Abdennour Bidar : " Il nous faut ni plus ni moins qu’une nouvelle éducation musulmane"

Philosophe doté d’une véritable double culture, Abdennour Bidar propose dans cet entretien captivant une a

dimanche 3 décembre 2006

Abdennour Bidar : " Il nous faut ni plus ni moins qu’une nouvelle éducation musulmane"

Oumma.com : Lors de votre intervention sur France culture, on aurait tendance à s’accorder avec Abdelwahab Medded (1) sur la singularité de votre Islam que vous qualifiez à juste tire de Self Islam. Vous êtes de mère auvergnate convertie à l’Islam (soufi), pouvez-vous nous parler brièvement de votre difficulté de vous approprier le signifiant musulman souvent stigmatisé comme élément identitaire de l’immigration post-coloniale ?

Abdennour Bidar : « Singularité » de mon islam, en effet, étrangeté de ma situation personnelle, puisque cet islam me fut transmis par ma mère française convertie à la fin des années soixante. Je suis donc « né musulman » hors de tout contexte culturel islamique, au cœur de la France profonde, à Clermont-Ferrand précisément. Nous vivions notre islam sur une sorte d’ « île de piété », très isolés : sans soutien extérieur, ma mère nous apprenait la lecture de la langue arabe, celle du Coran… Je me souviens encore d’avoir appris toutes les petites sourates de la fin en faisant la vaisselle avec elle !

Mais je voudrais dire tout de suite que cette situation, tout en étant singulière, est pourtant très classique : tous les musulmans de France, même si la plupart sont d’origine immigrée, se trouvent aussi dans cette position d’entre-deux, entre deux cultures, deux identités… Vous parlez de « signifiant musulman », et regrettez qu’il soit assimilé à un simple « élément identitaire de l’immigration post-coloniale », autrement dit qu’un certain nombre de Français continuent de croire que les musulmans d’ici vivent encore comme vivaient les peuples colonisés naguère, selon les coutumes et les mœurs d’un bled du XIXème siècle ! L’image du musulman en France, dans la conscience et l’inconscient collectifs, tarde à évoluer.

Certains continuent de se le représenter comme un « étranger », au sens fort et péjoratif : un « barbare » radicalement différent et avec lequel on ne peut communiquer qu’avec les plus grandes difficultés ! Quel musulman, pourtant né ici, aussi français que n’importe quel autre, ne s’est jamais vu demander « Et chez vous, comment ça se passe… » comme si l’on s’adressait à un membre d’une tribu primitive fraîchement sortie de l’Amazonie ! Il est tant que la France comprenne que ses musulmans ne sont pas des « indigènes importés ». Que l’identité musulmane est devenue multiple, comme toute identité française d’ailleurs, pays de mélanges et d’immigration.

L’identité des musulmans de France est désormais infiniment complexe, diversifiée. Nous sommes tous des « musulmans atypiques », originaux, singuliers, différents les uns des autres parce que chacun se rattache à la culture musulmane d’une façon qui lui est propre : les uns par une piété exemplaire, les autres en gardant simplement des principes de vie (comme le jeûne du Ramadan, le fait de ne pas boire ni manger de porc), les autres encore en se disant seulement « croyants » ou simplement « musulmans de cœur »…

De notre côté, acceptons toutes ces différences entre nous, n’intériorisons plus l’image d’un islam unique d’un seul « vrai islam », « bon islam », « vrai musulman », « bon musulman ». C’est ce que j’appelle l’acceptation du Self islam, de la façon la plus positive : un islam du self, islam du soi, islam du choix, islam personnel, qui est la fidélité que chacun choisit de conserver à notre héritage commun. Plus largement d’ailleurs, cette diversification de l’islam et des musulmans n’est-elle pas toute l’histoire de notre civilisation, qui a rencontré sur son chemin tant de cultures différentes et qui s’est acclimatée sous tant de climats, de l’Indus à Al Andalus ?

