Cet article s’inscrit dans une série de 7 sous parties, constituant un dossier sur le soufisme au XXIème siècle, par Shaykh Hamdi ben Aissa.
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Pourquoi parler « d’activisme spirituel » aujourd’hui ?
L’expression même d’activisme spirituel est un oxymore intéressant. Il permet de pointer un des maux des sociétés modernes, à savoir l’activisme comme réalité statique sur le plan du développement de l’âme humaine, contrôlée souvent par les rênes de l’ego, et qui maintient l’individu dans ses blocages en l’empêchant de se développer réellement, bien qu’il soit, en apparence, en action et en mouvement, parfois même jusqu’à l’épuisement.
A cela nous opposons l’activisme spirituel qui, lui, est une réalité dynamique dans lequel le développement de l’être humain se fait à travers l’engagement dans la vie communautaire. Cet investissement permet à celui qui l’emprunte, en toute conscience, avec intention et attention, de se développer spirituellement et de sortir de son égocentrisme en se mettant au service de l’humanité.
On y apprend à préparer et nettoyer son cœur, sur une voie qui lève et élève l’âme humaine. Apprendre à aimer, à pardonner, à partager la tristesse comme la joie, à s’engager pour autrui et sans rien attendre en retour.
L’activisme spirituel implique une sortie de soi, et demande de sortir de sa zone de confort. Ainsi, c’est l’esprit qui prend les rênes de l’action, de l’engagement de l’être humain. Ce n’est plus son ego (ce mécanisme illusoire qui se fait passer pour l’âme humaine et la pervertit), ni son rationnel restreint. C’est l’esprit, l’entité la plus profonde et la plus particulière de l’être humain, qui se met en mouvement. Le développement spirituel doit, et ne peut se faire en réalité, qu’à travers un tel investissement.
L’utilisation volontaire du terme d’activisme spirituel, malgré le fait que nous essayons d’éviter les mots en –isme avec tout ce qu’ils impliquent, nous permet de mettre en lumière deux phénomènes. Tout d’abord, le terme d’« activisme » est devenu très positif, et renvoie quasi-systématiquement vers l’activisme politique. Si, dans l’absolu, nous aurions préféré parler d’« agir spirituel », il s’agissait, par ce choix, de mettre en valeur ce contraste et de réorienter la notion d’activisme loin de l’engagement politique souvent égotique que nous pouvons voir de nos jours, et qui se présente comme principal défenseur de la cause humaine. Dans le même temps il s’agissait également de secouer une certaine « fainéantise », de prendre conscience d’une forme de désintérêt pour les affaires de l’homme qui sont devenus caractéristiques d’un certain soufisme moderne.
Les maîtres spirituels les plus orthodoxes du Tassawuf, et le Prophète Mohammed avant eux (que Dieu continue de nourrir son être, sa lumière et notre connexion à lui), ont toujours spécifié que répéter des formules et rester dans son coin ne suffirait jamais à pouvoir rencontrer Dieu. Il faut se mettre au service de l’autre, aller et sortir de soi pour aller à la rencontre de Dieu dans l’autre.
Cette sortie de soi permet de sortir de deux illusions : celle du « spirituel » égocentrique, concentré et « absorbé » uniquement par « sa progression » dans « son cheminement », et celle de l’activiste égotique, qui base sa démarche d’engagement sur l’ego, et qui n’est pas dans l’action mais dans l’agitation.
Le Jihad : quand l’Esprit prend les rênes de l’action
C’est comme cela que le Prophète Mohammed (que Dieu continue de nourrir son être, sa lumière et notre connexion à lui) formait ses compagnons : il les mobilisait et les faisait se mouvoir en leur offrant un terrain d’investissement et d’épanouissement. Le Jihad, loin d’être une guerre militaire, était une culture dans laquelle les âmes s’élevaient et les personnalités se développaient. C’était un terrain de cultivation des êtres.
Le jihad est, malheureusement, souvent traduit par combat au sens guerrier du terme, alors qu’il est présenté comme une obligation pour tous en tout temps, que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix. Comment pourrait-on alors limiter ce terme au combat guerrier?
Le jihad est en réalité l’investissement : se donner et s’investir complètement que ce soit intellectuellement, physiquement, émotionnellement, spirituellement. Donner et investir son AVOIR (ses capacités, son potentiel, son capital temps..) au service de l’ETRE. In-vestir, n’est-ce pas, d’un point de vue étymologique, engager tout son in-térieur, pour s’en vêtir? L’engagement est donc un vêtement tissé de sa force intérieure, des dimensions intérieures de l’humain qui, en s’alignant, ne font plus qu’un, dirigées vers Dieu : cœur, intellect et émotions investies sur la Voie, en harmonie.
