« Lorsque le peuple un jour veut la vie
Force est au destin de répondre
Aux ténèbres de se dissiper
Aux chaînes de se briser… » (1)
J’écris rapidement ce court billet, qui sera repris et développé ultérieurement, sur ce qui ce passe en ce moment en France avec les Gilets Jaunes. Je soutiens les revendications de ce mouvement et je demande à ce que nous soutenions les personnes qui les portent. Les récents événements et la dureté des répressions policières et médiatiques, que d’ailleurs les habitants des quartiers populaires et les musulmans connaissent très bien, oblige tout penseur critique et humaniste, digne de ce nom, à prendre position en faveur des revendications populaires (dans les deux sens) et démocratiques défendues par ce mouvement.
Disons-le d’emblée : la France n’est pas une démocratie mais une aristocratie élective, qui dérive depuis plus de trente ans vers une ploutocratie de plus en plus autoritaire. C’est à dire que c’est la volonté et la parole de ceux, minoritaires, qui concentrent pour eux les moyens économiques, médiatiques et symboliques du pouvoir, qui imposent à la grande majorité, le peuple dont ils se détachent, ses choix économiques et politiques, dans le sens de leurs intérêts particuliers, qu’ils déguisent en intérêt général, par la propagande médiatique qui se déploie sous nos yeux (les neuf milliardaires qui possèdent 90% des médias en est l’illustration). C’est ce subterfuge que beaucoup ressentaient sans pouvoir le démontrer clairement, que les mouvements de protestations contre les politiques économiques actuelles mettent à nu de façon criante.
Mais il faut voir plus globalement pour mieux saisir ce qui se passe localement. En effet, les Gilets Jaunes, en tant que mouvement populaire de transformation politique, s’inscrivent en réalité dans la veine des soulèvements des peuples, inaugurés par le « Printemps Arabe », repris par les indignés, les « occupy wall street », les « y en a marre » (au Sénégal), la révolte du peuple burkinabé contre la dictature, ou encore celle des « blacks lives matter » aux Etats-Unis. Il est en effet question dans tous ces cas, de dignité humaine (al-karâma al-insâniyya), de liberté (al-hurriyya), d’égalité de tous, de démocratie réelle et de partage des richesses.
Tout cela se tient et s’attire. C’est d’ailleurs souvent par la question économique et celle de la répartition des biens, que ces mouvements remontent par la suite le fleuve des revendications vers la réorganisation du pouvoir politique pour une démocratie réelle, au nom de l’égalité de tous, ce qui amène par la suite aux questions philosophiques et théologiques fondamentales, de façon plus ou moins consciente (inconsciente pour l’instant chez les gilets jaunes), qui concerne la conception de l’humain, implicitement considéré digne et libre par essence. C’est bien une certaine idée (philosophico-religieuse) du monde et de l’être humain qui sous-tend ces mouvements et leur tentative de transformation politique, économique et écologique. Cela devra être déplié et déployé en d’autres occasions.
Plus profondément encore, nous sommes en face d’une lame de fond qui traverse toute l’Histoire de l’humanité et en exprime sa dynamique à travers tous les peuples : il s’agit d’une part, de l’opposition entre ceux qui considèrent l’Homme comme une chose coupable et incapable et ceux qui le voient comme un être capable et responsable ; et d’autre part, de l’opposition entre les dominants installés qui croient à l’instant, veulent le maintien de l’ordre des choses et lui donnent une justification métaphysique ou naturaliste déterministe, contre les dominés qui ont foi en l’avenir, en l’humain et en un idéal transcendant (Dieu en d’autres termes, même pour ceux qui ne croient pas en la version qui leur en fut donnée), et qui veulent transformer le monde pour le rendre meilleur.
