Le 20 octobre 2017, Henda Ayari, une musulmane ayant abandonné l’obédience salafie, annonça publiquement que le «Zoubeyr» dont elle faisait mention en son ouvrage n’était autre que Tariq Ramadan. S’ensuivit alors un emballement médiatique comme lors de toutes ces affaires voyant impliqué un personnage public. Début novembre, une dénommée Christelle accusa pareillement Tariq Ramadan de viol. En réponse, Tariq Ramadan s’est défendu de tout viol et se dit victime d’une campagne de calomnie de ses ennemis de toujours.
D’autres éléments parurent : de supposées aventures en Suisse, de nouveaux témoignages à charge, une plainte aux États-Unis, les dénégations de Iman Ramadan, des éléments de l’instruction tant à charge qu’à décharge qui fuitent… Mais il importe de laisser la Justice se prononcer sereinement : en effet, mon objet, ici, n’est pas de produire une analyse à la surface des choses afin de désigner un coupable mais bien plutôt de les considérer d’un point de vue philosophique. Au lieu, donc, d’entretenir la névrose concurrentielle égotique sur les réseaux sociaux, essayons plutôt de répondre à quelques uns des véritables problèmes posés par cette affaire.
« N’affirme rien dont tu ne sois sûr ! » (Cor. 17:36)
Très rapidement, beaucoup trop se mirent à prendre parti. Parmi eux, il faut citer Abdelmonaïm Boussenna qui jugea utile et bon de déclarer en son sermon du Vendredi qu’il croyait en l’innocence de Tariq Ramadan. Il a certes veillé à ne pas faire de son opinion une vérité en précisant que chacun était libre de penser différemment — mais il le fit du haut de sa chaire. D’autres voulurent croire les accusatrices qui bénéficièrent, avec leurs avocats, d’un véritable boulevard médiatique leur permettant de faire accroire au grand public qu’elles avaient raison, sans même que le jugement ne se déroulât ni que la partie adverse pût s’exprimer. La «Free Tariq Ramadan Campaign» en est la réponse : de nos jours, la Vérité n’est plus selon ce qui est mais se détermine en fonction de l’écho médiatique et sur les réseaux sociaux.
Or, de quels éléments les soutiens des deux camps disposent-ils sinon des témoignages, des articles de presse et, pour les plus chanceux, n’avoir que peu connu un des protagonistes ? Car connaît-on jamais un être humain en toutes ses facettes ? Et déclarer croire l’un, n’est-ce pas dire implicitement de l’autre qu’il ment ? Qu’adviendra-t-il donc s’il apparaît que ce que nous croyions était faux ? Voilà pourquoi Dieu nous interdit en le Coran d’affirmer quoique ce soit sans que nous ne disposions à ce propos d’une connaissance adéquate, puisque c’est ainsi que naît l’erreur —erreur qui pourra profiter à ceux qui se réjouissent de tout mal pouvant salir l’image de l’Islam.
Mais la question la plus profonde est de savoir ce qu’est Dieu et si c’est bien Lui que nous adorons. Que je m’explique : l’être du musulman est en théorie tout entier tourné vers Dieu, c’est-à-dire la Vérité. Qui connaît le Seigneur ne peut jamais prendre parti sans savoir de quoi il en retourne sauf à démontrer par là même qu’il ne connaît pas suffisamment Celui qu’il prétend adorer. C’est pourquoi la piété exige ici la stricte neutralité jusqu’à ce que Dieu décide de manifester la Vérité —Vérité qui, étant Dieu, est impersonnelle, absolue et profonde. Par corollaire, les «je crois que» en sont la stricte antithèse, mais cette antithèse correspond à nos temps modernes qui consacrent l’apothéose de l’Égo, faisant que la plupart d’entre nous pensions avoir la nécessité de dire sans même nous interroger sur la pertinence de notre dire.
