Nucléaire iranien : un pavé dans la mare belliciste

Véritable bombe diplomatique, « l’Estimation du Renseignement national » (National Intelligence Estimat

par

dimanche 16 décembre 2007

Véritable bombe diplomatique, « l’Estimation du Renseignement national » (National Intelligence Estimate) rendue publique le 3 décembre 2007 ne sera pas sans conséquences sur le déroulement de la « crise iranienne ». La coterie internationale des va-t-en-guerre qui appelaient à l’action musclée contre le régime des mollahs, en effet, vient de recevoir une gifle aussi fracassante qu’elle était inattendue.

Jugeons plutôt : dans son édition du 4 décembre, soit le lendemain de la diffusion du rapport, Le Monde annonçait encore que les « les Six vont élaborer de nouvelles sanctions contre l’Iran ». Il expliquait gravement que « face à un regain d’intransigeance de l’Iran sur la question nucléaire, l’unité des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU semble s’être refaite ».

En réalité, cette unité a volé en éclats aussitôt le rapport diffusé par les médias. Saisissant l’occasion, la Chine a déclaré que « maintenant, les choses ont changé ». La Russie, elle, a vu son dialogue constructif avec Téhéran largement conforté. Plus surprenant, l’Allemagne a estimé à son tour que « le rapport apporte une nouvelle chance de réanimer les discussions avec l’Iran sur le nucléaire ». La France, enfin, a brillé par son laconisme.

Seul George W. Bush s’obstine, au moins officiellement, à ignorer l’expertise fournie par ses propres services. Dans une formulation qui transpire le déni de réalité, il s’est contenté d’asséner mordicus la profession de foi néoconservatrice : « l’Iran était dangereux, l’Iran est dangereux, et l’Iran restera dangereux s’il a le savoir-faire nécessaire pour produire une arme nucléaire ». La messe est dite … avec ce sens du truisme répétitif qui signe les convictions inébranlables.

Sauf à croire sur parole le président américain (vu ses antécédents, ce sera difficile), les preuves de cette « dangerosité » se sont subitement évanouies. En révélant les hésitations qui émaillent la politique nucléaire de Téhéran, le rapport des services secrets ébranle, en fait, le principal pilier de la dogmatique belliciste : l’idée que le régime iranien s’efforce sans répit, depuis ses origines, d’acquérir l’arme atomique. Comme si sa malfaisance intrinsèque le faisait automatiquement pencher vers une nucléarisation à des fins militaires, supposée inhérente à sa volonté de nuisance.

De façon prosaïque, le rapport issu de la communauté du renseignement prend à contre-pied cette approche démonologique de la question iranienne. Il considère en effet, « avec un haut degré de confiance, que l’Iran a arrêté son programme d’armement nucléaire à la fin 2003 ». Il estime aussi « avec un degré de confiance modérée qu’à la mi-2007, il n’avait pas été relancé ». Et il en conclut que la République islamique est « moins déterminée à développer des armes que nous ne l’avions jugé depuis 2005 ».

La vaste coalition qui avait orchestré une puissante campagne internationale contre le régime iranien en sera donc pour ses frais. Mais la révélation du « gel » des activités nucléaires militaires de Téhéran n’administre pas seulement une douche froide aux ardeurs guerrières du bellicisme américain. Elle frappe d’inanité, en même temps, les élucubrations semi-savantes de ses sectateurs hexagonaux.

Car ces derniers ne sont jamais à court d’imagination pour relayer le discours dominant issu des officines néoconservatrices. « Parmi les décisionnaires iraniens, assure ainsi Frédéric Encel, il en est qui sont mus par des objectifs eschatologiques où la lutte religieuse est l’impératif subordonnant tous les autres. Une lutte incluant non seulement la destruction d’Israël mais aussi celle des valeurs du monde des « croisés », autrement dit des chrétiens. » (Libération, 19 septembre 2007).

