Éternelle intégration ?

Il a été peu parlé du livre de Jonathan Laurence et de Justin Vaïsse : “Intégrer l’islam – La Fran

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lundi 23 août 2010

Éternelle intégration ?

Il a été peu parlé du livre de Jonathan Laurence et de Justin Vaïsse : Intégrer l’islam – La France et ses musulmans : enjeux et réussites[1] et c’est bien dommage. Peut-être le titre plutôt banal de l’ouvrage lui a-t-il coûté ? Pourtant, au-delà de cette apparente banalité, ces deux auteurs nous ont livré là une analyse sans complaisance mais également sans antipathie, de leur sujet. Le cas est trop rare pour ne pas être devoir souligné.

L’ouvrage se caractérise tout d’abord par une grande rigueur méthodologique, des définitions claires, une mise en perspective systématique de l’objet abordé : on comprend déjà pourquoi il en en peut-être été si peu fait état.

Quelques exemples de rappels salutaires ? « La France fait désormais figure de fille aînée de l’islam »[2] ; « dès qu’il s’agit d’islam, le sens précède la connaissance »[3] ; « les détenus ayant un père d’Afrique du Nord sont neuf fois plus nombreux que ceux ayant un père français (dans la classe d’âge des 18-29 ans) et six fois plus nombreux pour ceux qui ont entre 30 et 39 ans »[4] « l’islamophobie n’est qu’un élément d’une vision du monde ethnocentrique et xénophobe – alors que l’islamophobie “républicaine et laïque” n’apparaît pas dans les statistiques »[5] « la désillusion face aux promesses non tenues de l’intégration apparaît comme l’une des raisons de cette réislamisation »[6] ; « ce sont souvent les hommes politiques de droite qui se sont retrouvés ces dernières années à l’avant-garde de certaines évolutions »[7].

C’est là le ton de l’ouvrage. Bref, il ne pouvait que déplaire à tout le monde. C’est peut être un argument de plus en faveur de sa justesse.

Au-delà des citations que l’on pourrait multiplier à l’envie, les auteurs brossent un tableau général de la situation de l’islam de France dans tous ses aspects. Je n’en retiendrai ici que quelques uns, non pas qu’ils soient plus intéressants que les autres, mais dont l’analyse, pertinente par son impertinence, me paraît devoir être soulignée.

Les deux auteurs consacrent de longs développements à la question du port des « signes extérieurs », débat qui n’est toujours pas clos comme le montre l’actualité – et qui ne le sera avant longtemps, pour des raisons qui, à mon avis, tiennent plus à la « société d’accueil » qu’à la « société accueillie ». Après avoir analysé la question du sentiment d’appartenance à la communauté nationale des musulmans et relevé la limite des critères développés à cette occasion « que l’on mettrait en lumière si l’on tentait de les appliquer à « l’intégration » de groupes spécifiques de « français de souche », comme certains milieux catholiques ou juifs, certains milieux de militants d’extrême gauche, ou certaines catégories sociales » [8], ils se posent la question de savoir comment analyser les « signes extérieurs », en soulignant leur caractère trompeur : « … ainsi, ceux qui portent la djellaba ou celles qui portent un foulard sont peut être plus « intégrés » en termes politiques et sociaux que leurs parents qui étaient habillés à l’européenne mais ne parlaient qu’à peine le français, et dont la vie sociale se cantonnait à un cercle uniquement composé d’immigrés comme eux. »[9]

L’oubli de cette vérité première va conduire aux errements des différentes commissions créées sur le sujet et, partant, du législateur, conduisant le pays « à une sorte de schizophrénie nationale, à la fois adaptation silencieuse et rejet vociférant de la globalisation »[10], l’installation d’une nouvelle religion dans le paysage national suscitant une poussée d’angoisse, à laquelle les pouvoirs publics se sont sentis obligés de répondre en la flattant plutôt qu’en l’analysant : « C’est là l’un des aspects de la loi d’interdiction du foulard à l’école publique : un moyen de réaffirmer, en temps de doute (et sans coût budgétaire)[11], l’autorité de l’Etat et la laïcité, pilier de l’identité traditionnelle de la République française. »[12]

Outre l’insuffisance du poids des publications savantes sur les décideurs, les auteurs se penchent plus particulièrement sur les travaux de la Commission Stasi : après avoir remarqué que le gouvernement n’avait pas demandé son avis au Conseil Français du Culte Musulman, plutôt sollicité lorsqu’il s’agit d’obtenir de l’aide pour le maintien de l’ordre public dans les banlieues, ils soulignent que la Commission n’a pas donné son avis sur les raisons ni n’a mené d’enquête sociologique de terrain sur les motivations qui poussaient certaines jeunes femmes à porter le foulard[13], de même qu’elle n’a auditionné aucune fille portant le voile par conviction[14].

