Dans le cadre de la connaissance, la démarche intellectuelle (istadlale) est plus éminente que la source (dalile). En effet si la source est le commencement pour la pensée humaine, qui donne et fait sens, la démarche de l’esprit (ou l’intelligence) en est la finalité. Ce critère de la connaissance est le plus original et pertinent que nos maîtres classiques (Al Muhassibi, Al Baqillani, Al Razi, Al Juwayni, etc) ont établi en leur temps. Il est d’ailleurs aujourd’hui encore d’actualité, et il a été même repris par les sciences contemporaines en contexte moderne alors qu’il a été carrément occulté de nos jours en contexte musulman. On en voit le résultat aujourd’hui : la philosophie religieuse musulmane classique est devenue cet astre mort qui illusionne sur sa lumière.
La philosophie religieuse, comme toute discipline savante, est avant tout une démarche de l’esprit, une méthodologie, qui accompagne les individus (chercheurs de sens) à saisir une part de la réalité. La discipline se confond toujours avec sa méthode. C’est pourquoi, il est bon de rappeler qu’il ne s’agit pas en réalité de réformer l’Islam, comme le répètent à l’envie les modernistes musulmans français, mais bien plutôt de régénérer les différents accès qui permettent de le comprendre et de l’incarner. C’est l’homme et sa compréhension qu’il faut réformer.
Une philosophie religieuse finit toujours par infuser dans les mentalités des sociétés et suscite systématiquement une vision du monde. Toutes les sociétés, même sécularisées, ont une philosophie religieuse comme origine et éléments structurants. Aussi, lorsqu’une société à l’instar de la communauté musulmane se disloque, il faut tenter de retrouver les fondements de sa philosophie religieuse pour aspirer à en comprendre les raisons.
On a tendance à l’oublier mais le constat de la fossilisation de la pensée musulmane est ancien. Déjà, Ibn Badis dans son journal al Shihab (le météore) constatait, désolé, que les universités musulmanes ressassaient les commentaires anciens et les analyses grammaticales interminables ce qui l’a amené à écrire : « c’est là, une façon de fuir le Coran alors même qu’on prétend le servir ». Retenons bien cette affirmation lucide pour qu’elle nous serve tout au long de notre enquête intellectuelle/spirituelle.
Mais à quoi ressemblerait donc cette méthode censée faire naître cette « nouvelle philosophie religieuse de l’Islam » ? Elle doit avant tout permettre un renouvellement du regard et reconstruire une « science du voir » (‘ilm al basira). Cette « philosophie du voir » doit nous permettre de regarder le monde et ses réalités de telle sorte à pouvoir lui redonner toute son originalité après que des idées ou des systèmes usés nous aient fait oublier cette originalité. Pour se rapprocher de ce regard purifié il faut passer par ce que certains philosophes appellent « une égologie négative » ; nos maîtres soufis appellent cela l’ascèse qui supprime les multiples voiles ou illusions. Les phénoménologues d’Occident, dont Husserl est le fondateur, expliquent que leur méthode passe par « la réduction phénoménologique ». Une terminologie qui peut impressionner mais qui ne signifie rien d’autre que la purification de la perception que l’on a des choses. Les mystiques d’Orient, et musulmans notamment, ont appelé cela la « tazkiyatou al nafs » (la purification spirituelle de l’ego).
Voilà ce qu’écrivait Gaston Berger dans l’ouvrage « PHENOMENOLOGIE DU TEMPS ET PROSPECTIVE » :
« On aperçoit alors tout ce qui sépare la réflexion phénoménologique de l’expérience spirituelle. Elles emploient souvent le même langage. Elles ont pour le monde et pour la sensibilité la même méfiance. Elles parlent, l’une et l’autre, de pureté et de purification. Elles nous demandent une conversion, elles exigent un effort pénible pour nous arracher aux attachements naturels et pour dépasser le monde (…). L’intention demeure pourtant fort différente. Ici il s’agit de comprendre et là de s’unir. Ici, la lucidité est le but, là elle ne saurait être qu’un moyen — peut-être même un moyen dangereux puisqu’il faut, pour rendre l’union possible, consentir à la nuit de l’intelligence » (p.45).
