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Un féminisme musulman, et pourquoi pas?

Préface d’Alain Gresh du livre de Malika Hamadi “Un féminisme musulman, et pourquoi pas ?” (Ed de l’Aube.) 

On ne se lassera pas de la répéter, tant l’affirmation s’inscrit en faux contre toute la doxa sur l’histoire du xxe siècle, qui n’aurait  été que l’ère des guerres mondiales et des totalitarismes nazi ou  stalinien, du goulag et des camps d’extermination : si un fait a  marqué cette période, un fait dont on commence à peine à mesurer la signification, à comprendre les conséquences, à imaginer les répercussions, c’est celui de l’effondrement du colonialisme qui s’était étendu tout au long du xixe siècle et s’était incarné dans  l’Empire britannique « sur lequel le soleil ne se couchait jamais ». 

Le colonialisme ne se réduisait pas à une domination politique, militaire ou économique, mais organisait un système qui déniait à la majorité de la population du globe son humanité. On refusait non seulement aux peuples de ce que l’on n’appelait pas encore le  tiers-monde, le droit d’être indépendants, mais on réduisait leur culture à un statut de traditions au mieux folkloriques, au pire  archaïques, de détails de l’histoire. Ces sociétés, « en retard » sur  le modèle européen, étaient condamnées à attendre éternellement  dans l’antichambre de l’Histoire de pouvoir devenir comme  « nous », modernes, libres, démocratiques. 

Le mouvement d’émancipation a mis à bas, non sans luttes, non sans effusions de sang, non sans larmes, le système colonial. Mais il réclame plus : sa participation, sur une base égalitaire,  à la construction du monde de demain, de ses valeurs et de ses idéaux. D’une certaine manière, il «  provincialise l’Europe  »,  selon la formule de l’historien Dipesh Chakrabarty (1), et réclame un universalisme qui se dégage de sa gangue européenne. 

Cette revendication passe par une réhabilitation de l’histoire  de ces nations, par la reconnaissance de la richesse et des traditions propres à chaque pays, à chaque culture, par la reconnaissance de leur apport à l’histoire commune de l’humanité, trop souvent  réduite à une histoire occidentale. 

Dans l’aire musulmane – très diverse, par ailleurs, à la suite  des indépendances – se sont engagés (ou poursuivis) des débats  autour de la modernité, de sa signification, de son rapport aux  puissances coloniales, aux cultures « indigènes ». Et la place de la religion, très prégnante dans la vie sociale et personnelle, a été interrogée. L’islam est-il la cause de « l’arriération » des sociétés, dont la place des femmes serait le symbole ? 

C’est le mérite du livre de Malika Hamidi de nous introduire à un pan méconnu de ce débat. La religion n’est-elle qu’un obstacle à l’émancipation, comme le pensent certaines  féministes occidentales, souvent oublieuses du rôle positif qu’ont joué en France, dans la socialisation du «  deuxième sexe  »,  les congrégations féminines au xixe siècle ou l’Action catholique des femmes ? Peut-il vraiment exister «  un féminisme  islamique » ? 

On répondra tout d’abord tout simplement qu’il existe, comme le prouve la liste de ces penseuses citées par l’auteure et dont les  travaux sont trop souvent inconnus en Europe – Amina Wadud,  Asma Barlas, Leïla Ahmed, Riffat Hassan – tant elles dérangent  des stéréotypes ancrés. Il faut lire ainsi Amina Wadud, qui fut  la première à diriger une prière mixte à Manhattan, s’appuyer sur le Coran pour justifier l’égalité entre tous les êtres humains,  l’égalité entre les genres. Ou encore Riffat Hassan déconstruire  la misogynie des trois religions monothéistes liée à une interprétation du mythe d’Adam et Ève. 

Ce féminisme islamique existe à la fois en tant que mouvement de pensée – il « se compose d’universitaires et d’intellectuelles qui  travaillent sur la relecture du Coran et sur une analyse des hadiths  (actes et paroles du prophète Mohamed) » – et en tant que mouvement d’action de femmes « qui s’engagent sur le terrain pour une  égalité entre les sexes et contre les lois discriminatoires à l’endroit  des femmes ». 

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Ce mouvement se réclame aussi d’un « retour aux sources », aux origines de l’islam. Il se réclame du rôle que les femmes ont  joué autour du prophète de l’islam, femmes « engagées dans la vie  culturelle, sociale et politique de la communauté musulmane »,  femmes qui restent révérées aujourd’hui par des centaines de  millions de musulman-e-s et qui servent de modèles à ces nouvelles  féministes. 

À l’heure où la polémique sur le foulard obscurcit toute discussion rationnelle en Europe francophone, il est important d’écouter  les arguments avancés par ce féminisme musulman, de mesurer les débats qui le traversent, d’appréhender les possibilités d’une unité d’action entre lui et les mouvements féministes traditionnels. Si l’on est optimiste, on peut voir dans cette possible unité un signe  que, malgré les difficultés, les conflits, les anathèmes, peut se  construire un nouvel universalisme dont profiteront les femmes à travers le monde, quelle que soit leur religion. 

Alain Gresh 

Journaliste, auteur de L’Islam,  

la République et le monde (Fayard, 2014)

(1) Né en Inde, professeur d’histoire à l’université de Chicago, lauréat du prix  Arnold Toynbee en 2014.

 

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