Il y a toujours eu, écrit l’historien Charles Bulliet, un génie extraordinaire de l’islam à se régénérer par ses frontières, c’est-à-dire à retrouver une dynamique permanente grâce à tous les « musulmans des bords », qui sont obligés d’adapter leur islam à de nouvelles conditions de vie, et de le confronter à d’autres visions du monde.

C’est pourquoi je crois que nous musulmans occidentaux, installés au cœur et à la pointe de la modernité, de ses formidables acquis mais aussi de ses terribles échecs, nous pourrons être demain l’avenir de l’islam, c’est-à-dire ceux qui réalisent en eux-mêmes, dans leur vie, dans leur cœur, une conciliation, pacifique et harmonieuse, entre l’Orient et l’Occident. Montrons que nous sommes en train de passer au-delà de cette opposition, et que nous inventons un monde nouveau qui n’est plus ni l’Orient ni l’Occident, mais le produit de leur synthèse et de leur dépassement…

Oumma.com : Vous relatez la difficulté d’être admis autant chez les jeunes français d’origine maghrébine avec qui vous ne partagez pas la langue d’origine, et la difficulté chez les non-musulmans d’accepter votre prénom Abdennour. Cette expérience a-t-elle été décisive dans votre recherche identitaire ?

Abdennour Bidar : Dans mon livre, je parle de mon prénom, Abdennour. J’y tiens beaucoup, même s’il n’a jamais été très facile à porter : personne autour de moi ne comprenait que je puisse m’appeler Abdennour alors que j’ai un type physique européen, et depuis mon enfance je ne compte plus les situations de quiproquo, de perplexité et de rejet… Je raconte dans le livre quelques unes de ces situations tragi-comiques où mon interlocuteur se demandait à quel drôle de « zèbre » il avait affaire !

Tous ceux qui ont un prénom et un nom d’origine étrangère, et qui ont en plus un type physique non européen doivent parfaitement comprendre de quoi je parle, et quelle souffrance cela peut être… Et la force que cela peut donner, en même temps. Je me suis toujours nourri spirituellement de mon prénom, je l’ai médité longuement, des heures durant, des années durant depuis ma plus tendre enfance. Abdennour, « serviteur de la Lumière »… Quand je me concentre sur moi-même, sur mon être intime, je vois un enfant prosterné dans la lumière, une lumière qui l’environne et le traverse.

Puis cet enfant se relève, s’agenouille, et la lumière alors entre dans son cœur, et vient s’y abriter. Grâce à cette méditation profonde sur mon nom, une vision remonte aujourd’hui en moi comme une source qui aurait enfin trouvé un point d’où elle peut jaillir. Dans cette vision, je perçois mon cœur comme cette « niche » dont parle le Coran : « Allah est la lumière des cieux et de la terre ! Sa lumière est comparable à une niche où se trouve une lampe, la lampe est dans un verre ; le verre semblable à une étoile brillante.

Cette lampe est allumée à un arbre béni : l’olivier, qui n’est ni d’Orient ni d’Occident et dont l’huile est près d’éclairer sans que le feu la touche. Lumière sur Lumière… Nouroun ‘ala Nour… » (XXIV, 35). Si je vous décris ce rapport intime à mon nom, dans des termes qui paraîtront peut-être un peu trop mystiques à certains lecteurs, c’est que je déplore que dans toutes les discussions sur l’islam cette dimension purement spirituelle ne soit quasiment jamais évoquée. Or pour moi l’islam est avant tout une vie spirituelle, une expérience intérieure, une rencontre avec le mystère de l’existence. Il n’y a pas que le bouddhisme qui soit une école de sagesse !

Or beaucoup de débats voudraient réduire l’islam à des questions d’un autre ordre, géopolitiques, sociales, identitaires, etc. Certains réclament ainsi de « désislamiser » le problème de l’islam ! D’autres encore voudraient le réduire à des questions de « forme » : faut-il s’habiller comme ceci ou cela, etc. Or je crois que nous musulmans avons tout à gagner à nous concentrer, à nous recentrer, sur cette dimension spirituelle dans ce qu’elle a de plus profond.

