Le carnaval des imposteurs

Ainsi donc, la cour d’appel a tranché : il est permis de dire que le reportage de Charles Enderlin sur la

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jeudi 29 mai 2008

Ainsi donc, la cour d’appel a tranché : il est permis de dire que le reportage de Charles Enderlin sur la mort de Mohamed Al Doura, diffusé au JT de France 2 le 30 septembre 2000 était une « supercherie », une « mascarade », une « imposture ». Et tant pis si les magistrats, considèrent en même temps que ces accusations présentent bien un caractère diffamatoire, leurs auteurs n’ayant pas rapporté la preuve de ce qu’ils avançaient : le bénéfice de la bonne foi peut néanmoins leur être accordé en raison du caractère « sérieux » de leur enquête…

Sérieux, avez-vous dit ? Qu’on en juge : une fusillade éclate au carrefour de Netzarim dans la bande de Gaza. Les caméras de France 2 sont présentes, mais aussi celles de Reuters, d’Associated Press, et d’autres encore. Les blessés et les morts auront ainsi le « privilège » d’être filmés sous plusieurs angles par des journalistes de différentes agences et chaînes de télévision française, anglaise et américaine. Des plans larges montrent les centaines de personnes qui se dispersent sur un carrefour grand comme le rond-point des Champs Elysées. Last but not least, les militaires israéliens, partie prenante à la fusillade, ne contesteront pas qu’elle se soit effectivement produite, et pour cause !

Mais Philippe Karsenty, dont la cour estime qu’il a réalisé une « enquête sérieuse » se lève et dit : regardez cet homme touché à la cuisse, sa blessure est en contact direct avec la civière, c’est impossible, il devrait se tordre de douleur ! Jamais aucun médecin n’a validé une pareille absurdité, et d’ailleurs, une autre caméra que celle de France 2 nous montrait quelques secondes auparavant le même homme trainé au sol, par les ambulanciers, alors que les impacts visibles de balle rebondissaient sur la chaussée autour d’eux, à 20 centimètres à peine… Mais Karsenty Diafoirus sait de quoi il parle et il affirme que le blessé est un faux blessé qui joue la comédie et que toute cette fusillade n’est donc qu’une gigantesque rigolade. D’ailleurs, n’en est-il pas de même pour Mohamed Al Dura ?

Regardez bien, il ne saigne pas, ce n’est qu’un chiffon rouge qu’il sort de sous sa chemise ! N’importe quel être humain normalement constitué peut constater à l’œil nu qu’il s’agit bien d’une tache et pas d’un chiffon (mais une tache de quoi, diront les esprits forts, de peinture, de ketchup, de fraises Tagada écrasées dans la poche de l’enfant ?), mais plus c’est gros, plus ça passe : Karsenty Gérard Majax nous dévoile le truc du foulard en soie, et Pierre-André Taguieff, directeur de recherches au CNRS, puis Richard Prasquier, Président du CRIF applaudissent à l’enquête sérieuse et abondent dans le même sens, qui dans les colonnes de l’Arche, qui dans celles d’Actualité Juive.

Il y a pire, et là, on touche le fond. Enderlin avait déclaré naguère à Télérama avoir coupé la scène de l’agonie de l’enfant : mais depuis quatre ans, Denis Jeambar, ancien directeur de l’Express, Daniel Leconte producteur à Arte, et Luc Rosenzweig qui ont pu visionner les rushes dès 2004 nous le clamait triomphalement sur tous les tons : cette scène d’agonie n’existe pas. Et Karsenty Sherlock Holmes d’apporter le coup de grâce comme une cerise sur le gâteau : regardez-bien sur cette image, l’enfant bouge encore, il lève le coude, « alors que quelques secondes auparavant Enderlin nous affirmait qu’il était mort ».

Sauf que cette scène n’est pas dans le récit d’Enderlin, puisqu’elle… fait partie des rushes, c’est-à-dire ce qui est coupé au montage : en clair, il s’agit de la fameuse agonie, dont ces esprits forts nous répètent, hilares, depuis quatre ans qu’elle n’existe pas. On pourrait sourire de ces arguties infectes si elles n’avaient pour effet de nier, par des méthodes de raisonnement qui associent délire malsain et mauvaise foi euphorique, la mort d’un enfant. Certains s’offusquent de la comparaison avec Faurisson ou Thierry Meyssan. Je ne vois pourtant rien d’autre qui s’impose aussi immédiatement à l’esprit.

