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François Rouge, banquier suisse, raconte comment blanchir l’argent

Patron de la Banque de Patrimoines Privés Genève (BPG), François Rouge reconnaît qu’il a préféré s’accoquiner avec des Corses peu fréquentables plutôt que de continuer à s’ennuyer avec des banquiers suisses.         
 
Par Ian Hamel
 
Fin novembre 2007, François Rouge, président de la Banque de Patrimoines Privés Genève (BPG), accepte un rendez-vous à Meximieux, une petite ville proche de Lyon, avec un personnage haut en couleur qui se fait appeler Colonel Mario. Il s'agit d'Olivier Bazin, un aventurier que lui a présenté quelques semaines auparavant le capitaine Paul Barril, l'ancien responsable du Groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN). En fait, c'est un traquenard. Sous prétexte de le protéger, le Colonel Mario l'a livré aux policiers du Service régional de police judiciaire (SRPJ) de Marseille pendant sa garde-à-vue, en échange de quelques faveurs. À peine François Rouge est-il sorti du restaurant La Cour des Lys à Meximieux qu'une dizaine de représentants des forces de l’ordre se jette sur lui. Il est menotté dans le dos, embarqué en voiture, direction le commissariat de l’Évêché à Marseille. Après 96 heures de garde-à-vue, il est incarcéré à la tristement célèbre prison des Baumettes. Il y restera huit mois et demi. 
 
Associé à des Corses
 
Son crime? La justice française le soupçonne d'une bonne quinzaine de forfaits, allant de diverses participations à des associations de malfaiteurs à celui de blanchiment aggravé et de tentative d'extorsion par violence, en passant par l'abus de confiance et la participation en bande organisée à la tenue d’une maison de jeux de hasard. Dans les faits, ce banquier genevois, alors âgé de 46 ans, s'est associé à des Corses pour ouvrir des restaurants à Aix-en-Provence et un cercle de jeux à Paris, le cercle Concorde, suspecté de blanchir l'argent du grand banditisme. Sur les bords du lac Léman, ses associés de la Banque de Patrimoines privés Genève (BPG), au lieu de brandir la présomption d'innocence, l'enfoncent immédiatement, assurant qu'il a été mis en examen « dans le cadre d'un dossier qui le concerne à titre purement personnel ». Un responsable de la banque lâche dans le quotidien genevois Le Temps, « je ne sais pas ce qu'il a fabriqué, je ne connais rien à son truc. François doit faire face à ses problèmes, à ses conneries peut-être ». En clair, il est immédiatement lâché par la place financière suisse, qui ne veut plus de ce vilain petit canard noir égaré au milieu d'oies si blanches. 
 
Tous les banquiers suisses en prison
 
François Rouge s’exprime aujourd'hui dans Banquier. Un Suisse dans le grand banditisme, un livre d'entretiens avec l'auteur de l'article (*). Sans nier les faits pour lesquels il a été condamné (blanchiment de fraude fiscale au bénéfice d’un ressortissant français), l'ancien président de la BPG l'assure : « On pourrait mettre tous les banquiers suisses en prison. Je n'ai pas fait pire qu'eux ». Condamné en septembre 2013 à Marseille à dix-huit mois de prison pour « association de malfaiteurs en vue du blanchiment en bande organisée » et de « blanchiment en bande organisée », François Rouge reconnaît sans difficulté au fil des pages qu'il a blanchi fiscalement pour le compte de ses clients, corrompu lorsqu’il était intermédiaire, porté des valises d’argent, aidé de riches contribuables français à frauder le Trésor public. Il admet qu'il était lui-même « l'esclave de la fraude fiscale ». 99 % des clients de la BPG possédaient des comptes non déclarés, un pourcentage à peine supérieur à celui de ses concurrents. Dans ces conditions, comment, du jour au lendemain, les établissements financiers helvétiques réussiraient-ils à se recycler, n'accueillant plus que des contribuables exemplaires ? « Il existe une règle non écrite en finances publiques : quand le fisc prélève plus d'un tiers de  ce que les gens gagnent, ceux-ci se rebiffent et cherchent à dissimuler leurs revenus et leurs avoirs », assure-t-il. 
 
Mettre son fric en Chine
 
François Rouge déconseille dorénavant de planquer ses économies en Suisse, un pays devenu trop prompt à répondre aux commissions rogatoires internationales et à échanger des informations bancaires. L'ancien gestionnaire de fortune propose de se tourner vers Hong Kong et Singapour. « Et mieux encore, à condition d'avoir ses entrées, vers la Chine continentale. Si vous avez votre pognon à la Bank of China à Beijing, vous êtes tranquille pour au moins dix ans », lâche-t-il. Un des plus beaux coups de François Rouge, issu de la classe moyenne genevoise, reste d'avoir racheté en 1997 la Karfinco, une petite banque à Genève dont certains animateurs s'étaient retrouvés derrière les barreaux à la suite de l'opération judiciaire italienne Mani pulite… Comment se l'est-il payée ? Considérée comme pestiférée, la banque n'était mise à prix qu’à 40 millions de francs suisses (38 millions d'euros), que François Rouge a intégralement empruntés, sachant que l'établissement possédait… 64 millions de fonds propres. 
 
Racheter une banque sans un sou n'est pas le seul exploit de cet ancien champion de boxe junior. Il a aussi été administrateur de Thomson-CSF en Suisse, et de Derendinger & Cie SA, une société spécialisée dans l'usinage de pièces mécaniques complexes, notamment pour l'avion de combat américain F/A 18. Il a managé les plus grands palaces de Suisse. Il est toujours actionnaire d'un atelier de graphisme qui conçoit… des billets de banque et d’une manufacture de montres. 
 
Chercheur d’or et de pétrole
 
L'ancien broker ne cache rien de ses liens avec Gustave Leven, l'ancien patron de Perrier, avec l'intermédiaire Samir Traboulsi, avec André Tarallo, l'ancien Monsieur Afrique d'Elf, avec le président de l’Angola, dont il gérait les fonds spéciaux aux Bahamas, avec l'avocat Jacques Verges, et bien d'autres. Aujourd'hui, François Rouge revendique son amitié pour Roland Cassone, fiché au grand banditisme et désigné – à tort selon lui – comme le parrain du milieu corso-marseillais. 
 
Forcé de brader sa banque, François Rouge est retourné à ses premières amours, la géologie. Il est devenu chercheur d'or au Tadjikistan, à un tir de kalachnikov de la frontière afghane, et de pétrole dans le Nevada. À la question de savoir pourquoi il s'est compromis avec des Corses, pas forcément très fréquentables, dans un cercle de jeux, le Genevois répond : « Mais parce qu'ils étaient sympathiques. Ils me faisaient beaucoup rire. Vous ne savez pas à quel point je m'emmerdais avec les banquiers suisses… ». 
 
De toutes ses attaques contre la place financière helvétique, l'une d'entre elles risque de rester en travers de la gorge de ses anciens collègues. « Le secret bancaire a fait croire aux banquiers suisses qu'ils étaient fantastiques en matière de gestion de fortune. Il n'y a rien de plus faux. Ils sont restés souvent médiocres, car ils n’ont pas eu à se battre, ni même à se démener pour attirer de nouveaux clients. Ces derniers arrivaient d'eux-mêmes. Ils gagnaient beaucoup d'argent sans fournir beaucoup d'efforts », lance celui qui ne se considère pas comme un banquier pourri.    
 
 
  

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