Vis-à-vis de cette priorité, que l’une mette un voile, que l’autre n’en mette pas, que l’un prie cinq fois par jour, et l’autre non, que les uns soient conservateurs et les autres réformistes, est secondaire ! J’aimerais que nous nous rassemblions tous, sans exclusion, sans jugement, autour de cette méditation sur ce qu’il y a au plus profond en nous-mêmes. Que l’islam apparaisse aux yeux du monde comme une école de connaissance de soi et de l’homme, une éducation du regard intérieur, une science du rapport à l’intime du coeur.

Oumma.com : Dans votre livre, vous soulignez la sagesse de votre grand père athée, communiste. Vous retenez de lui un amour indéfectible à l’humanisme. En tant que musulman, que signifie la notion d’humanisme ?

Abdennour Bidar : L’islam, comme les deux autres monothéismes, est un berceau de l’humanisme européen. Celui-ci se définit en effet comme « discours exaltant la grandeur et la dignité de l’homme ». Or le Coran recèle, de ce point de vue, de véritables trésors, hélas peu explorés par la méditation des uns et des autres. Il y a beaucoup à écrire sur ce point, en deux directions : d’abord, pour montrer que l’islam forme avec le judaïsme et le christianisme une seule et même « matrice » de l’humanisme européen – le monothéisme entier est en son principe, comme le disait jadis Henri Corbin, un « personnalisme », c’est-à-dire une vision du monde qui place l’homme au centre ; ensuite, pour montrer que cet humanisme monothéiste pourrait être une ressource formidable pour l’humanisme occidental, qui est moribond.

Je prépare actuellement un ouvrage sur la question. Dans le cadre restreint de cet entretien, je voudrais prendre un seul exemple de l’humanisme coranique, dont l’analyse me paraît particulièrement importante. Dans la sourate Al Baqara - ce sont les versets 31 à 34 - Allah dit avoir « appris à Adam le nom de tous les êtres » et demande ensuite aux anges de se prosterner devant Adam – ce que tous font sauf Ibliss.

Deux significations symboliques majeures peuvent en être tirées. D’abord, Adam est reconnu comme possédant ce qu’on peut appeler « l’intelligence universelle », qui comprend la raison, la rationalité – l’intelligence scientifique qui nous permet de connaître l’univers par ses causes matérielles – et l’intellect, que les grecs appelaient le noos, que les soufis appellent le ‘aql – qui nous permet de contempler l’univers non plus par ses causes matérielles, mais par son principe spirituel.

Ce principe étant en réalité ce que nous musulmans appelons la Miséricorde, le souffle du Miséricordieux (Nafas-a-Rahman) et que les chrétiens appellent l’Amour. C’est là que se situe, premièrement, l’humanisme de l’islam : dans la description d’un être humain capable de voir l’existence, l’univers, de façon aussi complète et profonde. Et selon la suite du verset, de mériter à partir de là que les anges se prosternent devant lui ! Ce qu’il faut entendre comme une véritable révolution dans l’univers religieux : voilà en effet un texte, le Coran, où Dieu lui-même demande aux anges de se prosterner non pas devant lui, leur créateur, mais devant une créature, l’homme formé de pauvre argile !

Peut-il y avoir manifestation d’humanisme plus éloquente ? La grandeur de l’homme est ici couronnée par le geste de Dieu. Il y aurait bien des réflexions à en tirer, et j’invite chacun à méditer cela pour lui-même. Quel est le sens profond de cet ordre de Dieu : « Prosternez-vous devant Adam » ? Que nous dit-il de l’homme ? Cela fait partie à mes yeux des sagesses de l’islam qui n’ont pas encore été comprises et exploitées, comme si le regard de Mohammed s’était posé là en un point du temps qui se situe encore très loin devant nous… Ou très proche, tant ce que nous vivons aujourd’hui semble nous rapprocher de cette sagesse et de ses promesses.

