Les mosquées de France : un état des lieux. On est toujours loin du compte

Le Royaume-Uni - ancienne "puissance musulmane", rivale jadis de la "puissance musulmane française"- compte 1

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lundi 1 juin 2009

Vingt ans après la publication dans le Monde d’un article de Henri TINQ intitulé : "Plutôt que de multiplier les petits lieux de culte musulmans la France s’oriente vers la construction de "mosquées-cathédrales"" (le Monde 01/12/1989), un autre article parut récemment dans ce même quotidien  nous apprend que : "Ce vaste mouvement de [grandes mosquées] a été inauguré à la grande mosquée de Créteil (Val-de-Marne), qui a accueilli, mercredi 3 décembre[2008], ses premiers fidèles pour la prière de l’aube…". (Le Monde 04.12.08)

Ces deux constats identiques, mais séparés par un décalage d’une vingtaine d’années, signifient en réalité que malgré les efforts accomplis en matière d’ouverture de lieux de culte musulmans, la difficile et lente intégration de l’islam de France se mesure aussi à l’aune de la difficulté à intégrer la mosquée elle-même, architecturalement parlant, dans le tissu urbain français, même s’il est vrai que des inscriptions notoires ici et là participent à la visibilité et à la "reconnaissance" de l’islam français.

Seule une vingtaine de mosquées dans l’ensemble du territoire national métropolitain sont cependant, architecturalement identifiables en tant que mosquées portant un minaret, soit 0,01% des 1680 lieux de culte musulmans recensés par le Ministère de l’Intérieur -2000 environ dit-on de même source aujourd’hui- et le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM).

Comparativement, sur le plan même du nombre de lieux de culte, Henri Tinq écrivait, il ya vingt-ans toujours, que : "Les Pays-Bas comptent environ trois cents mosquées pour 400 000 musulmans. En France où la population d’origine musulmane est dix fois plus nombreuse, il n’ ya guère plus de mille salles de prières…"

Cette disparité est toujours d’actualité !

Le Royaume-Uni - ancienne "puissance musulmane", rivale jadis de la "puissance musulmane française"- compte 1600 lieux de culte pour environ 2 millions de musulmans, soit le double qu’en France. L’énorme écart entre les deux pays en matière d’offre de lieux de culte pour les musulmans de chaque pays est très révélateur de la spécificité française en ce qui concerne l’intégration de l’islam.

D’un autre côté, l’Allemagne -qui ne fut pas une "puissance musulmane" et pour laquelle l’implantation de l’islam est somme toute assez récente (1960") -la première mosquée française étant construite en 1857- possède, elle, selon La Croix, 159 mosquées avec coupoles et minarets et 2600 lieux de culte non identifiables de l’extérieur[1] pour les 3,5 millions de musulmans qui vivent dans ce pays, soit mille lieux de culte de plus qu’en France.

 Mme Claire de GALEMBERT, spécialiste de l’islam en France et en Allemagne (CNRS), pour qui "le champ islamique semble moins intégré en France qu’en Allemagne", constate que "le thème de la construction des mosquées bien que suscitant protestation et débats en Allemagne paraît en effet moins sujet à controverse qu’en France"[2].

En Espagne où le sentiment religieux catholique imprègne le quotidien des Espagnols et où l’empreinte de l’occupation musulmane médiévale est partout visible – tout comme le souvenir de la colonisation espagnole au nord du Maroc et au Sahara occidental est toujours vivant — le 1,5 millions de musulmans qui vivent dans le pays de Cervantès ont à leur disposition, selon le quotidien espagnol ABC[3], plus de 800 lieux de culte islamique dont 427 sont légalement reconnus. 

Quant aux autres pays limitrophes de l’Hexagone, comme l’Italie et la Belgique, ils offrent eux aussi, toute proportion gardée, plus de lieux de culte à leurs musulmans que n’en fait la France. Non pas que dans l’ensemble de ces pays les difficultés n’existent pas, que les protestations de tel ou tel groupe islamophobe, voire même raciste ne font pas souvent parler d’eux, mais globalement, ces sociétés ont montré beaucoup moins de réticences et une plus faible résistance à l’encontre de la demande pressante de lieux de culte musulmans qu’il en est le cas dans l’Hexagone.

Concrètement, quel est l’état des lieux concernant l’offre et la demande de lieux de culte en France ?

Des 1612 lieux de culte musulmans pour lesquels nous avons les données chiffrées de la surface totale, –surface culte et surfaces annexes- seuls 65 d’entre eux, c’est-à-dire 4%, ont une surface totale supérieure à 1000 m2 et 86% n’atteignent pas les 500 mètres carrés de surface totale chacun. En fait la catégorie des très petites surfaces de moins de100m2  compte à elle seule 643 lieux de culte et représente 40% du total.

