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L’ennemi musulman

 

Aujourd'hui en France, les musulmans ne seraient autres que des fantassins « islamistes » préparant l'invasion rampante du pays. Les nouveaux démons de l'islamophobie font l'objet de toutes les indulgences et face à des attaques aussi violentes, il est plus que jamais urgent deprendre langue afin de lutter contre ces dérives. Ce n'est rien d'autre qu'une question de survie et d'honneur.

Ces dernières semaines, pas un jour ou presque ne passe sans que l'on entende parler de l'islam. Marquée par l'horreur djihadiste et la folie « anti-burkini », la rentrée littéraire 2016 annonce une année très agitée dans la perspective des présidentielles. Le thème de l'islam est en constante progression dans le marché éditoriale français, les publications foisonnent sur les étals de librairie et on ne compte plus désormais les essais traitant de l'islamisme. L'opinion françaiseest parasitée de perceptions parcellaires, déformées parfois insidieuses véhiculées par les médias, se glissant partout y compris dans les manuels de nos élèves scolarisés[1].

Dans ce contexte de tension extrême, l'émergence d'une nouvelle parole islamophobe, complètement libérée sur la question et écumant plateaux télé, stations de radio et tribunes de presse, pointe un nouvel ennemi. A côté de la mouvance djihadiste contre laquelle il faut lutter, l'islam désormais et les musulmans eux-mêmes contiendraient sans le savoir les germes consubstantiels à la violence. Certains essayistes français[2]commencent à développer des analyses de plus en plus orientées vers cette perception délirante de l'islam, agitant le spectre du djihadisme pour alarmer l'opinion à l'assaut de l’ennemi musulman devenu péril de la nation et du progrès, redoutable, répugnant, à vomir et à craindre.

Le dernier brûlot de Zemmour est, à cet égard, très révélateur. Le titre de son pamphlet islamophobe « Un quinquennat pour rien », prétend offrir une réflexion politique avant de constater, en le lisant, que l'essentiel de l'ouvrage se concentre spécifiquement sur la question de l'islam. Le journaliste s'y mue en chevalier blanc de l'identité française résistant aux assauts d'un islam sous-terrain et hostile à la citadelle républicaine. La bataille est inquiétante, douloureuse et extrêmement révélatrice. Le « clash des civilisations » est déjà engagé, « le défi de l'islam » est lancé et il y a lieu de combattrel'ennemi qui livre bataille. La cause est entendue, la conclusion est sans appel : nous sommes en guerre et notre ennemi réel ou à venir est bien musulman.

Malgré ses condamnations répétées pour provocation à la haine envers ses concitoyens musulmans[3], Zemmour n'en démord pas et son aversion pour l'islam – probablement héritée d'une tradition d'islamophobie savante[4] – expose notre pays à de grands périls. Les insanités proférées dans son livre ne reposent évidemment sur rien et ne méritent qu'indifférence et mépris. Il demeure pourtant que devant la monstrueuse diffusion de cette pathologie, il importe d'en stopper net les phases d'incubation. La dangerosité d'une telle opinion ainsi distillée dans les médias appelle impérieusement une réaction d'opposition ferme et totale.

Le « complot islamiste » 

Dans la coloration générale du livre, il y a l'idée très explicite que dans le monde aujourd'hui l'islam tisse sa toile. D'un côté, il y a les musulmans intellectuels et engagés : René Guénon, Eric Geoffroy, Michel Chodkiewich, Vincent Monteil, Tariq Ramadan, Mohammed Bajrafil, Marwan Mohammed et tant d'autres qui affichent leur islamité, ou non. De l'autre les musulmans intégrés dans la communauté nationale réelle. Pour Zemmour, tous autant qu'ils sont gonflent des contingents de fantassins islamistes en conquête permanente de nos territoires. Autrement dit, l'islam « colonise » le monde, en tire les ficelles et ses fidèles se chargent de préparer un califat mondial.

La ghettoïsation des quartiers s'expliquerait par la simple cause d'une présence arabo-musulmane qui refuserait obstinément toute intégration. C'est donc au nom de la lutte contre le communautarisme que Zemmour lui-même finit par le produire. Car qu'est ce qu'ont en commun les personnes mises en cause dans son réquisitoire ? Est ce leurs opinions individuelles, leurs sensibilités politiques ? Non. Ils ont le tort d'être ce qu'ils sont : musulmans.

Pour le bien de notre pays, il devient impérieux, plus que jamais, de dissocier nettement « islam » et « terrorisme ». Or, beaucoup d'acteurs politico-médiatiques ont dangereusement choisi la voie de l'islamophobie dans leur critique des djihadistes et des islamistes violents. On passe de l'anti-djihad à l'anti-musulman. Cette vision simplificatrice de la lutte anti-DAESH est telle qu'elle aveugle sur la réalité du phénomène et, pire, justifie tous les excès du moment où précisément elle prétend défendre la cause identitaire.

Vers une Shoah anti-musulmane ?

Zemmour refuse obstinément la complexité lorsqu'il nous offre ce monde binaire dans lequel la présence de méchants musulmans exigerait l'instauration d'une « dictature » afin « d'éradiquer » tout ce qui est islamique. Cela nous rappelle quelque chose de terrible dans l'histoire récente et la mémoire nous conduit inexorablement vers le grand modèle d’extermination que le nazisme avait produit autrefois.