Dans un contexte, qui plus est, où nous avons plus que jamais besoin de régénérer l’humanisme en général : l’homme moderne, post-moderne, ne sait plus quoi faire de lui-même, ne sait plus en quoi consiste sa dignité, et ne sait plus donner de sens à sa vie. Or il y a dans cette simple parole du Coran, dans cette simple indication – « Prosternez-vous devant Adam » - un « sens de l’homme » dont la civilisation humaine pourrait aujourd’hui tirer profit pour sortir de la crise de l’humanisme. A condition de savoir en extraire le sens dont nous avons besoin, et qui sommeille encore dans le secret du verset.

Oumma.com : Durant votre adolescence, vous éprouvez la difficulté de choisir entre l’Orient et l’Occident au sens où l’entend René Guénon. L’Orient islamique spirituel auquel vous êtes attaché sous l’influence incontestable du soufisme, et l’Occident où vous êtes admis à l’école normale supérieure, temple « profane » de l’université française. Votre Self Islam est-il une réponse intellectuelle à ce dilemme Orient/ Occident ?

Abdennour Bidar : Self islam ne veut pas dire « islam à la carte », « islam en libre-service ». C’est un islam de la responsabilité personnelle, fondé sur une seule question : « Dans l’héritage de ma tradition, de quoi ai-je personnellement besoin, ici et maintenant, pour continuer à me sentir pleinement musulman ? » Je crois que seule une telle question – que chaque individu de culture musulmane est appelé à se poser - peut ouvrir la voie d’un islam compatible avec le principe de liberté individuelle, de liberté de conscience.

Non pas : que disent les docteurs, les oulémas, les imams, mes parents, mes oncles, mes sœurs, mes frères, etc. Leur avis peut être écouté, mais en dernier ressort que me dit ma propre conscience ? Que me dit mon propre cœur ? Comment vivre ma foi, ma culture pour être en accord avec moi-même ? Pour être fier de mon identité, en accord aussi bien avec elle et avec le monde, sans conflit intérieur ni extérieur ? C’est par cette voie de l’interrogation personnelle et de l’autonomie spirituelle que chacun peut échapper au poids de la tradition, et en même temps conserver la maîtrise de sa vie, ne pas se laisser emporter ni par l’oubli, l’indifférence, à sa culture d’origine, ni à l’autre extrême par le repli sur des conceptions « toutes faites » de l’islam.

Que chacun dise sereinement « je pratique le self islam », ce qui veut dire : je n’agis pas de façon aveugle, je ne suis soumis à personne, je fais mes propres choix, je n’ai pas abandonné ma tradition, mais je ne suis ni son esclave, ni celui des coutumes familiales, ni de l’imam du quartier, ni des prédicateurs du Moyen-Orient qui voudraient me dicter ma conduite par parabole. Voilà à mon sens comment l’islam peut entrer de la façon la plus intelligente dans la société globale où la valeur principale est justement le libre choix par chacun de son mode de vie, de ses mœurs – dans la limite du respect d’autrui.

Le self islam n’est donc pas du tout un « nouvel islam », mais une façon de vivre l’islam qui réalise l’accord entre deux impératifs : l’impératif de fidélité à notre héritage, l’impératif d’adhésion au principe de liberté de conscience. Avec le self islam, le dilemme Orient-Occident tombe de lui-même, puisque d’une part l’islam adopte le principe majeur de l’Occident – la liberté absolue du choix personnel – et d’autre part ne se perd pas lui-même – puisque le musulman continue de mener une vie spirituelle, et même la plus consciente, la plus approfondie, la plus responsable qui soit. « Pas de contrainte en religion », combien de fois faudra-t-il citer ce verset pour nul ne soit plus tenté d’imposer aux autres musulmans un seul islam, une seule façon d’être musulman ?

La liberté individuelle a toujours existé en islam, certes. Mais aussi, reconnaissons-le, la pression du groupe, le jugement des autres. Et aussi l’habitude de croire, profondément enracinée en chacune de nos consciences, que le véritable islam est l’obéissance à tout ce que le Coran et la Sunna nous ont transmis, et que les théologiens-juristes ont développé au sein de chacune des grandes écoles juridiques, puis que des générations d’oulémas et d’imams ont imposé, relayés eux-mêmes par la fixation des coutumes.