On découvre que nos soufis étaient nos seulement des phénoménologues, au sens qu’on lui donne aujourd’hui en philosophie, mais ils ont surtout été des savants ayant développé une réelle épistémologie qui va soutenir la « science du voir » qu’ils vont élaborer entièrement et susciter une véritable exigence intellectuelle et morale. C’est en cela qu’il faut comprendre la supériorité que Ghazali leur a octroyée par rapport aux théologiens-philosophes aristotéliciens. La vision du monde d’un Ghazali ou d’un Ibn Arabi a été plus moderne que celle d’un Averroès qui s’est trompé sur (presque) tout dans sa cosmologie, lui qui a été un « aristotélicien radicalisé » ; de nos jours on ne retient d’ailleurs d’Aristote que sa « Morale à Nicomaque ». On peut même dire, que la pensée soufie a été en avance sur la modernité dans sa vision organique et dynamique du monde.
Mais relisons les étapes que développe l’école de la phénoménologie pour pouvoir y reconnaître par la suite un chemin similaire emprunté par les mystiques mille ans avant Husserl et son école. Voilà en quelques mots résumée la méthode de cette école par Gaston Berger ; il parle de ces 3 étapes de réduction/purification pour atteindre au bout de cette ascèse intellectuelle le sujet connaissant que les soufis appellent le « moi réel », mais tient en premier lieu à rappeler ce qu’il entend par « réduction » : « La seule méthode acceptable, dit-il, consistera à dégager l’immédiat de ce qui le dissimule. Le « dévoilement » est le résultat positif d’une opération négative que Husserl appelle « réduction ». Ce terme ne doit pas éveiller en nous l’idée d’appauvrissement, mais celle de purification. La phénoménologie se présente ainsi comme une série de purifications successives » (id. p51).
De là, Gaston Berger va rappeler le premier niveau de « purification » qu’est la « réduction philosophique », puis la nécessité d’accéder à un niveau plus profond qu’est la « réduction eidétique », qui signifie tout simplement la recherche de la signification réelle des choses derrière leur facticité ou l’artificiel, pour enfin finir par la « réduction transcendentale » et qui n’est rien d’autre que la découverte du moi réel et connaissant. Voilà ce que l’on peut lire dans « PHENOMENOLOGIE DU TEMPS ET PROSPECTIVE » : « La phénoménologie procède par étapes. A chacune de celles-ci un dévoilement partiel s’opère ». En effet, « il faut pratiquer d’abord la réduction philosophique qui détourne notre attention des théories concernant les choses pour la concentrer sur les choses elles-mêmes » puis procéder à la « réduction eidétique qui s’applique à dégager de l’accidentel les essences (…) ».
Après cette double purification, difficile et laborieuse, « il semble ici que tous les voiles soient levés et que nous apercevions ce dont nous étions en quête. Le monde, avec tous ses êtres, ses faits, ses formes, ses essences, se révèle comme un « phénomène » offert au regard d’un sujet pur (…) ». Je comprends à cette étape-là, « que je ne puis certainement pas me séparer en fait de mon corps ni de mes sentiments, mais je puis savoir qu’ils sont à moi au lieu de croire qu’ils sont moi-même ».
Ainsi résumée, toute la méthode phénoménologique, qui est l’un des courants philosophiques les plus influents du monde contemporain, ressemble à s’y méprendre à celle des soufis ayant eux-mêmes construit leur « science du voir » sur le triptyque conscience (nafs) – cœur (qalb) – moi réel (ruh) et appelant à une succession de réductions/purifications pour atteindre le sujet connaissant et comprendre que mes sentiments sont à moi sans qu’ils soient moi-même.
J’en profite ici pour rappeler, qu’il est un devoir coranique de ne pas confondre nos maîtres soufis authentiques avec les niaiseries confrériques de notre époque qui figent nos regards sur des pratiques inefficaces et nous éloignent du monde réellement spirituel. Si le soufisme s’est toujours revendiqué d’un certain réalisme, le confrérisme contemporain, lui, est devenu un pur charlatanisme.
