L'attaque israélienne contre l'Iran soulève des questions sur la stratégie militaire et les implications régionales.
Pourquoi lire cet article :
- Analyse des motivations derrière l'attaque israélienne.
- Conséquences potentielles sur la sécurité régionale.
L’attaque aérienne effectuée par l’aviation israélienne contre des cibles militaires iraniennes samedi dernier constitue un tournant important dans le bras de fer entre les deux puissances régionales mais elle a laissé plusieurs questions en suspens.
L’attaque israélienne a permis au gouvernement Netanyahou d’exprimer la satisfaction d’avoir riposté à l’attaque balistique iranienne du début du mois, de rétablir ainsi l’équation de la dissuasion régionale et d’engranger des dividendes politiques auprès de l’opinion publique israélienne.
Selon les communiqués officiels israéliens, l’attaque contre l’Iran a été un succès opérationnel. Les raids israéliens, menés par des dizaines d’appareils dont des F-35, ont réussi à toucher des cibles militaires iraniennes (des défenses aériennes et des sites de fabrication de missiles balistiques) à une distance de sécurité sans avoir à pénétrer dans l’espace aérien iranien, et ce grâce à des missiles guidés longue distance.
Un ancien chef de la Division des Opérations de l’armée israélienne, Yisrael Ziv, a qualifié « d’historique » l’attaque israélienne par son ampleur et sa portée « dans la mesure où elle a apporté la preuve qu’Israël avait pu disposer, pendant plusieurs heures, d’une liberté d’opération totale dans le ciel de la république islamique. » (1)
L’attaque israélienne « a également révélé, selon l’analyste israélien, David Horovitz, la vulnérabilité des systèmes de défense anti-aérienne iraniens, qui ont été neutralisés par l’armée de l’air au début des frappes et qui ne seraient probablement pas en mesure de faire face à d’éventuelles opérations plus intensives et de plus grande envergure à l’avenir. » (2)
Les déclarations triomphales du gouvernement Netanyahou au lendemain de l’attaque contre l’Iran n’ont pas satisfait l’ensemble de la classe politique israélienne. En effet, le caractère limité de l’attaque israélienne, qu’il soit volontaire comme le prétend Netanyahou ou qu’il ait été imposé par l’Administration américaine, a essuyé de nombreuses critiques, y compris au sein de la majorité gouvernementale.
Le chef de l’opposition israélienne, Yaïr Lapid, a déclaré samedi que l’Iran aurait dû « payer un prix beaucoup plus lourd » que les dégâts causés par les frappes israéliennes dans la nuit de vendredi à samedi en ajoutant que « la décision de ne pas attaquer des cibles stratégiques et économiques en Iran était erronée » (3)
De son côté, le chef du parti Yisrael Beytenu, Avigdor Liberman, ancien ministre de la Défense, a critiqué le gouvernement Netanyahou pour s’être « une fois de plus satisfait d’actions de relations publiques ». Les critiques ont fusé même des rangs du Likoud, le parti du Premier ministre Benjamin Netanyahou, La députée du Likoud, Tally Gotliv, a déclaré que cette attaque limitée représentait « une capitulation devant l’administration [du président américain Joe] Biden et une occasion manquée de faire dérailler les aspirations nucléaires de l’Iran » (4)
Une attaque importante mais pas décisive
Les déclarations triomphales du gouvernement Netanyahou au lendemain de l’attaque contre l’Iran ne permettent pas de lever le voile sur certaines questions qui sont restées sans réponse.
Si l’attaque israélienne a réellement endommagé les défenses aériennes et les sites de missiles balistiques iraniens, pourquoi Israël et son allié américain continuent à mettre en garde l’Iran contre toute riposte ?
L’analyste israélien, David Horovitz, qui prétend que les défenses aériennes iraniennes ont été détruites n’est pas à une contradiction près puisqu’il avoue que « L’Iran est néanmoins tout à fait capable de tenter de faire grimper encore d’un cran le conflit direct avec Israël. Rien ne permet d’affirmer que l’attaque de samedi matin a porté atteinte de manière stratégique aux capacités offensives du régime. » (5)
Washington qui avait poussé le gouvernement israélien au cours des dernières semaines à effectuer « une réponse ciblée et proportionnelle« a réagi au lendemain de l’attaque israélienne en affirmant que « Cela devrait être la fin de cet échange direct de tirs entre Israël et l’Iran » et en appelant « tous les pays influents à faire pression sur l’Iran pour qu’il mette fin à ces attaques contre Israël.» Pire, le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, n’a pas hésité à mettre en garde Téhéran : « L’Iran ne devrait pas commettre l’erreur de répondre aux frappes israéliennes, qui devraient marquer la fin de cet échange. » (6)
Si l’attaque israélienne a été aussi destructrice que le prétend le gouvernement israélien, comment expliquer que l’Administration américaine continue de redouter une riposte iranienne au point de se voir obligée de mettre en garde l’Iran ?