Ne confondons plus la parole de Dieu avec ce que des siècles d’interprétation humaine lui ont fait dire ! Ne rejetons pas tout cela, mais posons-le sereinement devant nous : droit personnel d’inventaire, devoir personnel de choix. Vis-à-vis du dogme, de la loi (shari ‘a), et de tout ce que l’islam range selon cinq catégories (l’obligatoire, le recommandé, le permis, le déconseillé, l’interdit), que chacun exerce sa responsabilité personnelle, selon la parole coranique « Allah n’impose à chacun que ce qu’il peut porter » (II, 286).

Liberté ne veut pas dire facilité. Liberté ne veut pas dire suppression de la loi – mais intériorisation. Intériorisation du rapport à la loi : c’est de l’intérieur de ma propre conscience spirituelle que la voix d’Allah me parvient, c’est à partir de ma propre liberté spirituelle que je réponds à la sollicitation d’Allah. Que chacun détermine ainsi son propre rapport au dogme et à la loi, selon un critère primordial : de quoi ai-je personnellement besoin pour me sentir en paix ? Avec toutes les questions subsidiaires, et que notre responsabilité, là encore, ne saurait éviter : si je suis en milieu occidental, qu’est-ce qui est compatible avec l’extérieur ? Qu’est-ce qui risque de provoquer l’incompréhension des non-musulmans ? Comment éviter de déclencher l’hostilité ? Comment agir de la façon la plus authentique et pacifique à la fois ?

Personnellement, avec les non-musulmans, je ne me conduis jamais en partant du principe « voilà ma différence, accepte-là », mais toujours en me demandant d’abord « que peut-il comprendre et accepter de ma différence, et comment trouver le moyen de faire malgré tout monde commun avec lui, comment trouver ou constituer des valeurs, des principes partagés ? » Non pas imposer sa différence, ni à l’autre extrême l’abandonner ou la dissimuler, mais se demander si elle est tolérable pour l’autre.

Oumma.com : Votre expérience du soufisme semble marquer par les désillusions de votre initiation. Le schème Maîtres/ Disciples (2) a-t-il aliéné votre liberté ?

Abdennour Bidar : Le soufisme est une exceptionnelle tradition de sagesse, que j’ai fréquentée assidûment pendant sept ans. Comme je le raconte dans le livre, j’ai pu mener grâce à cette voie une vie mystique très « active », et renouer aussi avec l’enseignement de ma mère, qui m’avait déjà ouvert à la connaissance approfondie de certaines des doctrines métaphysiques les plus profondes de l’islam, à travers la méditation de ses plus grands saints et sages, Ibn Arabi, Rumi, Ibn Ata Allah, et plus près de nous le sheikh Al Alawi ou le pakistanais Mohammed Iqbal.

J’ai reçu l’enseignement de ce que les soufis appellent un maître vivant, qui vit au Maroc. Ce furent des années de formation d’autant plus riches que je menais en parallèle des études elles aussi très approfondies de philosophie européenne : je suis entré à l’Ecole Normale Supérieure, j’ai eu une maîtrise à la Sorbonne, et enfin j’ai passé l’agrégation de philosophie – discipline que j’enseigne aujourd’hui. Je précise tout cela par rapport à votre question sur la « désillusion » : en réalité, c’est des deux côtés que je l’ai subie.

Je me suis rendu compte en effet que les deux sagesses, la sagesse spirituelle du soufisme et la sagesse rationnelle de la philosophie, étaient en crise profonde… Pour des raisons différentes, et à travers des symptômes différents, que j’analyse dans le livre. A tel point qu’au bout de toutes ces années d’étude et de recherche, je me suis retrouvé « les mains vides », dans un état de grand désarroi. J’avais l’impression d’appartenir à deux cultures – occidentale et musulmane – arrivées au bout de leurs possibilités, deux traditions « essoufflées », épuisées. Deux cultures qui n’arrivent plus à nourrir leurs héritiers.

