le programme du Front national : quand la rose s’enflamme

Dès la première partie du rapport (« état des lieux »), Malek Boutih prend ses distances avec les thèses du Front national, appelant les dirigeants et les militants du PS à « sortir de la pression politique créée depuis des années par l’extrême droite. Son discours caricatural diabolisant l’immigration, les relents racistes de ces analyses choquent les citoyens et les militants qui, dans un réflexe sain, défendent les étrangers face à ces agressions et mettent en avant les aspects positifs de l’immigration »[18].

Toutefois, il précise plus loin que « si la bataille morale contre l’extrême droite est indispensable, elle ne permet pourtant pas d’apporter des réponses concrètes aux difficultés qui apparaissent dans notre société. À refuser d’aborder l’immigration dans toutes ses réalités, on finit par reculer sur le terrain moral faute d’appui sur le réel. C’est ainsi que l’extrême droite continue de prospérer sur cette thématique vécue dans l’opinion publique comme un tabou politique »[19]. En langage clair, cela signifie que pour l’ancien président de SOS-Racisme la meilleure façon de lutter aujourd’hui contre l’extrême droite, c’est de faire « du Le Pen sans Le Pen » ou encore de « détabouiser » certaines thématiques défendues par le FN pour les transformer en axes de réflexion et d’action politiques.

 

Bien sûr, on peut voir une contradiction majeure dans la « démarche boutihiste » qui consiste à résister aux pressions de l’extrême droite, non pas en les combattant frontalement mais en les assimilant partiellement au jeu politique commun. C’est ici que l’hommage du FN au « bon sens » de l’ex-président de SOS-Racisme prend toute sa mesure : « la lepénisation des esprits est en marche »[20] et le rapport Boutih est sans aucun doute emblématique de ce processus. En effet, sur cinq points au moins, l’on peut noter des convergences flagrantes avec les Propositions de Jean-Marie Le Pen pour les présidentielles 2002[21]. Dans un souci de clarté, livrons-nous à une brève analyse comparative en confrontant directement le texte du Rapport Boutih à celui du Front national.

L’abrogation et la limitation du regroupement familial

. Rapport Boutih : «  Il n’y aura plus de regroupement familial automatique ».

. Propositions Le Pen : « Le regroupement familial est, aujourd’hui encore, responsable de l’entrée en France, chaque année, de dizaines de milliers de femmes, d’enfants ou de proches de travailleurs étrangers présents en France : il est impératif d’abroger ces dispositions. Le regroupement familial doit se faire dans le pays d’origine ».

Interdire la double nationalité

. Rapport Boutih : «  Les différentes conventions bilatérales signées avec les pays, tiers devront êtres renégociés afin de clarifier les statuts civils ou de nationalité des citoyens originaires de ces pays. L’objectif est de mettre fin aux statuts bi-nationaux ainsi qu’aux pratiques non conformes au code civil français, en matière de mariage et de filiation particulièrement ». 

. Propositions Le Pen : « Sauf cas de réciprocité, la France interdira à ses nationaux d’être également citoyens d’un pays étranger. Les binationaux actuels devront choisir : soit rester français et renoncer à leur autre nationalité, soit abandonner la nationalité française ».

Fonder la naturalisation sur l’assimilation culturelle

. Rapport Boutih : «  Les candidats retenus auront une préparation à l’immigration durant un trimestre avant leur arrivée, au cours duquel leur sera dispensée une formation linguistique minimum, ainsi que des informations sur le pays et la région d’accueil. Une pré-formation professionnelle sera effectuée sous la responsabilité et avec le financement des entreprises concernées ou de leur syndicat professionnel [...]. Les nouveaux immigrés devront, enfin, au moment de la délivrance de leur titre de séjour (carte rouge), prêter serment au respect des lois de la République, de la laïcité et de l’égalité homme-femme ».

. Propositions Le Pen : « Toute procédure d’acquisition automatique (“droit du sol”) sera abrogée. La seule procédure d’acquisition de la nationalité française désormais reconnue sera la naturalisation, laquelle suppose donc le désir de devenir français, désir exprimé sous la forme d’une demande expresse. Cette naturalisation ne pourra être obtenue qu’après vérification de l’assimilation du candidat, c’est-à-dire l’acquisition démontrée, par le candidat et ses proches mineurs, des valeurs spirituelles, des mœurs, de la langue et des usages qui fondent la civilisation française ».

