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Germaine Tillon: le courage et le sens de l’honneur

Chère madame Tillon

Vous êtes sur le point d’entrer au Panthéon ; ultime demeure que les mythologies avaient bâtie pour célébrer les créatures qui avaient osé tutoyer les dieux, les défier et même les ignorer, sans en craindre le courroux. Les Egyptiens avaient bâti des pyramides pour accompagner leurs dieux vers l’éternité. Les Français ont édifié le Panthéon pour exprimer leur reconnaissance aux meilleurs d’entre eux. A ceux qui ont consacré leurs vies à la défense de la Patrie, à résister à l’occupant allemand, à rendre à la France sa dignité, et qui se sont aussi illustrés dans la défense des valeurs humanistes et de progrès.

Je devine votre bonheur, madame, de rejoindre cette prestigieuse compagnie après avoir fait un magnifique pied de nez à ceux de vos geôliers qui avaient tout tenté pour abréger votre vie, puisque vous avez eu l’insolence de passer le siècle. Cent ans de vie spartiate à partager le quotidien d’hommes et de femmes simples, toute à votre bonheur de recevoir dites-vous, de ces Touaregs et de ces tribus Chaouias en Algérie des leçons de courage de sobriété et d’amitié. Et c’est à peine si vous consentez quand on vous le demande avec insistance, à évoquer vos séjours dans les camps de concentration qui n’auront en rien entamé votre optimisme et votre foi en l’homme. Vous pousserez même les limites du courage jusqu’à recourir à l’humour pour mieux conjurer l’abomination, au point d’écrire : « nous pensons que la gaîté et l’humour constituent un climat intellectuel plus tonique que l’emphase larmoyante. Nous avons l’intention de rire et de plaisanter et nous estimons que nous en avons le droit ». Pour d’autres on aurait parlé d’inconscience, pour vous on doit parler de conviction et de détermination.

Toutes ces qualités et bien d’autres seront évoquées avec la solennité qui sied en de pareils moments, le jour de votre entrée au Panthéon. Vous croulerez sous les éloges, vous qui avez toujours choisi la simplicité pour mieux profiter de l’authenticité des peuples anonymes que nous avons appris à connaître grâce à vous.

Mon éloge n’aura aucun sens particulier puisque je n’ai pas eu l’honneur de compter parmi vos pairs ni le bonheur de vous rencontrer, sauf peut-être à travers « le harem et les cousins », votre livre dont la découverte aura toujours pour moi valeur de dette à votre égard. En effet, c’est grâce à vous madame, que j’ai appris que les Chaouias des Aurès étaient des hommes libres qui réservaient le meilleur accueil aux visiteurs étrangers tant qu’il n’avaient pas d’arrière-pensée d’incrustation ni de velléité d’émancipateurs.

C’étaient au contraire les habitants d’« un pays où vous étiez reçue partout comme quelqu’un de la famille », dites-vous.

Ma mère chaouia de Marir de la région de khenchela retrouvait grâce à vous cette majesté du port et du geste des gens de la montagne, le peu de fois où j’ai eu l’occasion de lui dire qu’une grande dame de France qui avait passé plusieurs années de sa vie en pays chaouia, affirmait dans un livre que ses ancêtres des Aurès avaient une histoire, une culture, des traditions, un passé très ancien et surtout une allergie légendaire à toute forme d’occupation ; comme tous les gens de la montagne. Ceci est la première raison, très personnelle, pour laquelle je vous prie d’accepter cet hommage.

La deuxième raison madame, c’est pour vous remercier d’avoir dépoussiéré l’ethnographie pour en faire un domaine inespéré pour briser les tabous, rejeter les préjugés et replacer l’homme au cœur d’un débat universel dans un monde de plus en plus tourneboulé. Rappelez-vous madame que vous avez eu l’audace – au moment où la France ne faisait plus cas de ses possessions outre-mer au point d’en étaler les spécimens humains à l’exposition coloniale – de rappeler au nom de votre vision de l’ethnographie, que les peuples restent toujours des sociétés d’hommes et de femmes, jaloux de leur dignité quels qu’aient été les conditions de leur asservissement ou de leur négation en tant qu’êtres humains. Vous n’avez cessé dans ce qu’il nous est parvenu de vos travaux d’ethnologue, de dire le respect et l’admiration pour les sociétés humaines dont vous partagiez le quotidien sans précautions particulières, mais dans la chaleur de leur inconfort et sans cette insupportable suffisance qui tient l’indigène à distance.