La sagesse soufie me paraissait en effet desséchée, même si elle produit encore quelques effets remarquables sur les cœurs et les consciences. Comme dans d’autres parties de l’islam, je fis l’expérience de l’obéissance aveugle, du conservatisme, de la référence à un passé disparu qui devient un poison paralysant pour le présent. Et du côté de la philosophie occidentale, je fis l’expérience tout aussi décevante d’un athéisme borné, d’un rejet et d’une ignorance totale de la dimension spirituelle de l’existence.

Même si, là aussi, quelques personnalités exceptionnelles continuent de transmettre un enseignement profond. Mais chez les plupart de ces philosophes, comme dans tout l’Occident d’ailleurs le sens du sacré me semblait avoir totalement disparu… C’est pourquoi d’ailleurs je suis un peu réservé vis-à-vis de l’expression « islam des Lumières » : si c’est pour promouvoir un islam vidé de sa dimension spirituelle, réduit à une simple « culture », je ne suis pas d’accord ; en revanche, si cela désigne un islam qui serait à la fois « spiritualité » et « culture », aucun problème.

Pour résumer donc : du côté soufi un sacré fossilisé, du côté de la philosophie un sacré volatilisé. C’est pour cela qu’après cette expérience de la voie soufie, j’ai eu le sentiment que je ne pouvais plus compter que sur moi-même, et repartir de ce que j’avais déjà pu trouver en moi, uniquement en moi, depuis mon enfance… une sagesse personnelle. Je ne sais pas si je l’ai trouvée, ce n’est pas à moi de le dire sans doute. Aujourd’hui, cependant, je me sens libre : libre dans mon islam, libre dans ma vie, une liberté construite à partir de la Shahada, que je me suis répétée sans arrêt pendant les années de solitude et de retrait. « Il n’y a de réalité qu’Allah », voilà ce qui me rend libre, parce que je n’ai rien à craindre du monde, ni des autres : tout est un visage de l’Unique, toujours Présent, seul Présent en la diversité des êtres.

Oumma.com : Vous développez l’idée d’un Islam de liberté comme seul remède à l’Islam identitaire qui se profile de nos jours sous le prisme exclusif de l’orthopraxie. A l’heure où nous assistons à un désenchantement du monde, les manifestations identitaires du religieux en Islam annonceraient-elles sa perte ?

Abdennour Bidar : La « perte » de l’islam ? Certes, notre tradition souffre de lourdes manifestations de repli, et de terribles accès de violence. A nous de travailler pour qu’une autre façon d’être musulman triomphe. C’est désormais la responsabilité partagée des intellectuels musulmans, mais aussi de tous ceux qui vivent un islam modéré, ouvert. Je voudrais un peu insister là-dessus, sur cette notion de responsabilité partagée. Depuis que j’écris sur l’islam, que je publie des articles, des tribunes, des livres, je me sens souvent bien isolé.

D’autant plus que souvent les médias me disent « vous êtes une exception », « il est rare de trouver un musulman aussi ouvert ». Or je crois que nous sommes très nombreux, en réalité, à vivre de façon très simple et très évidente un autre islam que celui de l’intégrisme et du traditionalisme. C’est le message que j’essaie de faire passer, en insistant sur le fait que je ne suis pas « le gentil musulman de service », mais qu’ici en Europe notamment, la plupart des femmes et des hommes de culture musulmane n’en sont plus au stade de l’intégration !

Depuis leur plus jeune âge, ils ont articulé leurs deux identités, leurs deux cultures. Ils ont inventé une nouvelle façon de vivre leur islam, parfaitement « soluble dans la démocratie », parfaitement compatible avec les droits de l’homme. Pourtant - c’est à cela que je voulais en venir - cela ne suffit pas. Car à côté de ces musulmans ouverts on trouve aussi beaucoup de foyers de conservatisme, voire de régression, sous trois formes : un rapport archaïque entre les hommes et les femmes, marqué par une domination masculine, subie et intériorisée par les femmes elles-mêmes ; un rapport archaïque à la sunna du Prophète, considérée comme un modèle toujours intégralement applicable alors que le contexte de civilisation a totalement changé ; un rapport archaïque aux autres visions du monde (autres religions et athéisme) considérées comme inférieures.

