Moyen-Orient : les deux sources de l’aveuglement occidental

C’est hélas une donnée répétitive de l’histoire contemporaine : l’Occident se comporte au Moyen-Ori

par

lundi 17 avril 2006

C’est hélas une donnée répétitive de l’histoire contemporaine : l’Occident se comporte au Moyen-Orient comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Il y débarque avec fracas, sûr de lui et dominateur. Généreux dispensateur des bienfaits de la civilisation, il entend faire le bonheur des autochtones, contre leur gré s’il le faut. Fier de sa supériorité et confiant en son prestige, il n’hésite pas à envahir leur territoire, à redessiner les frontières, à installer des régimes politiques à sa convenance.

Cette arrogance occidentale, on la croyait définitivement révolue depuis la décolonisation. Avec optimisme, on pensait qu’elle était d’un autre âge, rejetée pour de bon dans les poubelles de l’histoire. On se trompait : elle resurgit sous nos yeux, plus péremptoire que jamais. Allergique à la nuance, elle décrète que « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». Menaçante, elle nous somme de choisir entre le Bien et le Mal. Avec obstination, elle veut nous entraîner dans un nouvel affrontement binaire dont le grotesque prêterait à sourire s’il ne justifiait, déjà, les pires turpitudes.

C’est cette arrogance qui fournit aujourd’hui son inspiration à une entreprise militaire colossale et sans précédent. Avec la subtilité d’un rouleau compresseur, l’hyperpuissance américaine déploie au Moyen-Orient, sans vergogne, son impressionnante armada. L’Amérique, pourtant, est une nation lointaine qui ignora longtemps cette région du monde. A croire que l’absence d’histoire commune avec cette terra incognita la prédisposait, en somme, à la pratique brutale de la tabula rasa.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pacte scellé avec Ibn-Saoud lui offrit les gisements pétrolifères de la péninsule arabique. Puis l’Amérique prit pied au Moyen-Orient durant la guerre froide, lorsqu’elle fit de l’Etat d’Israël le pivot de sa politique régionale. Après l’avoir considéré au prisme étroit de ses intérêts pétroliers, elle se mit à voir le Moyen-Orient avec des lunettes israéliennes : le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’y a pas gagné en clairvoyance.

L’Europe, elle, aimerait voir le Moyen-Orient avec des lunettes européennes. Mais en est-elle seulement capable ? Car elle est sous l’emprise d’une double influence dont elle ne parvient guère à s’émanciper : son alliance avec Washington et sa mauvaise conscience à l’égard d’Israël. Le général de Gaulle, en 1967, s’était pourtant affranchi de l’allégeance américaine, ce legs suranné de la guerre froide. Et en désignant l’Etat hébreu comme l’agresseur de la « guerre des Six Jours », il ruina d’un mot le mythe du David israélien en lutte contre le Goliath arabe.

Mais la geste gaullienne fut un moment d’exception, un éclair de lucidité dans la nuit épaisse de l’aveuglement occidental : ce n’est pas un hasard si elle a été aussitôt refoulée de la mémoire collective. Sitôt passé cet instant privilégié où l’on ouvrit les yeux, la mauvaise conscience à l’égard d’Israël exerça à nouveau ses effets aveuglants. Elle fournit derechef à la propagande israélienne l’un de ses principaux instruments : la dénonciation inlassable d’un antisémitisme, réel ou imaginaire, ayant pour fonction d’inhiber toute opposition aux entreprises de l’Etat hébreu.

Inquisition d’un nouveau genre, le procès en antisémitisme est une arme d’intimidation massive dont l’usure est improbable, à voir le succès jamais démenti de son utilisation ad nauseam. Obstinément, il orchestre une culpabilisation collective qui atteint son paroxysme lorsque les médias fixent l’attention sur le terrorisme : devant la vague des attentats-suicides en Israël, quel Européen a-t-il résisté au réflexe identificatoire avec les victimes, oubliant aussitôt celles, beaucoup plus nombreuses, du terrorisme d’Etat israélien ?

L’aveuglement occidental s’alimente ainsi à une double source : l’indulgence européenne y redouble la complaisance américaine à l’égard d’Israël. Le soutien américain à l’Etat hébreu, lui, est à la fois organique et stratégique. Il exprime une osmose entre les élites des deux pays qui paraît inaltérable. Mais il reflète aussi une stratégie commune de grande ampleur : la mise au pas des Etats « voyous » et la balkanisation du Moyen-Orient sur une base confessionnelle.

Dénuée de visées stratégiques, l’indulgence européenne, en revanche, traduit une identification spontanée avec cette enclave occidentale greffée au coeur du Moyen-Orient. L’indulgence européenne est pavlovienne : les Israéliens, après tout, ne sont-ils pas comme nous ? Ce que l’inconscient européen admire dans l’aventure sioniste, c’est l’idée qu’il s’est forgé de sa propre destinée : une nation de pionniers, inventive et laborieuse, qui s’est rendue maîtresse de la barbarie environnante. Si l’Occident l’admire tant, c’est parce que cette admiration flatte son narcissisme.

Sauf dans le cas britannique, l’indulgence européenne n’a donc rien de stratégique. La politique arabe de la France, même réduite à la portion congrue, en est l’illustration : pour l’Europe, la connivence avec Israël ne recoupe aucun intérêt majeur. Au contraire : prise au piège d’une familiarité supposée avec l’Etat hébreu, l’Union européenne ne voit même pas qu’elle est payée d’ingratitude par Israël à l’instant même où elle risque de s’aliéner la sympathie du monde arabe.

Candidate naturelle au leadership européen, la France en offre l’exemple caricatural : aucun pays occidental n’a été autant insulté par les autorités israéliennes, y compris sur son propre sol. Et pourtant, où sont les projets de résolution déposés par la France contre l’occupant israélien ? Quelle initiative a-t-elle prise pour imposer un règlement équitable du conflit ? Etrange relation asymétrique, où le procès d’intention permanent, du côté israélien, suffit à désamorcer toute critique digne de ce nom.

L’émancipation de la « vieille Europe » fut possible en 2003 face au bellicisme américain. Elle ne l’a jamais été à propos du conflit israélo-palestinien, où les chancelleries européennes saisissent tous les prétextes pour ne rien faire. Paralysé par son complexe freudien à l’égard d’Israël, le Vieux Continent se condamne de la sorte à une alternative stérile : soit le rôle du supplétif éclairé (Grande-Bretagne), soit celui du spectateur ambigu, rompu aux manœuvres diplomatiques à défaut d’action concrète ( France). Dans les deux cas, il se résout à la même impuissance devant un chaos dont il porte alors sa part de responsabilité, fût-ce par abstention.

Publicité

Auteur : Bruno Guigue

Normalien, énarque, aujourd'hui professeur de philosophie, auteur de plusieurs ouvrages, dont "Aux origines du conflit israélo-arabe, l'invisible remords de l'Occident (L'Harmattan, 2002).

commentaires