Or, les premiers (l’élite oligarchique) sont appelés à être remplacés par les derniers (leaders visionnaires et populaires) qui font l’avancée de l’humanité de l’homme et seront à leur tour éprouvés comme leurs prédécesseurs. C’est ce processus de remplacement (istbdâl) et de renouveau du leadership (istikhlâf) qui est en train de recommencer, dans cette opposition qui se fera de plus en plus évidente entre ces deux conceptions de l’être humain et ces deux positions politiques et sociales (au niveau local et mondial), quand les deux bords, en opposition, incarneront chacun, totalement, l’une des deux conceptions en opposition qui leur correspond. Il s’agit du même phénomène révolutionnaire et de sélection-élection (istifâ), du printemps arabe (qui est le véritable événement qui marque l’entrée du 21éme siècle) jusqu’aux gilets jaunes aujourd’hui, et dont l’ancêtre le plus proche, dont ils continuent la tradition, se trouve être les mouvements de résistance contre la colonisation et la prolétarisation durant le 20ème siècle. Nous sommes en présence d’un processus de changement de grande ampleur qui se déroule à l’échelle planétaire et se déroulera sur le très très long terme. Ce n’est qu’un début.
Ainsi que ce soit pour le Printemps Arabe ou pour les Gilets Jaunes, le processus est similaire avec certes des spécificités culturelles et historiques qui les habillent différemment (et que leurs ennemis communs utilisent pour empêcher la rencontre nécessaire et inéluctable). Cependant, les raisons, démarches et revendications ainsi que les oppositions violentes oligarchiques qui leur sont faites, sont les mêmes et viennent des mêmes (le soutien de la France et des chancelleries occidentales à la dictature égyptienne et, de façon générale, aux forces contre-révolutionnaires dans le monde musulman et d’extrême droite en Amérique latine, est de ce fait très éloquent).
Ainsi, les Gilets Jaunes sont l’expression spécifique d’un mouvement de fond plus général et plus profond d’une conscience de plus en plus aiguë de l’humanité, à travers les revendications des peuples, de sa dignité, liberté, capacité et responsabilité de se prendre en main, en dehors de toute forme de tutelle, et de prendre soin du monde et de la nature, dans l’égalité de tous, pour l’intérêt général et la prospérité des êtres vivants.
C’est ce que j’appelle l’étape de la « maturité cosmique de l’humanité » qu’elle doit atteindre, après celle de la « majorité universelle » qu’elle atteignit lors de la clôture du cycle de la prophétie. Clôture révélée, qui enclencha alors l’une des révolutions planétaires les plus fulgurantes et les plus profondes de l’Histoire, et qui devra être plus sérieusement étudiée en tant que modèle pour la prochaine. C’est en effet son deuxième tour qui ici recommence, pour que la plénitude de ses objectifs soit atteinte dans l’aspiration même des peuples, et que la réalité de sa vision égalitaire de l’humanité (que Hegel disait alors désuète et dépassée) se concrétise.
Ce sont ces raisons de fond que j’entrevois dans le mouvement des Gilets Jaunes et la justesse de leur cause face à l’injustice sociale et politique qu’une majorité de femmes et d’hommes subissent dans notre pays et dans le monde (issue des mêmes d’ailleurs). Ce sont ces raisons disais-je, qui me poussent à soutenir les Gilets Jaunes. Soutien auquel j’invite tout le monde, quelles soient ses origines, religion ou position sociale, et plus particulièrement ceux qui ont foi en Dieu et donc croient nécessairement en l’Homme.
C’est dans l’intérêt de tous les êtres vivants, face à ce système oligarchique capitaliste inique et écocide, que ce changement doit avoir lieu. Aidons-nous à devenir humain. C’est-à-dire digne et responsable de son destin. Car « Dieu ne change pas la situation d’un peuple tant qu’ils ne changent pas ce qu’ils ont en eux mêmes ». (2)
(1) Chant révolutionnaire du printemps, issue du poème du Poète arabe tunisien, Abu al-qâsim al-châbbi.
(2) Coran S 13 ; s 11