« En vérité, Dieu commande la Justice… » (Cor. 16:90)
Cette affaire illustre aussi et surtout le profond malaise de certains musulmans vis-à-vis des femmes ainsi que la valeur qu’ils accordent à leurs paroles. Le poids de la tradition conjugué à ce que j’estime être une incompréhension de la Parole divine me paraissent en être la cause immédiate et exclusive. À ce sujet, Hani Ramadan s’exprima lui aussi lors d’un sermon en lequel il déclara que sans les quatre (4) témoignages islamiquement requis, il fallait rejeter les accusations. D’autres ajoutèrent que Henda Ayari étant une femme, il fallait impérativement le témoignage d’une autre femme sans quoi le sien ne tenait point et était, très logiquement, à rejeter. Ceci car, et ainsi que ibn Bâz et d’autres de son obédience le disent en substance : la déficience relativement à la raison de la femme provient d’une mémorisation défaillante ; ainsi, pour ajuster le témoignage et puisqu’elle peut oublier, ajouter ou retirer des éléments à son témoignage, le concours d’une autre femme est nécessaire.
Mais ce verset qui exige deux femmes témoins est-il bien compris ? Et ce hadîth sur lequel s’appuie ibn Bâz, est-il authentique ? Répondre à ces questions n’est que trop superficiel : ainsi, et pour synthétiser ces deux questions, demandons-nous plutôt si Dieu est injuste ou non car c’est bien de cela qu’il s’agit.
En effet, si la chose était ainsi que l’exposait ibn Bâz (à savoir que la femme soit une débile congénitale), il faudrait alors que Dieu ne punisse jamais un être par nature inférieur de la même façon qu’il punit l’homme qui lui est supérieur. Tant de règles édictées ne peuvent être mémorisées en leur entièreté par une femme si elle est déjà capable d’oublier que le voleur de son sac soit un tel et non un autre. Or en le Coran, les crimes sont punis de la même façon, indépendamment du sexe. En réalité, donc, tout réside en les principes et ici, selon l’idée que nous nous faisons de Dieu.
Si nous admettons, ne serait-ce que subrepticement, que Dieu soit injuste, nous verrons forcément transparaître cette idée perverse en nos actions et déclarations. C’est pourquoi je commencerai par affirmer que Dieu est la Justice même ; de là, j’en conclus que ce verset est généralement mal compris.
Ma thèse est que tant l’homme que la femme ont autant de raisons de mentir lorsque leur témoignage est requis (intérêt personnel, vengeance, protection d’un proche, …). Mais il est une chose que n’a pas la femme : c’est la force physique, faisant qu’un homme, éventuellement le mari (mais de façon non exclusive), puisse la contraindre à un faux témoignage. D’où l’ironie du verset suivant : «si l’une se méprend, l’autre pourra lui rappeler» (Cor. 2:282).
Oui, le Coran peut se montrer ironique (24:11). Il n’est donc absolument pas question qu’elle s’emmêle les pinceaux du fait de neurones défaillants mais plutôt qu’elle se parjure du fait d’une pression à laquelle il n’est pas dit qu’elle puisse s’opposer toujours. On espère que l’autre femme n’aura pas subi la même pression.
Cette thèse, que je me dois d’exposer puisque j’ai commencé par réfuter la thèse communément admise, n’est pas dénuée d’intérêt si l’on considère la «coverture» anglaise qui stipulait très précisément que l’être même, ou l’existence légale de la femme, est suspendu tout le temps du mariage, ou tout au moins il est incorporé et intégré à celui de son mari : c’est sous l’aile, la protection et la garantie de celui-ci qu’elle exécute tout. Et cette «coverture» n’est-elle pas —trois fois hélas— généralisée dans le monde musulman ? (J’admets néanmoins que ma thèse puisse s’avérer inexacte. Ce n’est qu’une obligation morale toute relative que j’ai envers mes lecteurs qui me conduit à transcrire ici ma pensée.)
Quant aux quatre témoignages que l’on prétend requis pour convaincre un individu de relation hors mariage, il importe d’en préciser la portée véritable. Hani Ramadan dit que pour reconnaître une fornication, il faille quatre témoins. De la sorte, son frère doit bénéficier de la présomption d’innocence. Mais on ne peut exiger ces quatre témoignages dans le cas d’une femme qui se dirait violée, à moins que nous ne nous montrions foncièrement obtus (mais puisqu’il est encore des endroits en le monde musulman où la violée doit épouser son violeur, ne soyons donc pas trop optimistes).