22 lieux de culte ont une superficie supérieure à 2000m2 et seulement deux d’entre eux, la Grande Mosquée de Paris et celle d’Evry-Courcouronnes, atteignent les 7000m2. Quant aux mosquées qui possèdent un minaret, elles sont une vingtaine environ.

La surface totale d’un lieu de culte n’exprimant pas forcément sa capacité d’accueil ; la surface allouée au culte proprement dit illustre mieux cette carence et cette exiguïté. Parmi les 1629 lieux de culte qui ont déclaré les surfaces attribuées au culte, les très petites surfaces (-100m2) et les petites surfaces (101- 500 m2) totalisent 1560 lieux de culte soit 96% de l’ensemble. Seules deux mosquée se situent dans la catégorie des 2001m2-3000 m2 et la mosquée d’Evry qui avance le chiffre de 5000m2 de surface culte.

Dans les douze mosquées dont la surface totale de chacune est supérieure à 3000m2, l’Ile-de-France en possède huit, soit 69% de cette catégorie. Si nous additionnons distinctement les surfaces totales puis, les surfaces culte de l’ensemble des lieux de culte musulmans de France, nous constaterons que les musulmans de France ont à leur disposition environs 460 947 m2 de surface totale dont seulement 249 156 m2 sont attribués au culte proprement dit soit, 54% de la surface totale.

C’est le département de la Seine-Saint-Denis qui pavoise en tête du classement avec 31718 m2 de surface totale et 19144 m2 de surface culte soit respectivement 7% de la surface totale et 7,7% du total surface culte. Signalons en passant qu’il n’y a pas corrélation automatique entre l’importance de la population musulmane dans une région et le nombre de lieux de culte –cela dépend de nombreux facteurs qu’on n’analysera pas ici.

Ces statistiques n’ont aucun intérêt bien évidemment si nous ne les rapportons pas au nombre des "prieurs" qui fréquentent ces lieux de culte –j’éviterai de les appeler "pratiquants", terme très problématique.

En l’absence d’une base de données fiable concernant les statistiques de la fréquentation des lieux de cultes musulmans, il ne nous reste que les sondages, l’empirisme et l’estimation approuvée par quelques responsables de ces lieux de culte. Le chiffre de 17% de musulmans pratiquants (seuls les prieurs) qui fréquenteraient les lieux de culte islamiques en France pour la prière du vendredi et auquel aboutit également le sondage du CSA 2006, me semble la barre la plus haute qu’on puisse atteindre pour cette pratique.

Sur cette base, si nous optons pour l’estimation "consensuelle" de la population musulmane de France, c’est-à-dire 5 millions de musulmans "potentiels", on atteindra 850 000 "prieurs" le vendredi pour l’ensemble du territoire national métropolitain.

Par ailleurs, si on considère que l’espace nécessaire pour un musulman pour l’accomplissement de sa prière est d’un mètre carré environ, il faudra donc autant de mètres carrés pour le même nombre d’individus.

 Ainsi, on obtient un espace total alloué au culte de 249 057 m2, pour 850 000 prieurs. Il en faudra donc environ 600000m2 pour satisfaire la demande en superficie culte que les 200 projets qui sont en cours, selon le ministère de l’intérieur, ne peuvent en aucun cas combler. A moins que chacun de ces édifices occupe une emprise au sol de 3000 m2 culte - ce qui rend nulle la faisabilité de ces projets vu la taille de ces édifices, de la pertinence de leur distribution géographique sans compter les restrictions imposées par le même ministère à la collecte des fonds et la conjoncture économique actuelle, pour ne citer que ces contraintes.

En d’autres termes, la demande en lieux de culte musulmans reste pressante et elle s’exprimera avec beaucoup plus de vigueur dès que des conditions plus favorables le permettront, relançant ainsi la reprise en chaîne d’ouverture de lieux de culte, d’autant plus que dans le contexte sociopolitique et géopolitique actuel la ferveur religieuse a encore de beaux jours devant elle.



[1] La Croix, 10 octobre 2007.

[2] GALEMBERT (de) Claire, La gestion publique de l’islam en France et en Allemagne, les modèles nationaux à l’épreuve, in les Codes de la différence, race, origine, religion, France-Allemagne-Etats-Unis, ss.dir. Riva KASTROYANO, Paris, Sciences Po, 2005, p.175-202.

[3] ABC, 3 janvier 2007.

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Sociologue, attaché au Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques (CADIS)-Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Diplômé du Centre de Recherches et d'Analyses en Géopolitique (CRAG), aujourd'hui : Institut Français de Géopolitique (I.F.G). Auteur de : l'islam et les musulman en France. Une histoire de mosquée, Paris, l'Harmattan, juin 2010, 370 p.

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