Le 15 septembre dernier, l’AFNOR (1) annonçait publiquement la création de la norme
halal « XP V06-001 ».
Alors que l’Agence Française de Normalisation soutient que l’ensemble des participants à l’élaboration du référentiel s’est accordé sur son contenu, nombre d’acteurs de la
communauté musulmane affirment le contraire, le CFCM en tête.
Notre propos ne sera pas d’entrer dans le détail de la discorde ni de nous questionner sur les critères de la norme, mais plutôt de discuter du procédé en lui-même : pourquoi établir une norme halal ? A quoi servira-t-elle et quelles pourraient être ses conséquences ?
Un processus de normalisation vise à réunir différents acteurs concernés par un sujet
donné avec pour objectif, à l’issue des échanges, d’adopter un document qui fasse consensus
et serve de référence en la matière (2).
Or, dans le cas de la norme halal française, il n’y a manifestement pas consensus, particulièrement entre les industriels de l’agroalimentaire et les différents acteurs musulmans (organismes de certification, représentants du culte, associations de consommateurs…) (3). Si l’AFNOR a jugé bon de passer en force au risque de se mettre à dos ces derniers, c’est bien qu’elle estime fondamental qu’une norme halal soit désormais en vigueur. Pour quelle raison ?
L’absence de norme halal pose problème dans la mesure où elle créée une situation
d’incertitude. D’une part pour le consommateur qui ne sait pas réellement à quoi renvoie la
mention « halal » apposée sur la multitude de produits qui lui sont proposés ; d’autre part
pour le producteur qui ne sait pas quels critères il doit précisément respecter pour que
l’ensemble des populations musulmanes – ou du moins une majorité – trouve satisfaction.
En d’autres termes, les marchés sont instables et brident le développement économique de la
niche. Et c’est bien là le cœur du problème : tant que le halal était perçu comme une simple
coutume chère aux premières générations d’immigrés mais vouée à disparaître dans le cadre
de leur assimilation, il ne présentait guère d’intérêt. Mais depuis qu’il est l’objet des fantasmes
des chantres du marketing et autres économistes qui voient en chaque personne un éventuel
consommateur, il devient indispensable de le transposer en un référentiel formel de sorte
qu’il soit facilement attribuable à une kyrielle de biens et services.
Les tentatives d’élaboration d’un référentiel halal ne datent pas d’aujourd’hui. La question se pose en France comme à l’étranger dès les années 1980-1990 puis dans les années 2000, mais dans de nombreux cas, les processus de concertation n’aboutissent pas. Si les différentes parties prenantes s’opposent sur le contenu de la norme, elles se rejoignent toutefois sur un point : toutes semblent favorables à son existence. Pourtant, la normalisation du halal est fondamentalement ambivalente.
D’un côté, elle pourrait sécuriser les consommateurs musulmans quant à la conformité des procédés agroalimentaires au regard de leurs principes religieux, de l’autre, elle créerait les conditions d’un gigantesque marché mondial de produits halal. Outre les perspectives économiques qu’un tel phénomène pourrait engendrer, il mènerait également à un processus de marchandisation quasi-illimité, au cœur duquel l’acception halal deviendrait foncièrement mercantile. Car en dehors de ce qui est strictement proscrit dans les sources islamiques, une multitude de produits sont « licites » et donc potentiellement candidats à l’étiquetage halal.
Cela nous conduit inévitablement à nous interroger sur le concept même de « halal ».
A quoi sa normalisation peut-elle mener ? Est-elle absolument vitale pour limiter les fraudes
et les pratiques abusives ? Est-elle un mal nécessaire pour préserver les principes islamiques
ou conduira-t-elle inéluctablement à leur altération ?
En essentialisant le halal au travers de procédés ou de produits agroalimentaires, n’y a-t-il pas un risque d’écarter d’autres dimensions que le terme pourrait recouvrir ? Le halal doit-il être en priorité une qualification marchande et un levier de développement économique ? Finalement, qu’est-ce que le halal signifie dans une société de marché où les valeurs matérialistes dominent, jusqu’à façonner les comportements des « entrepreneurs musulmans » ?
(1) Agence Française de Normalisation.
(2) Une norme est définie par l’AFNOR comme un « document établi par consensus et approuvé par un organisme reconnu qui fournit, pour des usages communs et répétés, des règles, des lignes directrices ou des caractéristiques pour des activités ou leurs résultats, garantissant un niveau d’ordre optimal dans un contexte
donné ».
(3) « La nouvelle norme pour le halal critiquée par les instances représentatives du culte musulman », www.lemonde.fr, 18/09/2017.