Une immigration non définitive : réforme du titre de séjour

. Rapport Boutih : le secrétaire national du PS propose d’instaurer trois titres de séjour revoyant à des cartes de couleurs différentes, Bleu-Blanc-Rouge (BBR) : « Les nouveaux immigrés se verront attribuer cette carte [rouge] dés leur arrivée sur le territoire ainsi qu’une autorisation de travail effective immédiatement. Deux autres types de titres de séjour particuliers seront instaurés. Leur particularité consistera à permettre un mouvement migratoire sans installation définitive sur le territoire. Ils concerneront ceux qui, pour de multiples raisons, ont besoin de faire des allers-retours entre leur pays et la France. Aujourd’hui, faute d’un dispositif adéquat et d’assurance sur l’octroi de visa, ceux-ci prennent le risque de la clandestinité. C’est l’effet cliquet des frontières fermées que l’on peut ainsi démonter. Un titre de séjour périodique, la carte bleue, valable cinq ans et renouvelable permettra à des étrangers un séjour et une autorisation de travail pendant six mois cumulés ou non. Les bénéficiaires seront les travailleurs saisonniers, les chefs d’entreprise, les commerçants, les chercheurs etc. Ce titre ne permet pas une installation définitive ou régulière sur le territoire. Un titre de séjour étudiants, la carte blanche, avec autorisation de travail et valable cinq ans non renouvelable sera utilisé pour les étudiants étrangers. Ce titre ne donne pas droit à une installation définitive sur le territoire. Les titulaires des cartes bleus ou blanches désirant s’installer définitivement devront déposer une demande aux agences 2A2I de leur pays d’origine. Leurs demandes seront prioritaires à condition de n’avoir aucun moment enfreint la législation au séjour conditionnant leur statut ».

. Propositions Le Pen : « Les cartes de séjour actuellement délivrées pour dix ans et automatiquement reconductibles seront remplacées par des cartes d’un an non renouvelables automatiquement. Les immigrés en situation régulière sont censés résider en France pour y travailler. S’ils n’ont plus de travail, il est logique que leur départ soit envisagé. Les chômeurs étrangers arrivant en fin de droits verront leur carte de séjour devenir caduque. Ils seront, à ce moment, invités à retourner dans leur pays d’origine ».

Organiser le co-développement et le partenariat

. Rapport Boutih : «  La réduction des inégalités Nord-Sud doit rester une priorité forte, non pas pour empêcher l’immigration, mais pour la maîtriser. Les aides structurelles au développement restent, à cet égard, essentielles, mais force est de constater que celles-ci ont peu d’impact dans les sociétés concernées et restent accaparées par les appareils d’Etat ».

. Propositions Le Pen : « Le retour des immigrés chez eux devra s’opérer dans des conditions décentes, en liaison avec les États dont ils sont originaires, surtout quand ceux-ci relèvent de la sphère francophone. L’aide aux pays du tiers-monde sera proportionnelle au nombre de leurs ressortissants qui rentreront chez eux. Cette aide ne sera plus prodiguée directement à l’État concerné : elle passera par le canal de sociétés mixtes d’appui à des projets de développement agricole ou économique portés par des ressortissants immigrés retournant dans leur pays d’origine. Toute formation professionnelle d’un apprenti ou d’un salarié d’origine immigrée sera conditionnée par un contrat de retour dans son pays d’origine  ».

Malek Boutih copieur du FN mais aussi « innovateur sécuritaire »

Mais l’ancien président de SOS-Racisme, membre du Bureau national du PS, ne s’est pas seulement contenté de plagier le programme du FN. Il a su également introduire un certain nombre d’innovations sécuritaires visant à mettre fin définitivement au « laxisme » des politiques migratoires. Outre la proposition d’instaurer des quotas qui mériterait à elle seule toute une analyse[22], le rapport Boutih avance l’idée de création d’un « livret sanitaire » qui rappelle étonnement le Carnet anthropométrique individuel et collectif (1912) ou, pire, le Livret ouvrier supprimé en 1890 : « Un livret de suivi sanitaire, scolaire et familial permettra aux candidats retenus de préparer en amont leur arrivée et servira aux agences 2A2I de métropole à suivre leur parcours »[23].