C’est vis-à-vis de ce triple obscurantisme que je parle d’une responsabilité partagée qui doit être l’affaire de tous les musulmans ouverts : l’intellectuel que je suis ne peut pas – seul – appeler à trouver de nouvelles façons de vivre notre culture, il doit être relayé par des milliers de voix, des milliers de paroles, qui doivent venir de l’ensemble de tous ceux qui, ayant déjà fait un certain travail sur eux-mêmes, peuvent apporter aux autres leur expérience.

Il faut maintenant que ces milliers de voix s’élèvent pour dire : nous ne voulons plus de la domination masculine, de la domination des théologiens ou des prédicateurs déguisés en penseurs, des discours de supériorité sur les « infidèles » ou les « mécréants », du djihad et autres violences commises au nom de l’islam. Que des milliers de voix s’élèvent pour dénoncer toute attitude agressive ou régressive qui viendrait des musulmans eux-mêmes dans leur rapport aux autres.

Il nous faut ni plus ni moins qu’une nouvelle éducation musulmane. Sinon ? Sinon l’Occident continuera de dire qu’à part quelques uns de ses intellectuels idéalistes, l’islam est incorrigible, impossible à moderniser, incapable de s’adapter à la civilisation globale. Il est temps de montrer que très majoritairement les musulmans d’Europe vivent au présent, et qu’ils travaillent activement à réduire le conservatisme dans leurs rangs.

Oumma:com : Vous avez réagi récemment dans les colonnes de Libération à l’article tendancieux de Robert Redecker. Si la critique de l’Islam est légitime, nous dénonçons d’ailleurs à Oumma.com depuis plusieurs années le droit de critiquer l’Islam du point de vue de l’ignorance. Force cependant est de constater que l’islamophobie traverse tous les pontes de la société française. Quelle est votre réaction sur ce sujet sensible ?

Abdennour Bidar : J’ai rédigé une Lettre ouverte à Robert Redeker, publiée par le quotidien Libération, pour lui montrer qu’un musulman peut répondre sereinement à n’importe quel type de mise en cause de sa foi et de sa culture. Répondre par le discours, par des arguments et l’appel à la réflexion. Sans violence, sans crier au blasphème, sans demander la censure ou des excuses. Voilà pour le principe de ma lettre ouverte.

Ensuite, j’ai voulu plus précisément lui dire trois choses. D’abord que je continuerai quoi qu’il arrive de m’adresser à lui, parce qu’à mes yeux tout homme est digne qu’on dialogue avec lui, et que je ne veux pas entrer dans la logique terroriste de ceux qui par leurs menaces l’ont exclu du débat public. Deuxièmement, pour lui dire mon profond désaccord et ma profonde tristesse à la lecture de son texte sur l’islam.

Sa connaissance de notre tradition est manifestement très mauvaise. Or la compétence est comme le disait Socrate l’une des trois conditions nécessaires de la parole et du dialogue (avec la bienveillance et la sincérité). Enfin, comme je le lui ai dit publiquement, que je me suis senti personnellement très blessé par son texte, parce qu’en disant que l’islam est une religion de violence et de haine, c’est comme s’il niait mon existence, comme s’il m’interdisait d’exister : en tant que philosophe et humaniste, en effet, l’islam que je vis et dont je parle est pacifique, et même, en allant au fond des choses, c’est un islam amoureux du monde, amoureux des autres.

Et au-delà maintenant de mon propre cas, je lui ai demandé s’il avait regardé un peu autour de lui ? Avez-vous, M. Redeker, pris la peine et le temps de rencontrer les musulmans qui vivent avec vous tous les jours dans la société française ? Dialogué avec eux ? Les avez-vous interrogé sur leurs valeurs ?