Cédant au « sentiment » - qui fausse le raisonnement – les membres de la Commission ont préféré sacrifier la liberté religieuse : celle-ci « pourtant bel et bien présente dans la tradition politique française, est passée au second plan, son importance étant supplantée par le sentiment d’une menace à la souveraineté nationale et au mode de vie du pays. »[15]

Ils concluent sur ce sujet en observant le peu de réactions qui ont suivi l’adoption de la loi pour en tirer, peut être de façon excessivement optimiste, un point positif : « Le fait que l’application de la loi n’a pas incité les musulmans de France à se confronter à l’Etat et à prôner la désobéissance civile a rassuré l’opinion publique sur la volonté d’intégration des musulmans. »[16]

Un autre aspect de l’ouvrage est remarquable par sa pertinence : celui qui souligne les incohérences de l’action publique. D’une part, nous l’avons tous entendu, les pouvoirs publics condamnent le « communautarisme musulman », source de la plupart des maux de notre pays, et qui explique sans doute le fait – a leurs yeux - que le taux de chômage soit deux fois plus élevé chez les populations immigrées, et plus encore chez les jeunes d’origine maghrébine, qui sait ?

En fait, d’une part l’Etat a renforcé les volets religieux de l’activisme de la troisième génération d’associations à travers sa quête de représentants officiels de l’Islam[17] et sur-interprète le « retour du religieux », notamment chez les jeunes générations, alors que « les pratiques nouvelles ne sauraient être décrites comme une « redécouverte » des racines mais plutôt comme l’acquisition d’une nouvelle identité globale, principalement religieuse. »[18] N’étant pas accepté comme – par exemple - Algériens ni comme Français, ces nouvelles générations sont conduites à se considérer comme musulmanes et à ce qui l’est à leurs yeux, comme la cause palestinienne[19]. Pour autant, « parler de « repli communautaire » relève d’une fausse interprétation. Si la tendance était communautaire, elle traduirait une capacité collective de solidarité et d’unité culturelle. La réalité est pire : le repli a lieu sur le ghetto, un lieu vide de sens. »[20]

« Je vais à la mosquée, car là bas j’existe. »[21]Cette phrase, qui signe l’échec des « politiques d’intégration » et autres « plan des banlieues » devrait donner à réfléchir à nos décideurs.

D’autre part, et comme en passant, l’Etat n’hésite pas à utiliser et à reconnaître le communautarisme lorsqu’il lui paraît trouver un avantage : outre la recherche du toujours improbable « vote musulman »[22], des textes spécifiques semblent accorder un statut particulier à certains Français : ainsi, la « Mission d’étude de la spoliation des juifs de France » « a été une brèche dans l’identité républicaine stricte, et elle a obtenu des dérogations de la part de la Commission informatique et libertés (CNIL), pour pouvoir créer des fichiers de spoliés à cause de leur religion. »[23]

Les auteurs ajoutent : « En conséquence, comme l’a expliqué Philippe Seguin, ancien président de l’Assemblée nationale, les Juifs de France n’ont pas été traités après la réouverture des dossiers, à partir de 1996, comme l’auraient été les victimes d’une catastrophe naturelle (au cas par cas) mais ont bien été considérés comme un groupe victime, quel que fussent leur sort personnel et leurs souffrances individuelles ou familiales pendant l’Occupation. »[24]

Il faudrait aussi aborder les pages que les auteurs consacrent aux grandes fédérations musulmanes et à la faiblesse de leur représentation dans la population[25], à l’absence, quoi qu’en disent certains medias, de lobbying musulman – la seule opération de lobbying réussi étant celle des associations arméniennes[26], ou le risque qu’un sentiment de persécution et de stigmatisation n’aboutisse précisément à un enfermement communautaire, que l’on condamne par ailleurs[27] , ou encore dans le risque que représente la stagnation sociale des quartiers et des cités[28].

Je laisserai la parole aux auteurs pour la conclusion, qui est aussi la leur : « … nombre de responsables politiques et de citoyens se sont finalement rendus compte que la stabilité, l’avenir et la grandeur de la République dépendraient largement de sa capacité à faire vivre pour tous sa vieille devise : “Liberté, égalité, fraternité”. »[29]

C’est donc sur la table de tous les décideurs politiques – et celle de la plupart des journalistes – que devrait se trouver se livre si clair, si ancré dans la réalité et, partant de là, si peu sujet aux fantasmes sur l’objet de leur étude.



[1] Ed. Odile Jacob, Paris, 2006, 388 pp

[2] Cf. p. 17

[3] Cf. p. 21

[4] Cf. p. 61

[5] Cf. p. 93

[6] Cf. p. 119

[7] Cf. p. 219

[8] Cf. p. 48

[9] Idem

[10] Cf. p. 78

[11] C’est moi qui souligne

[12] Cf. p. 79

[13] Cf. p. 207

[14] Idem

[15] Cf. p. 206

[16] Cf. p. 210

[17] Cf. p. 118

[18] Cf. p. 122

[19] Idem

[20] Cf. p. 124

[21] Cf. p. 177

[22] Cf. à ce propos les développements des auteurs pp. 239 et ss.

[23] Cf. p. 227

[24] Idem

[25] Cf. pp. 128 et ss.

[26] Cf. p. 264

[27] Cf. p. 321

[28] Cf. p. 328

[29] Cf. p. 329

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Auteur : Jean-Michel Cros

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