La nouvelle équation de la dissuasion régionale
Les va-t-en-guerre qui n’hésitent pas à appeler à profiter de la conjoncture pour attaquer le programme nucléaire iranien, comme le général Dominique Trinquand, devraient se poser la question lancinante : pourquoi Israël s’est contenté d’une attaque limitée sans toucher les sites stratégiques nucléaires et pétroliers ?
S’il est permis de penser que les défenses aériennes de l’Iran ont reçu un sérieux coup lors de l’attaque israélienne de samedi dernier, les craintes qui continuent d’exprimer les Israéliens et les Américains ne permettent pas de conclure à un changement radical dans l’équation de la dissuasion régionale entre Israël et l’Iran.
La dissuasion israélienne repose fondamentalement sur sa supériorité aérienne avec des avions capables tirer des missiles guidés longue portée, à des distances de sécurité, sans avoir à pénétrer dans l’espace aérien iranien.
En revanche, et en l’absence d’un système de défense aérienne moderne et efficace (c’est d’ailleurs le point faible de l’armée iranienne malgré les progrès réalisés par l’industrie de défense iranienne durant les deux dernières décennies), la dissuasion iranienne repose essentiellement sur ses capacités balistiques dans lesquelles les ingénieurs iraniens ont excellé malgré les contraintes de l’embargo international.
Il se pourrait que l’attaque aérienne israélienne ait touché des sites de production et de stockage de missiles balistiques mais penser que des raids aériens à longue distance et qui ont duré quatre heures puissent anéantir un potentiel balistique que l’Iran a mis deux décennies à mettre en place est tout simplement irréaliste.
Israël a sans doute réussi à rétablir l’équation de la dissuasion régionale, ce que l’Iran n’a jamais prétendu remettre en question, mais elle ne l’a pas changé radicalement en sa faveur.
Les atouts stratégiques redoutables de l’Iran
Poussé dos au mur, l’Iran pourrait encore faire mal à Israël pour la bonne raison qu’il n’existe aucun système de défense aérienne (ni israélien ni américain) capable d’intercepter la totalité des missiles balistiques iraniens et l’Iran l’a amplement prouvé lors de son offensive du 2 octobre dernier.
L’Iran a volontairement atténué la tête explosive des missiles qu’il a lancés sur Israël et qui ont réussi à atteindre leurs cibles militaires en contournant le mur de la défense aérienne israélienne. Il n’est pas dit qu’il fera preuve de la même mansuétude si sa survie devait être en jeu.
Tout laisse penser que l’Iran ne ripostera pas à l’attaque israélienne dont il n’a pas hésité à minimiser l’impact militaire, en tout cas pas avant l’élection présidentielle américaine. La guerre régionale tant redoutée n’aura pas lieu dans l’immédiat.
Mais cela ne signifie pas que le risque d’embrasement régional a complètement disparu. L’aventurisme israélien est trop prégnant et trop lié non seulement à sa structure géopolitique d’essence militariste et expansionniste mais aussi à une culture politique particulièrement paranoïaque.
Netanyahou et ses alliés de l’extrême-droite religieuse attendent beaucoup du retour éventuel de Donald Trump. Les Israéliens savent qu’ils ne pourront pas à eux seuls détruire les sites nucléaires iraniens enfouis profondément dans des tunnels au cœur des montagnes.
La destruction de ces sites nécessite plus que des missiles guidés longue distance, des bombes pénétrantes que seuls des bombardiers stratégiques américains peuvent effectuer. Ce qui ne peut se faire que dans le cadre d’une guerre régionale dans laquelle Israël aura réussi à entraîner directement les Etats-Unis, avec tout ce que cela implique comme conséquences sur la paix mondiale.
En effet, une guerre ouverte contre l’Iran ne pousserait pas seulement ce dernier à utiliser tous ses atouts militaires dont la capacité balistique destructrice. Si on ne lui laisse aucun choix pour défendre chèrement sa peau, il peut aussi se tourner vers autres atouts à caractère géopolitique qui proviennent de sa capacité à provoquer un séisme politique dévastateur dans l’ensemble de la région du Moyen Orient : du Golfe à la Syrie et au Liban en passant par l’Irak.
Note
(1)The Times of Israël, 27 octobre 2024
(2)The Times of Israël, 27 octobre 2024
(3)The Times of Israël, 26 octobre 2024
(4)The Times of Israël, 26 octobre 2024
(5)The Times of Israël, 27 octobre 2024



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