Admirable confusion, pour commencer, entre le vocabulaire en usage auprès d’Al-Qaida et celui en vigueur au sein de la République islamique. Vu de Paris, en effet, comment saisir de telles nuances ? Mais prêter à la supposée « bombe iranienne » une fonction « eschatologique » relève, en outre, de l’exploit intellectuel : notre expert en géopolitique ignore peut-être que l’interruption du programme nucléaire lancé par le Shah avec l’appui occidental fut l’une des premières décisions du nouveau régime en 1979. Et notre apprenti théologien, lui, s’est manifestement trompé d’eschatologie.

Cette argumentation, au demeurant, sonne étrangement lorsqu’on prend connaissance de l’argument suprême avancé par ce zélote d’un Occident perpétuellement menacé : « Déjà convaincue d’avoir trempé dans de nombreux actes terroristes dans le monde, la république islamique d’Iran pourrait se doter d’un moyen de coercition supplémentaire, notamment contre l’Europe, en offrant des « bombes sales » à des groupes terroristes. La guerre de l’été 2006 entre Israël et le Hezbollah a donné un aperçu des capacités balistiques du mouvement chiite pro-iranien libanais ».

Dans ce monde binaire où les bombes israéliennes qui ont tué 1 500 civils sont « propres » et les roquettes du Hezbollah qui en ont tué 39 sont « sales », comment tolérer un seul instant, en effet, l’idée d’un Iran nucléarisé ? Les missiles sont en Israël et les cibles à Téhéran, mais comment ne pas frémir dans les chaumières occidentales au spectacle de ces barbus flirtant avec l’apocalypse ? Prodiges d’expertise, sans doute, de la part de ces « géopoliticiens » inlassablement conviés par des médias complaisants à vendre leur salade en la faisant passer pour de la science.

L’articulation du fanatisme religieux et de l’appétit nucléaire constituait pourtant un beau sujet, mais à condition d’inclure dans l’analyse les Etats nucléarisés. Quel dommage que Frédéric Encel ne nous ait pas gratifiés de considérations aussi inspirées sur la bombe israélienne qui a pour caractéristique de faire planer, elle, une menace non virtuelle : on perd sûrement quelque chose. Entre la prétention de ses dirigeants à « communiquer directement avec Dieu » (Effi Eitam, ministre d’Ariel Sharon) et l’obstination quasi mystique de l’Etat hébreu à se doter d’un arsenal atomique, on aurait pu déceler, ici aussi, une singulière « eschatologie ».

Dans un registre moins lyrique, le « Monsieur bombe iranienne » de la presse française, de son côté, ne pouvait garder le silence après la publication du fracassant rapport des services secrets. Sous le titre « Iran : un inquiétant rapport », Bruno Tertrais se livre ainsi dans Le Monde du 8 décembre à un exercice de haute voltige. Tout entier dévoué à sa mission de Cassandre belliciste, l’expert de la « Fondation nationale pour la recherche stratégique » tente de jeter le trouble dans l’esprit de ses lecteurs en assénant une série d’inquiétantes vérités.

D’abord, nous dit-il, « on apprend l’existence d’un programme parallèle, à vocation strictement militaire, depuis le milieu des années 80 ». Mais est-ce vraiment une nouveauté ? Il est logique que la tentation de se doter de l’arme nucléaire ait suivi de peu, à Téhéran, l’agression militaire irakienne. Au demeurant, l’Egypte, l’Afrique du Sud ou le Brésil ont aussi connu cette tentation sans avoir été mis au ban de la communauté internationale.

Deuxièmement, avance M. Tertrais à propos du nucléaire militaire iranien, « personne ne sait si ce programme demeure suspendu ou s’il a repris » puisque « le rapport ne s’engage pas sur ce qu’il en est advenu après juin 2007 ». Certes, il suffisait d’y penser : peu importe que le renseignement américain ait acquis la certitude que Téhéran a gelé son programme en 2003, puisqu’il est théoriquement possible qu’il l’ait repris il y a six mois. Du réel au virtuel, l’expertise passe avec une virtuosité déconcertante, l’essentiel étant de vider l’événement de sa substance en focalisant sur l’accessoire.