Rien à voir avec la gentillesse du docteur Albert Schweitzer, ni la curiosité malsaine des découvreurs de réserves africaines, ni le baiser aux lépreux de nombre de gens en soutane et cornettes qui accrochaient à leurs tableaux de chasse des prénoms d’églises affublés aux jeunes enfants kabyles orphelins de pères, morts dans les tranchées en Europe ou victimes de la faim et de la misère des montagnes de Kabylie. Peut-être le temps vous a-t-il manqué pour compléter vos recherches sur les Berbères d’Algérie, après avoir mené celles sur les Touaregs et les Chaouias. Vous auriez certainement dénoncé avec le courage que l’on vous reconnaît, l’ignorance crasse ou les arrière-pensées des quelques intellectuels qui ne rougissent toujours pas d’avoir fait l’impasse sur la berbérité de l’Algérie, peut-être par ignorance, probablement par obéissance, mais à coup sûr par béotisme.

La troisième raison enfin, et à mon sens la plus importante, c’est celle qui fait de vous la première personne entrée au Panthéon, qui aura donné ses lettres de noblesse à la résistance à la barbarie et à l’injustice élargie à tous les combats dans le monde, bien au-delà de l’hexagone et du régime nazi. Grâce à vous les combats contre l’occupation étrangère, pour la liberté des peuples et des hommes, deviennent un combat universel, un sacerdoce et l’affirmation sans faille du respect de la dignité humaine.

Cette audace vous a fait prendre des risques que peu de vos contemporains pourront à peine imaginer. Vous avez, au nom de votre respect pour tous les patriotismes, je dis bien pour tous les patriotismes, osé dialoguer avec le terroriste algérien le plus recherché à l’époque. Votre rencontre avec Yacef Saadi restera l’un de vos grands faits d’armes communs. Elle aura servi à sauver des vies humaines et à faire apparaître au grand jour la pratique de la torture. Vous aviez obtenu de lui, nous disent les historiens, la cessation des attentats contre les civils à la condition de faire taire la guillotine à la prison de Barberousse à Alger. C’était oublier que les militaires, sauf rares exceptions, ne croient qu’à la victoire par les armes. Faut-il rappeler les promesses faites à l’Emir Abdelkader et aux insurgés de Sétif ? Vous n’êtes pas découragée pour autant, puisque vous avez « joué au plus fort de la guerre d’Algérie le rôle d’intermédiaire entre le régime gaulliste et les combattants FLN, sauvant des vies quand vous l’avez pu et dénonçant les « singes sanglants de l’OAS »  (Tzvetan Todorof in « le siècle de Germaine Tillon ».)

En parlant des « Valeurs de la Résistance », Tzvetan Todorof vient d’écrire, comme pour nous rappeler nos valeurs élémentaires, que « nous ne devons pas nous contenter de ressasser nos souffrances passées, le savoir acquis impose aux survivants un devoir : celui de combattre les camps toujours en activité », avant d’ajouter que « Tillon résiste toujours, donc cette fois-ci non à un envahisseur étranger mais à la barbarie qui s’empare indifféremment des nôtres comme des autres. Par son intermédiaire, les populations des anciennes colonies et le débat anti-colonial font aussi leur entrée au Panthéon ». Les mots me manquent pour qualifier la prémonition.

Cette victoire-là, rend enfin justice à tous les damnés de la terre, à tous ceux qui sont morts par millions au nom de la liberté et à tous ceux enfin qui continuent de résister, souvent dans l’indifférence générale à de nouvelles formes d’occupation. Merci madame de nous avoir permis de garder les yeux ouverts. L’Humanité retiendra de Nelson Mandela l’élimination de l’Apartheid. Elle vous rendra justice d’avoir fait entrer au panthéon la lutte contre la colonisation. Et c’est peu dire que notre reconnaissance vous est acquise jusqu’à la fin des temps, au nom de toutes les femmes et de tous les hommes qui ne demandent rien d’autre que de ne pas être dominés comme au temps de l’esclavage.

Puisse votre vie servir d’exemple pour tous les jeunes écoliers et pour la jeunesse à venir. Votre entrée au Panthéon mettra du baume au cœur des femmes et des hommes qui ont fini par croire depuis quelques temps, que l’argent et la politique ont fini par avoir raison de l’intelligence humaine et qui commencent à désespérer des valeurs qui font la dignité de l’homme. Votre témoignage est une piqure de rappel et un aiguillon. Elle nous rappelle que la bête immonde bouge toujours et que les seuls combats perdus sont ceux qu’on n’a jamais menés. Croyez madame à notre amour et à notre infinie reconnaissance.

Saad Khiari, auteur

 

 

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