Par suite, la généralisation opérée par Hani Ramadan est clairement exagérée. Réfléchissons : qui donc peut être surpris en pleine action par quatre témoins ou davantage ? On comprend que ce n’est que si le péché est commis en public que la condition des quatre témoins est logiquement remplie et que le châtiment survient. Car ce qui est puni, en réalité, c’est bien la volonté de perversion du corps social puisqu’on exhibe sans vergogne un péché grave. Mais de crainte qu’on ne me lise de travers, je précise que ne pas être pris à tromper son conjoint ne signifie nullement que post mortem tout se passera bien, au contraire !
Un grand penseur disait qu’il n’y avait que ceux qui s’étaient dégagés des maximes de leur enfance qui pussent connaître la Vérité et qu’il faille faire d’étranges efforts pour surmonter les impressions de la coutume et pour effacer les fausses idées dont l’esprit de l’homme se remplit avant qu’il soit capable de juger des choses par lui-même. Ainsi, sortir de cet abîme est un aussi grand miracle que celui de débrouiller le chaos. Voici ce qui explique ce si long développement que je regrette, bien que je le trouve nécessaire. Mon espoir est qu’il engendre réflexion et introspection.
Comprenons que la réaction de beaucoup, consécutivement à cette affaire Ramadan, se répètera jusqu’à ce que nous aurons résolu cette question du rapport à la femme dans nos rangs. Est-elle un objet ou un semi-humain ? Je pose la question sans rire, car en écoutant certains discours parmi les musulmans, on voit que le statut d’être humain doué de raison ne lui est pas toujours reconnu. Il est donc grand temps que ce sujet soit enfin pris à bras-le-corps.
«Ô hommes ! Le Prophète vous a apporté la Vérité de la part de votre Seigneur.» (Cor. 4:170)
Pourquoi suivons-nous Muhammad (pbsl) ? Pourquoi l’aurions-nous secouru et défendu ? Parce qu’il est Arabe ? Parce qu’il avait du pouvoir ? Ou parce qu’il était dans le Vrai ? Cette question est primordiale, car pour beaucoup, Tariq Ramadan se devait d’être défendu puisque musulman. Mais il n’est rien de plus inepte puisque l’islamité d’un individu ne le prévient nullement de commettre le Mal. Pour s’en convaincre, que l’on jette un regard sur qui peuple les prisons françaises.
Ainsi, le musulman ne défend pas le musulman mais plutôt le Vrai, le Juste et le Bien. Lorsqu’un musulman est régulièrement accusé, une enquête doit être conduite afin de vérifier les allégations. Croire que l’on doive défendre le musulman est incohérent, surtout si deux musulmans s’accusent. Et soutenir le musulman en toute situation, c’est donc le mettre au-dessus de la Vérité que nous recherchons tous, que nous cultivons tous, que nous aimons tous (en théorie). Il importe donc de conserver cette idée en l’esprit et de ne jamais nous montrer communautaires sans quoi nous aurons trahi notre engagement de n’adorer que Dieu qui n’est autre que la Vérité. Et quel exemple détestable donnerons-nous alors de l’Islam !
Et puis, pourquoi certains dirent qu’il fallait défendre Tariq Ramadan puisque musulman alors que Henda Ayari se dit également musulmane ? Il est évident que certains jugèrent du degré d’islam des individus selon la quantité de livres publiés, le voile, la barbe, et autres paramètres insignifiants. Là aussi est un sérieux problème, car le musulman est celui qui se dit musulman suite à l’Attestation de foi. Quant à la réalité de sa foi, elle n’est connue que du Seigneur Seul. La réduction de l’Islam à certains caractères extérieurs est aussi une grave maladie qui nous atteint. Le grand Rûmî disait très à propos : si la virilité résidait en les testicules ou la barbe, alors il vaudrait mieux la chercher chez les boucs.
«Ô vous qui croyez ! Si un pervers vous apporte une nouvelle, vérifiez-en la teneur de crainte, par ignorance, de faire du tort à des innocents et d’en éprouver ensuite des remords.» (Cor. 49:6)
Ici, nous prendrons le substantif «pervers» comme pour signifier «médias», car tout média, en tant que médiation (étymologiquement), fait écran à la réalité. Ce n’est pas pour rien que les médias sont si divers : nous en avons des juifs, des musulmans, des chrétiens, des droitards, des gauchistes, des centristes… Chacun voit la réalité selon son prisme aliénatoire. Ainsi, le média altère ou pervertit la réalité selon ce qu’il promeut ou considère. L’on a créé le concept de fausse nouvelle comme si il était tout récent que les médias ne dissent pas le Tout, alors que cela leur est consubstantiel !