Troisièmement, « l’on apprend, et c’est une vraie nouveauté pour tous les experts du dossier, que Téhéran aurait importé de la matière fissile de qualité militaire, sans que l’on sache ce que l’Iran a pu faire de cette matière fissile ». On devine le raisonnement implicite : puisqu’on ne sait rien, autant suspecter le pire. Faire fond sur cette ignorance soupçonneuse permet d’occulter ce que nous apprend le rapport américain : Téhéran a cessé de vouloir la bombe depuis 2003 et n’a pas les moyens de l’avoir, à supposer qu’il la veuille, avant plusieurs années.

« Quatrièmement, les spécialistes américains nous disent clairement qu’au minimum Téhéran veut maintenir une option nucléaire, c’est-à-dire se garder la possibilité à tout moment de faire une bombe atomique ». Autrement dit, Téhéran s’interdit jusqu’à nouvel ordre la fabrication de la bombe, sans l’exclure pour autant s’il le juge un jour nécessaire. Va-t-on bombarder l’Iran pour ce motif ? C’est absurde. Si seulement Israël, l’Inde et le Pakistan, Etats nucléarisés hors de toute légalité internationale, en étaient restés au stade de « l’option nucléaire », on n’en serait pas là aujourd’hui.

Enfin, nous dit M. Tertrais, « la communauté du renseignement est devenue un peu plus pessimiste sur le temps qu’il faudrait à l’Iran pour produire dans ses propres installations suffisamment d’uranium hautement enrichi pour fabriquer la bombe : alors qu’elle évoquait traditionnellement la période 2010-2015, elle n’exclut pas désormais que cela puisse arriver dès 2009 ». En réalité, le rapport évoque « la fin de l’année 2009 » comme date la plus rapprochée, en indiquant que « cette éventualité est très improbable ». Mais cette amputation du texte permet à notre Cassandre de tricher sur les dates en faveur de sa thèse alarmiste.

Le plus intéressant réside toutefois dans la conclusion. « Le premier effet politique de la publication du texte américain, regrette l’expert, est de réduire à néant la perspective de nouvelles sanctions unanimes par le Conseil de sécurité » et de « rendre beaucoup plus difficile la poursuite des pressions contre Téhéran ». Assurément, mais pourquoi adopter des sanctions unanimes contre un Etat qui a gelé son programme nucléaire militaire depuis 2003 ? Question incongrue, sans doute.

Mais en définitive, que M. Tertrais se rassure : il a fait des émules. En Israël, la presse estime que le rapport américain est « un coup au-dessous de la ceinture contre les autorités israéliennes qui s’efforcent d’alerter la communauté internationale sur les ambitions nucléaires iraniennes ». Et à l’instar de notre expert, le ministre israélien de la Défense, Ehoud Barak, a déclaré avec assurance que l’Iran avait « probablement relancé son programme d’armes nucléaires depuis 2003 ».

Mieux encore, le gouvernement israélien considère désormais comme « très improbable » la perspective d’une action militaire contre l’Iran. « A n’en pas douter, on doit se réjouir à Téhéran des conclusions du renseignement américain », avouait pour finir Bruno Tertrais, visiblement la mort dans l’âme. Mais si les services secrets américains ont contribué à éloigner le spectre d’une guerre stupide et meurtrière, ce n’est pas seulement à Téhéran qu’on aura l’occasion de se réjouir.

Publicité

Auteur : Bruno Guigue

Normalien, énarque, aujourd'hui professeur de philosophie, auteur de plusieurs ouvrages, dont "Aux origines du conflit israélo-arabe, l'invisible remords de l'Occident (L'Harmattan, 2002).

commentaires