Il n'y a pas si longtemps, on déportait des personnes derrière une étoile à six branches. Aujourd'hui, on suggère que les adeptes d'une religion appartiennent à une autre nation que la France, celle de la « Oumma », tant chérie par le Califat islamique. Sans le savoir, ces femmes et ces hommes seraient ainsi partis liés avec une autre nation que la nation française. Or, s'il y a un reproche que l'on ne peut opposer à l'endroit de l'immense majorité des Français de confession musulmane mis en cause c'est d’être partie prenante avec l'Etat Islamique.

Toutes ces femmes, tous ces hommes prennent chaque jour des positions critiques condamnant DAESH, au prix de leur vie parfois (30 des 84 victimes de l’attentat de Nice étaient musulmanes[5]). Mohammed Bajrafil ou Mohammed Chirani figurent encore nommément dans un appel au meurtre lancé par l'Etat Islamique. Quid de Lassana Bathily, héros de l'hyper Casher ; d'Ahmed Merabet tombés sous les balles des terroristes de Charli Hebdo et tant d'autres ? C'est un bien mauvais procès que Zemmour leur fait.

Autrefois donc, les musulmans étaient divisés en deux catégories : il y avait le modéré progressiste et l’intégriste. Le modéré c'était celui qui renonçait à une partie de son islam pour mériter sa citoyenneté française. Maintenant, on met aux mains des musulmans un autre marché : « pour devenir de bons Français, désolidarisez-vous totalement du terrorisme et de l'islam. Une fois que vous aurez renoncé à votre religion vous serez réintégrés dans la communauté nationale ». Face à un tel chantage, c'est une question de survie et d'honneur que de s'y opposer car cette provocation se fonde sur le déni de l'altérité.

Etre islamophobe, une opinion comme une autre

Pour certains donc, les musulmans sont tranquillement assimilés à des « islamistes », à des « fascistes vert »[6] voire à des nazis[7] préparant une invasion[8]. Mais il y a bien pire. Un autre mal se répand dans notre pays, une espèce de dégénérescence de l'esprit critique. En effet, si un membre du FN, de Riposte Laïque ou du Bloc Identitaire s'était livré à ces allégations, le tollé aurait été immédiat et total. Avec Zemmour, Brague et consorts, non : il y a les relais LCI, BFMTV, RTL, France 5, LCP… Aujourd'hui, les vieux démons de l'idéologie antisémite font l'objet de toutes les vigilances et les nouveaux démons de l'islamophobie de toutes les indulgences. On a le droit de relayer toutes les théories du complot islamiste en vertu de l'intouchable cause identitaire. Cet état de fait glace le sang.

Voici à quoi nous sommes soumis aujourd'hui. Certes, on lutte sans relâche contre l'antisémistisme et le racisme, et c'est une bonne chose. Mais le racisme anti-musulman, lui, gagne du terrain. Celui-ci est respectable, a pignon sur rue et est invité sur les plateaux TV. Une déferlante d'islamophobie submerge la France. Les propos d'Eric Zemmour, Michel Onfray[9], Robert Ménard[10], Véronique Genest[11], Rémi Brague, Franck Tanguy[12] et tant d'autres en témoignent. Cette islamophobie a des répercussions partout en France et on l'excuse systématiquement au motif sécuritaire de prévention contre les attentats « islamistes ».

Certes, tout ceci fait peur. Malgré tout, on peut encore se rassurer en lisant les nombreuses réactions d'indignation qui fleurissent partout sur les réseaux sociaux ainsi que dans la sphère politico-médiatique. On y perçoit une clairvoyante sérénité capable de dissocier le fait d'être parfaitement Français et musulman sans soupçon aucun d'affiliation djihadiste.

Mon souhait le plus cher, c'est que tous mes concitoyens, musulmans ou non, manifestent en toutes circonstances leur indignation ainsi que le refus de tout amalgame. Qu'ilsprennent langue au nom d'un dialogue franc et serein afin de lutter contre ces dérives islamophobes.



[1]http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/01/11012016Article635880901423302360.aspx, http://www.questionsdeclasses.org/?Entretien-a-propos-du-Petit-manuel-pour-une-laicite-apaisee-a-l-usage-des-profs

[3] http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2015/12/17/eric-zemmour-condamne-a-3-000-euros-d-amende-pour-provocation-a-la-haine-envers-les-musulmans_4834063_3236.html

[4]Incarnée, selon plusieurs références, par Claude Gilliot, Alfred Louis de Prémare, Fernand Braudel, Sylvain Gougenheim, Marie-Thérèse Urvoy et Rémi Brague, entre autres. Je vous recommande chaudement la lecture deLes Grecs, les Arabes et nous : enquête sur l'islamophobie savantedirigé par Alain De Libera, De la Dignité de l'islamde Michel Orcel ;Petit Précis de l'islamophobie ordinairedeNadia HENNI-MOULAI, La Nouvelle Islamophobiede Thomas Deltombe et laLa Nouvelle Islamophobiede Vincent Geisser.

[5] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/07/19/01016-20160719ARTFIG00171-attentat-de-nice-une-victime-sur-trois-etait-musulmane.php

[6] cf. « Fascisme vert » qui fait florès dans la sphère politico-médiatique

[7] Idem pour « Nazislamisme ».

[10] http://www.islamophobie.net/articles/2015/05/05/le-maire-de-beziers-discrimine-des-enfants-musulmans-en-toute-impunite

[11] http://www.islamophobie.net/articles/2012/09/03/julie-lescaut-twitter-veronique-genest-nazi-musulmans

[12] http://www.islamophobie.net/articles/2012/11/19/rmc-derapage-les-grandes-gueules

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