Mais ce que je cherche ici à signifier, c’est que les éléments à charge comme à décharge pour chacun des protagonistes de l’affaire Ramadan que les médias nous transmettent doivent être pris avec une extrême précaution. Afin d’illustrer, prenons les diverses déclarations faites par le camp soutenant Tariq Ramadan et qui s’appuyaient très souvent sur la prétendue perte par les enquêteurs d’un élément à décharge. Alors que j’écris ces lignes, il semble que cet alibi pourrait ne plus en être un (toutefois, la situation pourrait encore se retourner, qui sait ?!). Mais combien de vidéos réalisées ! Combien de commentaires sur les réseaux sociaux ! Combien d’appels à la manifestation ! Que de colère, de haine, de protestations qui pourraient s’avérer vaines ! Est-ce là l’enseignement de nos Prophètes ?
Si nous en revenons à Abdelmonaïm Boussenna, rappelons-nous que sa vidéo a été massivement relayée par les médias. Valeurs Actuelles, média islamophobe s’il en est, écrivit notamment qu’«un imam très influent apporte son soutien à Tariq Ramadan». Allons-nous croire que cette médiatisation était en notre faveur ?
Si Tariq Ramadan est reconnu innocent, alors tout sera oublié et ce sera vraiment tant mieux. Mais s’il est avéré coupable, les médias ne manqueront pas de relever que la plupart des interventions de musulmans étaient en faveur de Tariq Ramadan, que la parole des femmes musulmanes a été dénigrée, que l’Islam est une religion effectivement misogyne, etc. Et soyons certains qu’ils sauront relever des tweets ou des écrits sur Facebook au contenu haineux, écrits sous un pseudonyme sans équivoque quant à l’origine…
Ainsi, un trop grand nombre de musulmans a donc tendu – et avec le sourire – le bâton à ceux qui veulent ardemment les battre. En bref, y a-t-il eu ingénierie sociale ? Je reformule : les musulmans sont-ils manipulables ? Car il n’est pas impossible que toute la publicité sur cet élément, comme sa prétendue perte, ait été réalisée comme pour susciter du ressentiment, des troubles. Mais je laisse ici la réponse à la discrétion de chacun.
«Les croyants sont frères. Établissez donc la concorde entre vos frères et craignez Dieu afin qu’il vous fasse miséricorde.» (Cor. 49:10)
Tariq Ramadan est-il coupable ? Les accusatrices disent-elles vrai ? Ne cherchons jamais à y répondre : nous nous diviserons pour rien parce que nous ne disposons de rien.
Considérons plutôt la réalité : l’époque que nous vivons est difficile pour l’Islam et les musulmans. Le comportement de certains, en plus de desservir la cause qu’ils prétendent défendre, nous nuit terriblement. Que des articles de presse que l’on sait orientés puissent susciter tant de controverse parmi les musulmans me paraît éminemment grave et je crains que l’avenir ne s’annonce sombre. Davantage : qu’une affaire judiciaire parvienne à jeter la discorde de façon si profonde interroge sur ce concept de Oumma et si elle existe vraiment, car ce n’est qu’en tant que les hommes sont en proie aux passions qu’ils sont contraires les uns aux autres.
Autrement dit : si c’était la Raison qui nous menait et que la Oumma n’était pas prise pour une vaste blague, les hommes conviendraient. Et c’est pour que nous convenions que je propose que nous nous en tenions tous à une stricte neutralité.
Aussi, pour dépasser le cadre de cette affaire, initions un changement radical. Faisons en sorte que l’éducation de nos enfants leur permette de penser adéquatement. Refusons la tradition et la pensée arriérée qui voit en les femmes des êtres inférieurs. Assurons-nous que nos actions soient uniquement conduites par la Raison et que les éléments nous déterminant aient été dûment vérifiés. Conservons à l’esprit ce que remarquait al-Ghâzâli : l’impiété est pour moitié du fait des musulmans. En synthèse, revenons-en à Dieu et ne considérons que le Vrai afin que nous devenions des modèles (Cor. 3:110).