Cette compréhension du jihad, comme voie d’investissement intégral, offerte à l’élève par le maître spirituel, a toujours été présente en Islam depuis l’exemple du Prophète (que Dieu continue de nourrir son être, sa lumière et notre connexion à lui), et ce jusque très récemment encore. A titre d’exemple, l’Emir Abd al-Qadir commentait ainsi ce verset coranique dans ses « Ecrits spirituels » (Mawqif 197) :
(یَـٰۤأَیُّهَا ٱلَّذِینَ ءَامَنُوا۟ ٱتَّقُوا۟ ٱللَّهَ وَٱبۡتَغُوۤا۟ إِلَیۡهِ ٱلۡوَسِیلَةَ وَجَـٰهِدُوا۟ فِی سَبِیلِهِۦ لَعَلَّكُمۡ تُفۡلِحُونَ)
[Sourate Al-Ma’idah 35]
« Ô, vous qui croyez ! Cherchez Allâh de tout votre cœur, et cherchez un moyen d’accès vers Lui, déployez vos efforts et combattez sur Sa Voie, peut-être parviendrez-vous au succès ! » (Cor. 5:35).
« Il y a dans ce verset une indication sur le parcours de la Voie qui conduit à la Connaissance (1).
En premier lieu, Dieu ordonne aux croyants de Le chercher de tout leur cœur (al-taqwâ). Cela correspond à ce que, chez nous, on appelle la station de la Tawba qui est la base de tout progrès sur la Voie et la clef qui permet de parvenir à la « station de la réalisation » (maqâm al-tahqîq). (…)
Dieu nous dit ensuite : « et cherchez un moyen d’accès vers Lui » (…). Ce moyen, c’est le maître dont la filiation (nisba) est sans défaut, qui a une connaissance véritable de la Voie, des obstacles qui bloquent l’accès à la Connaissance, et qui sait conduire et guérir les âmes dans leur diversité, en leur proposant les méthodes adaptées. Il y a unanimité absolue des Hommes de Dieu sur le fait que, dans la Voie de la Connaissance, un « moyen d’accès » (wasîla) c’est-à-dire un maître, est indispensable. Les livres ne permettent nullement de s’en passer (…)
« Et luttez sur Sa Voie » : c’est là un ordre d’investir tout son être dans le combat après avoir trouvé un maître. Il s’agit d’une forme de jihad spéciale, qui est menée sous le commandement d’un maître et selon les règles qu’il prescrit. On ne peut faire confiance au combat spirituel mené en l’absence d’un maître, sauf en des cas très exceptionnels, car il n’y a pas un combat spirituel unique, conduit d’une unique manière : les dispositions des êtres sont variées, leurs tempéraments très différents les uns des autres, et telle chose qui est profitable à l’un peut être nuisible à l’autre. »
La volonté première d’engager tout son être dans la quête spirituelle, le fait de rechercher la Proximité Divine de tout son cœur, en désirant se rapprocher perpétuellement de Dieu par amour, doit ensuite nous conduire auprès d’un guide, d’un être ayant déjà parcouru la Voie, qui nous offrira le terrain d’investissement spirituel dans lequel le combat véritable pourra se faire, et qui seul saura nous conduire jusqu’à la Connaissance de Dieu.
La nécessité de sortir le soufisme de son isolement, et l’activisme de son essoufflement.
La réponse véritable à la question de la place des êtres engagés dans un chemin « spirituel » au sein de la modernité, c’est celle d’un agir spirituel. Traditionnellement, dans le monde du tassawuf, le maître spirituel imposait aux cheminants le service (khidma) comme un pilier incontournable de l’affranchissement de ses carcans, et comme tremplin libérateur de la dimension terrestre pour s’élancer vers Dieu. L’être humain a besoin de s’investir, de se mettre au service pour cheminer hors de lui jusqu’à accéder à Dieu Lui-même !
L’unité et la cohérence entre l’investissement (le jihad comme agir spirituel) et l’exercice de développement de conscience (dhikr) offre une terre préparée et arrosée qui pourra accueillir la Semence que le maître spirituel a préparé et que son regard cultivera et laissera fleurir dans le monde intérieur de son élève.
(Ces notions fondamentales seront reprises et développées dans la suite de cet article).
L’agir spirituel, comme la main agissante de la spiritualité, doit permettre aujourd’hui à la fois de sortir les « spirituels » de leur isolement et les « activistes » de leur essoufflement, tout en visant concrètement l’épanouissement de l’humanité : à la fois de l’humain en nous, et de l’humanité au sens large.
(1) Nous proposons ici un essai de traduction : lemot Taqwa est ici traduit par le fait de chercher Allah de tout son cœur, de chercher à se couvrir d’Allah, à ce que rien nous couvre de Lui, mais qu’Il nous couvre de tout. Il s’agit de la station de la Tawba (voir la phrase suivante), définit non pas seulement comme crainte mais comme amour et volonté de rapprochement perpétuelle.
Par Shaykh Hamdi ben Aissa qui remercie l’ensemble de ses étudiants qui travaillent à la retranscription de ses enseignements. Parmi eux, Thalia Archaoui et Félix Sayd pour leur travail de retranscription et de rédaction, ainsi que Siham Lamti, Raphaël Gély et Mahdi Gabriel Rouani pour leur travail de relecture.
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