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In memoriam. Le plaidoyer du professeur Chems Eddine Chitour pour un islam authentique

Le professeur Chems Eddine Chitoiur nous a quittés le 19 avril après une longue vie consacrée à l’enseignement de la science telle qu’il l’entendait c’est-à-dire une science ouverte sur le monde et donc sur la technologie, gage d’un développement durable et d’une indépendance véritable.  Mais la science telle que la concevait le professeur Chems Eddine Chitour se devait également d’être habitée par une quête de sens incessante et solidement ancrée dans l’éthique musulmane. Cette exigence est d’autant plus impérative face aux défis posés à l’humanité par l’éclosion de l’intelligence artificielle, la robotique et les nanotechnologies.

Je n’ai pas eu l’honneur et le plaisir de connaître personnellement le professeur Chems Eddine Chitour mais nous nous sommes croisés à travers nos écrits respectifs. Il m’arrivait de m’inspirer de ses écrits dans mes articles et il lui arrivait de me citer dans ses articles avec une amabilité qui forçait ma gratitude. Aujourd’hui, je pense à la chance qu’ont eue les nombreux étudiants qui l’ont côtoyé durant ses décennies d’enseignement aussi bien au département de génie chimique à l’Ecole nationale polytechnique d’Alger qu’à l’Institut Algérien du Pétrole.

On n’a pas tous les jours la chance d’avoir en face un professeur d’une grande valeur qui soit en même temps habité par un souffle qui nous envoie vers les cieux de la transcendance, de l’éthique et d’un quasi-sacerdoce pour le sauvetage de la Terre et le salut de l’humanité que le regretté professeur Chems Eddine Chitour n’envisageait que dans une lutte acharnée contre le « Money Théisme » qu’un Ordre néolibéral mondialisé et cannibale cherche à nous imposer.

L’achèvement de la carrière d’enseignant ne fut pas pour le professeur Chitour une retraite,  pourtant amplement méritée, mais un nouveau départ qu’il a consacré entièrement à éveiller les consciences des jeunes générations aliénées par la course derrière les symboles factices d’une société de consommation d’autant plus infantilisante qu’elle était entièrement assise sur une économie rentière qui a expulsé de l’horizon social le travail et l’intelligence qui ont rendu possible le processus d’hominisation.

Partant de son expérience de scientifique, le professeur Chitour a d’abord cherché à inculquer à ses étudiants cette leçon que de nombreux scientifiques engagés au sein de structures de recherche-développement à la solde des complexes militaro-industriels ont vite oubliée et que Montaigne résumait à son époque résumait de la, manière la plus simple : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Pour cultiver la recherche de sens sans laquelle la science n’est pas à l’abri de graves dérives, le professeur Chitour se devait d’affronter les questions actuelles de son époque : la robotique, les nanotechnologies et l’intelligence artificielle.

Dans un autre article consacré aux nanotechnologies sous le titre « Les nanotechnologies : craintes, défis et promesses », le professeur Chitour nous a mis en garde contre la menace d’extinction de l’espèce humaine dans le sillage d’un développement anarchique des nanotechnologies et conclut : « Nous sommes donc avertis. Devra-t-on au nom d’un consumérisme débridé permettre que l’humanité aille se livrer sans éthique au marché ? Le moment n’est-il pas venu pour un gouvernement du monde respectueux de la pérennité de l’humanité? »

Dans un autre article publié sur Oumma et au titre évocateur : « Les risques de déconstruction de l’humanité par l’intelligence artificielle débridée »,  le professeur Chitour nous a mis en garde contre l’avènement d’un monstre cyborg mi-homme mi-machine si la recherche scientifique était laissée entre les mains de laboratoires à la solde du Capital sans encadrement éthique adéquat : « Les promesses de la science concernant l’Homme réparé et l’Homme augmenté peuvent, si elles ne sont pas encadrées par un arsenal éthique, amener à la « fabrication de cyborg mi-homme mi-machine, voire pire encore, la création humaine de chimère mi-homme mi-animal. Il vient que la destruction génétique de l’humanité au profit d’une nouvelle espèce humanoïde, où la dimension mécanique sera prépondérante, serait peut-être l’une des causes de la disparition de l’humanité depuis qu’elle est apparue il y a 10 000 ans ».