En guise de conclusion :

Boutih : emblématique de l’aveuglément moral et électoral du PS

Il est clair que le rapport confidentiel du PS, Une nouvelle politique de l’immigration, rédigé par Malek Boutih ne saurait être considéré comme une œuvre collective, produit d’un processus de consultation interne à l’échelle partisane. Il reste un acte individuel qui, compte tenu de la polémique suscitée, aura peu de « chance » d’être homologué par le PS. Toutefois, ce caractère individuel du rapport n’exonère pas totalement la direction socialiste qui, rappelons-le, a commandé l’expertise à une personnalité réputée pourtant pour ses positions souvent démagogiques et populistes sur les questions d’immigration et des banlieues. A ce niveau, force est d’admettre que Malek Boutih n’en est pas à sa première provocation et son impopularité va croissante chez les Français héritiers de l’immigration et au-delà dans les quartiers populaires, qui l’affublent du surnom de « Bounty, noir dessus, blanc dedans », pour mieux signifier leur réprobation à l’égard d’un homme qui incarne désormais la dérive sécuritaire d’un certain anti-racisme médiatique. Plus encore, l’on peut s’étonner que la direction PS reste étrangement silencieuse sur le « cas Boutih », refusant de condamner ouvertement la tonalité lepéniste de certaines de ses propositions. Malek Boutih reste à son poste : jusqu’à ce jour, aucune sanction politique n’a été prononcée à son encontre. Pour moins que cela, l’on se souvient que la Note interne de Pascal Boniface[24] avait suscité la montée au créneau de certains leaders socialistes qui avaient agité à l’époque les risques de dérives communautaristes (Juifs contre Arabes/Arabes contre Juifs). Aujourd’hui, un membre éminent du Bureau national du parti a clairement franchi la « ligne brune », en reprenant à son compte certaines analyses et conceptualisations populistes du Front national et du Mouvement national et républicain, ce que la droite républicaine n’avait même pas osé faire. Aucune voix parmi les leaders nationaux du PS n’a encore dénoncé cette dérive. Le silence vaut ici approbation. Mais plus encore, il est symptomatique de la profonde crise morale qui traverse aujourd’hui le Parti socialiste dans son ensemble et qui pourrait se transformer dans les prochains mois en crise politique et électorale.


[1] « Quand Boutih copie Jean-Marie... », Français d’abord, vendredi 13 mai 2005, accessible sur le site officiel du Front national : http://www.frontnational.com/quotidien.php.

[2] « Quand Boutih copie Jean-Marie... », Français d’abord, ibid.

[3] Ibid.

[4] Front national, « Nos propositions », chapitre « Immigration », consultable en ligne http://www.frontnational.com/doc_prop_identite.php.

[5] Malek Boutih, Une nouvelle politique de l’immigration, rapport confidentiel pour le Premier secrétaire du Parti socialiste, 2005.

[6] Extrait du Rapport Boutih, Une nouvelle politique de l’immigration, Parti socialiste, 2005. Les extraits du rapport Boutih sont en italiques et entre guillemets.

[7] Malek Boutih, Une nouvelle politique de l’immigration, ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Le lecteur pourra se reporter également au programme du MNR, « Pour que vive la France. Les mesures : pour l’avenir du peuple français » et plus particulièrement au chapitre « Immigration », sur le site officiel du MNR : htpp ://www.m-n-r.net/programme.htm.

[11] Jade Lindgaard, « Malek Boutih classé X », Les Inrockuptibles, 4 au 10 mai 2005.

[12] Appel lancé par sept personnalités : le théologien musulman Galheb Bencheikh, le cinéaste Elie Chouraqui, l’écrivain d’origine iranienne Chahdortt Djavann (auteur de Bas les voiles), l’éditorialiste Jacques Julliard, l’ancien ministre Bernard Kouchner, le directeur de recherche au CNRS Pierre-André Taguieff et le philosophe Alain Finkielkraut.

[13] Malek Boutih, Une nouvelle politique de l’immigration, ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] « Quand Boutih copie Jean-Marie », Français d’abord, 13 mai 2005.

[21] Front national, « Nos propositions », chapitre « Immigration », consultable en ligne http://www.frontnational.com/doc_prop_identite.php.

[22] « Nous proposons de mettre sur pied une politique de quotas des flux migratoires permettant de prévoir les besoins et la capacité d’accueil de notre société. Ces quotas seront constitués sur la base du nombre d’immigrants que la France accueillera chaque année et concernera les pays qui ont des relations historiques, économiques et politiques avec la France, comme le Maghreb, les pays de la zone CFA ou certains pays de l’Est de l’Europe membre ou non de l’Union ».

[23] Malek Boutih, Une nouvelle politique de l’immigration, ibid.

[24] Pascal Boniface, « Le Proche-Orient, les socialistes, l’équité internationale, l’efficacité électorale », Note envoyée en avril 2001 à François Hollande et Henri Nallet.

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Auteur : Vincent Geisser

Sociologue et politologue, dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, éditions de L’Atelier, 2011 (co-auteur Michaël Béchir Ayari)

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