Si vous l’aviez fait, vous vous seriez rendu compte que votre « fantasme » d’un islam violent et intolérant par nature est absurde… Quant à l’islamophobie, je ne mésestime pas le problème, mais je voudrais si vous le permettez insister encore sur notre responsabilité de musulmans : travaillons à devenir exemplaires dans notre capacité à vivre pacifiquement, en harmonie avec les autres, manifestons sans relâche notre tolérance, notre ouverture, notre attachement indéfectible et concret à la liberté, la tolérance, l’égalité.

Si certains d’entre nous veulent revendiquer plus de droits, plus de respect, plus de reconnaissance, qu’ils le fassent sans agressivité, avec patience, modération, capacité de compromis, esprit de conciliation, compréhension pour les réticences d’autrui. Il y a certes des manifestations d’hostilité ou d’indifférence envers l’islam, et des discriminations, des violences physiques ou morales, visant les individus issus de l’immigration - dont chacun a subi, un jour ou l’autre, une situation d’humiliation ou de rejet.

Mais répondre à l’hostilité par l’agressivité est la pire des choses. Répondre à l’adversité par le repli sur soi n’est pas plus fécond. Ce serait entrer dans un cercle vicieux, où ce repli et cette agressivité renforcent l’hostilité, etc. La France est un pays où les femmes et les hommes sont de bonne volonté. Ils sauront tôt ou tard accorder aux musulmans la place qu’ils méritent.

Oumma.com : L’Islam que vous défendez n’est-il pas un islam de témoignage ?

Abdennour Bidar : Pour moi, l’islam est La ilaha illa Llah, Muhammad rasulu Llah. On ne peut rien associer à Allah, parce qu’il est la réalité une et universelle. Et Mohammad symbolise l’homme, l’homme par excellence, dont la fonction dans l’univers est d’être le regard porté sur cette présence d’Allah en toutes choses. L’homme est l’être qui reconnaît l’unité dans toute l’étendue du monde.

L’homme n’a qu’une chose à faire dans cette vie : regarder et voir. Voir en permanence. Voir Allah en toute forme, tout lieu, qu’il soit intérieur ou extérieur. Etre le Témoin d’Allah. Cette vision intérieure est la chose la plus difficile que l’être humain puisse accomplir, et demande des années de patience, de prière, de méditation, une concentration permanente du cœur, en toutes circonstances, quelles que soient par ailleurs les activités du corps et de l’esprit. La religion n’est qu’un support de cette concentration : prier, jeûner, respecter telle ou telle règle de vie, bien agir, etc.

Mais au-delà des paroles, des gestes et des actes, il y a l’attitude du cœur. Sa consécration exclusive à l’amour divin, qui fait aimer tous les êtres de l’univers comme autant de visages de l’Unique. C’est cela pour moi la « foi » : une tension permanente vers l’Unique – le chercher partout, en tout homme, en toute chose. La foi qui touche le cœur, c’est le nom du premier rayon de la Lumière universelle, qui vient effectivement toucher le cœur et le conduire vers la vision. Cela m’a été enseigné depuis mon plus jeune âge. Mais je le savais déjà, avant même qu’on me le dise.

L’enseignement de ma mère n’a été qu’une confirmation, par la parole humaine, d’une vérité déjà inscrite au plus profond de moi. Depuis que je suis enfant, j’ai fait beaucoup de choses, je suis passé déjà par bien des aventures humaines, mais en réalité – au fond de moi – je n’ai fait qu’une seule chose : je suis resté assis devant le monde, et je le contemple sans relâche. Je m’émerveille dans la Lumière d’Allah qui scintille en innombrables fragments. Je ne sais rien faire d’autre en réalité, et rien d’autre n’a jamais su me distraire. Réussir ma vie, la rater ? Etre obscur, ou reconnu ? Etre jugé de telle ou telle façon ? Que m’importe, la Lumière d’Allah brille en toutes choses…

Propos recueillis par Chiheb Nasser

 

Notes :

(1) L’émission de Meddeb est sur les ondes de France culture le dimanche à 18H10.

(2) Sur les relations Maîtres/Disciples en Islam, voir les travaux d’Abdellah Hammoudi.

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