Dans un article aux accents écologiques pressants sous le titre « Plaidoyer pour sauver la terre », le professeur Chitour rappelle cette vérité scientifique ignorée complètement par le capitalisme dans sa course effrénée au profit : « Nous ne devons pas oublier que la nature a mis plus de deux cent millions à thésauriser les hydrocarbures et que l’homme dans son délire et son ivresse de puissance en l’espace d’à peine deux siècles, pense qu’il peut impunément perturber les équilibres physiques qui ont mis des centaines de millions d’années à amener cette stabilité climatique d’avant le règne de l’anthropocène. Il est urgent d’arrêter cette course vers l’abîme ».

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Mais pour affronter les défis éthiques posés par la science contemporaine ainsi que le défi immense du changement climatique, le professeur Chitour se devait de partir de sa propre subjectivité musulmane. Mais pour cela, il se devait courageusement d’appeler ses coreligionnaires à sortir de leur léthargie multiséculaire et à retrouver le fil perdu de la Nahda à laquelle ont appelé l’Emir Abdelkader, Jamal Eddine Al-Afghani, Mohammed Abdou, Mohammed Iqbal et Malek Bennabi.

Dans un article au titre évocateur « La lutte contre le roukoud en islam : l’apport des penseurs musulmans », il s’interroge sur la capacité et la volonté de l’humanité de renouer avec la transcendance pour sortir de l’errance du Marché : « l’humanité domestiquée, régulée, communiant dans le culte du corps, conduit à un extraordinaire gâchis; l´homme y a perdu ses dimensions proprement humaines. Devenu un matricule anonyme, informatisé à outrance, ses possibilités intellectuelles, son génome, ses performances physiques sont les seuls paramètres que lui demande la Société cybernétisée. Son aptitude à la générosité, son amour du prochain, ses interrogations métaphysiques ou religieuses n´entrent pas en ligne de compte dans son classement social. L´homme saura-t-il, surmonter sa dimension matérialiste pour aller vers l´absolu? ».

Mais l’islam authentique auquel appelait le professeur Chitour pour renouer avec la transcendance qui fait un avec le destin de l’humanité est essentiellement d’essence spirituelle et de ce fait universel et ouvert à l’Autre. A cet égard, il n’hésitait pas à mobiliser les versets coraniques et les textes de ses prédécesseurs classiques et contemporains aux côtés des textes émanant du pape François ou du Dalai Lama en faveur de la paix et de la concorde entre les peuples contre les discours appelant à la haine et au « choc des civilisations » qui préparent le terrain aux guerres de l’Empire Néo-libéral.

L’islam spirituel du professeur Chitour n’a rien à voir avec l’islam BCBG de ceux qui voudraient enfermer l’islam dans la sphère privée ou de ceux qui voudraient le détacher de la lutte de la multitude pour l’autodétermination et la justice sociale et environnementale à coup de slogans trompeurs comme celui de l’ « islam modéré » concocté dans les laboratoires de l’Empire et chanté par les nouveaux musulmans de service qui squattent les plateaux des médias main stream. Dans un article au titre révélateur «Un nouveau concept : l’islam modéré », le professeur Chitour a tenté de déconstruire intelligemment cet « islam modéré » qui a servi de couverture commode aux islamistes du PJD marocain lorsqu’il fallait justifier la signature des Accords d’Abraham.

On l’aura compris. L’Islam authentique du professeur Chems Eddine Chitour est spirituel et intérieur dans le sens où il s’oppose à l’hypocrisie et à la bigoterie de l’islam ostentatoire qui ignore la relation profonde à la transcendance et les devoirs éthiques du quotidien. Un islam ouvert et tolérant envers les Autres, quels qu’ils soient mais qui ordonne aux musulmans de combattre fermement le Mal dans toutes ses formes (injustices sociales, occupation, guerres.) au moins par la parole quand ce n’est pas par les actes.

 

 

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