Reste à comprendre comment la cour d’appel de Paris a pu considérer comme « sérieuse » une enquête que le procureur, et avant lui, le tribunal, avaient qualifiée « d’extrapolations sans fondement ». Chacun est libre d’interpréter. Il m’a semblé, à la lecture de l’arrêt, que la cour s’était quelque peu laissée abuser par les nombreux certificats émanant de « professionnels des médias » (un professeur d’histoire médiévale, un psychanalyste parisien, des universitaires spécialisés dans la sémiologie et le signifiant symbolique…) jurant leurs grands dieux que l’enquête leur paraissait sérieuse et que Karsenty, à leur sens « n’avait pas franchi la ligne jaune » (sic !), motif repris tel quel par la cour. Si c’est des spécialistes qui le disent….

Mais avait-on réellement besoin de leur « expertise », pour constater de visu que la chemise d’un enfant est bien tachée et qu’il ne s’agissait pas d’un chiffon rouge ? Moyennant quoi, la cour, bien forcée de reconnaître que Karsenty n’avait pas rapporté la preuve de ce qu’il avançait et que ses accusations présentaient bel et bien un caractère diffamatoire, lui a malgré tout reconnu le bénéfice de la bonne foi, dont les conditions juridiques essentielles sont, outre l’enquête sérieuse, la mesure et la modération dans l’expression (« supercherie », « mascarade », « imposture »…) et l’absence d’animosité personnelle (« Charles Enderlin et Arlette Chabot doivent être démis de leurs fonctions », c’était le titre de l’article de Karsenty…). Qu’en dira la cour de cassation ?

Depuis, le camp des anti-Enderlin exulte. Radio J et RCJ communiquent en boucle sur le sujet. Elisabeth Lévy en appelle « enfin », à un « vrai débat », un débat « de fond » sur ce qui s’est réellement passé à Netzarim le 30 octobre 2000. Appel aussi incantatoire que surréaliste car son site Causeur.fr, a mis en ligne trois articles sur le sujet depuis une semaine. Tous les trois ne font entendre qu’une seule musique. Devinez laquelle. Un dénommé Martin Castelneau que je ne sache pas s’être sérieusement penché sur l’affaire Al Doura depuis huit ans exige sur le ton de la vérité blessée et de la vertu indignée que France 2 mette « enfin », en ligne les fameux rushes. Mauvaise pioche ! Enderlin les a mis sur son blog depuis février dernier. Martin Castelneau, jeune recrue des bataillons karsentystes l’ignorait…

On y voit notamment très précisément, pendant la fusillade, les blessures de Jamal Al Doura, père de Mohamed, arrêt sur images, incrust, et commentaire à l’appui. Mais Luc Rosenzweig se fend à son tour d’un bel article : Pourquoi ne voit-on pas les blessures ? Pourquoi ne nous répond-on pas ? Il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ! J’ai moi-même proposé à Elisabeth Lévy d’apporter ma contribution à ce débat, pour que les lecteurs de Causeur.fr puissent non seulement entendre les arguments en faveur d’Enderlin mais surtout, pour qu’ils sachent que les preuves factuelles qu’on leur dit être cachées sont en réalité consultables, à la portée de tous : chacun peut facilement se faire son opinion, vérifier ce qu’il en est réellement et de quoi Il retourne. Je n’ai pas reçu de réponse à ce jour. Pendant ce temps, le carnaval des imposteurs continue.

* Vous pouvez trouver dans le livre "Les Nouveaux Désinformateurs" de Guillaume Weill-Raynal paru aux éditions Armand Colin, le récit complet de l’affaire Enderlin.

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Ancien avocat, essayiste. Il est l’auteur d’Une haine imaginaire (2005) et des Nouveaux Désinformateurs (2007), parus aux éditions Armand Colin.

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