Cette méthode philosophique cherche ainsi à atteindre une forme de lucidité sur les significations ou le sens du monde. Elle aiguise mon regard mais ne me transforme pas en tant qu’homme engagé dans l’aventure humaine. « Elle ne s’applique pas à nous faire « renoncer » à tels désirs, tels attachements, telles activités ; elle veut seulement nous faire comprendre comment ils s’offrent à la conscience… (id. p46) ». Alors que le mystique ou le moraliste, lui, cherche le perfectionnement moral. Sa conversion morale ou spirituelle tend à lui faire « abandonner une attitude » pour lui en faire « prendre une autre ». La méthode de cette science du voir « nous révèle les conditions du spectacle » alors que le mystique est un acteur pour son propre perfectionnement moral. C’est pourquoi le Coran nous appelle systématiquement et respectivement à la lucidité (fa absirou) et à l’action morale en donnant à celle-ci une précellence : « Faste récompense pour les agissants » (fa ni’ma ajrou l’amiline).
Nos maîtres soufis ont développé une théorie de la connaissance, « une théorétique pure » diraient les philosophes contemporains, en ramenant le moi réel et connaissant (l’ego transcendental pour Gaston berger) à être la racine qui donne du sens. Autrement dit, et comme le disent les philosophes occidentaux, « ce que le positivisme appelle un fait, c’est précisément ce qui a été « fait » par un homme ». Au fondement de la connaissance il y a un « je », une « intentionnalité », qui n’est pas une conscience isolée du monde, mais cette conscience qui est toujours « conscience de quelque chose ».
C’est pourquoi notre conscience est toujours en action et actrice dans le monde, et par conséquent elle doit systématiquement renouveler son regard en réexaminant les idées et systèmes de pensée par une ascèse, d’abord intellectuelle pour espérer ensuite aboutir à une conversion spirituelle. On comprend mieux ce lien entre éthique et connaissance tant rappelé par le Coran – « Soyez pieux et Dieu vous enseignera » – ou encore cette parole du Prophète (ç) : « celui qui applique ce qu’il connaît, Dieu lui enseignera un savoir qu’il ne connaît pas ».
Seule l’épistémologie soufie peut nous aider à offrir une nouvelle philosophie religieuse sérieuse et respectueuse de sa source (de vie), et n’en déplaise à ses multiples détracteurs souvent ignorants de cette discipline spirituelle, et qui sont pour notre plus grand regret trop nombreux dans nos mosquées de « France et de Navarre ». Certains philosophes Occidentaux ont compris que l’on pouvait approcher le moi réel et connaissant par d’autres voies que celles qu’ils ont eux-mêmes construites. Gaston Berger l’avait bien vu en rappelant que « les guides les plus sûrs, sont peut-être les mystiques, qui trouvent dans la perfection de leur amour la force de se détacher du monde mieux que ne peut le faire un simple philosophe, ou encore ces méditatifs orientaux qui vingt siècles avant Descartes, vivaient les rapports du sujet et de l’objet » (id.p36).
Aussi, en suivant la trace épistémologique de nos maîtres soufis, c’est ce choix que nous avons fait pour édifier notre méthode soutenant cette nouvelle philosophie religieuse en prenant bien soin de la reformuler pour la rendre plus accessible aux « Hommes » de notre temps. Nos maîtres spirituels sincères sont la voix/voie la plus sûre.
Maintenant, il nous faut voir cette nouvelle méthode, la « science du voir », en acte et ce, en prenant un exemple concret en la personne de Mohammed Iqbal. Au 20ième siècle, il a été le premier phénoménologue/philosophe musulman ayant cette double culture lui permettant de déconstruire certaines significations ancrées dans les mentalités musulmanes qui bloquaient la source perpétuelle qu’est le Coran. Ces obstructions intellectuelles ont eu pour conséquence d’assécher nos esprits en raison des systèmes théologiques et philosophiques classiques tardifs (à partir du 15ième siècle en contexte sunnite). Iqbal reconstruira, par une succession de purifications intellectuelles, la conception théologique de Dieu, de l’Homme, de la Connaissance, de la Réalité, etc. pour trouver leur originalité et leur vitalité authentique.
