Samedi 26 July 2014
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Laurent Mucchielli : « La violence surgit là où il n’y a pas d’autres recours »

Laurent Mucchielli : « La violence surgit là où il n’y a pas d’autres recours »
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Sociologue, chercheur au CNRS, enseignant à l’université Versailles Saint-Quentin en Yvelines, Laurent Mucchielli répond à nos questions à l’occasion de la parution du livre « Quand les banlieues brûlent...Retour sur les émeutes de novembre 2005 » aux éditions La Découverte.

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Les émeutes qui se produites en France en novembre 2005 ont été d’une ampleur sans précédent. Une situation jamais vue qui a même focalisé l’attention du monde sur notre pays. Comment expliquer l’ampleur prise par ces évènements et leur extension inédite ?

Ce fut effectivement du jamais vu. Depuis Vaulx-en-Velin en 1990 et Mantes-la-Jolie en 1991, la société française a connu des émeutes pratiquement chaque année. Mais ces émeutes ont toujours concerné un quartier en particulier et rarement duré plus de 3 ou 4 jours. Entre novembre dernier, pour la première fois dans notre histoire contemporaine, l’émeute a perdu ce caractère localisé et de courte durée. Pendant trois semaines, ce sont, à des degrés très divers, plus de 280 communes qui ont été concernées, plus de 250 millions d’euros de dégâts, quelques 4 500 gardes à vue et plus de 600 condamnations, dont beaucoup à de la prison ferme.

Pour tenter de le comprendre, j’ai monté une équipe de recherche composée de neuf personnes, dont cinq sont des sociologues ou intervenants « de terrain », c’est-à-dire qui travaillent voire qui vivent dans les quartiers populaires depuis de longues années. Adossé à l’analyse sociologique des « zones urbaines sensibles », ce travail de terrain nous a permis de comprendre les raisons de la colère qui s’est exprimée simultanément dans tant de quartiers.

Nous en avons conclu notamment que les émeutiers exprimaient leur ras-le-bol face à l’accumulation de quatre types d’humiliations : le rapport à la police, le rapport à l’école, la situation d’absence de travail et donc de perspectives d’insertion sociale, et enfin le sentiment plus général d’être rejetés par la société française, en liaison avec le fait qu’il s’agit essentiellement de jeunes « issus de l’immigration ». C’est cette communauté de sentiments, articulée sur une situation économique et sociale qui n’a cessé de se dégradée depuis le début des années 1990, et qui a même empiré sous le gouvernement actuel, qui explique cette sorte d’identification et de mobilisation collectives à travers l’émeute.

Parmi les contrevérités assénées lors de ces évènements, et développées par Nicolas Sarkozy lui-même, ont été mis en cause tour à tour des chanteurs de rap, le mode de vie de certains habitants (la polygamie ou la prétendue démission parentale), des bandes délinquantes organisées et même des militants islamistes qui auraient manipulé en sous main les émeutiers. Or vous rappelez qu’un démenti cinglant a été opposé à ces fables. Dès lors comment expliquez qu’un ministre ait pu à ce point déformer la réalité des faits ? Ignorance ou calcul ?

La théorie de l’organisation des émeutes par les « bandes délinquantes » a en effet été rapidement soutenue par le ministère de l’Intérieur et par son réseau de parlementaires UMP. Elle n’est pas nouvelle en réalité, et structure un certain discours policier sur les « violences urbaines » depuis le début des années 1990 (je l’avais analysée dans un précédent livre : Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, La Découverte, 2ème éd. 2002).

Réactivée dès le début des émeutes, cette théorie a conduit le ministre de l’Intérieur à déclarer devant l’Assemblée nationale que « 75 à 80 % » des émeutiers interpellés étaient des délinquants bien connus et que les émeutes traduisent notamment « la volonté de ceux qui ont fait de la délinquance leur activité principale, de résister à l’ambition de la République de réinstaurer son ordre, celui de ses lois, dans le territoire ».

Or, même si parmi les émeutiers l’on a bien trouvé des jeunes délinquants qui s’en sont donnés à cœur joie, cette théorie sera d’abord démentie par les magistrats, notamment ceux du tribunal correctionnel de Bobigny jugeant en comparution immédiate la plupart des émeutiers poursuivis en Seine-Saint-Denis. Pour eux, « la très grande majorité présentent un profil de primo-délinquants ».

Constat confirmé par d’autres parquets. La thèse de l’organisation délinquante sera ensuite démentie par un des propres services du ministère, les Renseignements généraux, dont le journal Le Parisien révèlera le 7 décembre un rapport sur les émeutes datant du 23 novembre, qui diagnostique « une forme d’insurrection urbaine non organisée », « une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme », animée par des jeunes « habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française ».

Le rapport ajoute que l’État s’est surtout préoccupé de « la montée de l’islamisme radical et du terrorisme religieux » et a « négligé le problème complexe des banlieues ». Au moment où l’extrême droite et la presse étrangère soulevaient la question du rôle de cet « islamisme radical », et alors que le ministre de l’Intérieur avait évoqué la menace des « extrémistes » et annoncé sa volonté d’expulser les émeutiers de nationalité étrangère même titulaires d’un titre de séjour, ce sont à nouveau les RG ainsi que la DST qui ont démenti toute implication des groupes musulmans radicaux.

Le camouflet est, en effet cinglant et vous avez raison de dire qu’il pose la question de l’attitude du ministre. Il est impensable qu’il n’ait pas eu connaissance des rapports de ses propres services. En réalité, comme le montre Nasser Demiati dans notre livre, N. Sarkozy semble avoir adopté une stratégie délibérée de provocation et de stigmatisation des jeunes des quartiers populaires depuis son retour au ministère de l’Intérieur en juin 2005. Et s’agissant d’un homme qui a depuis longtemps annoncé sa candidature à l’Élysée, il y a nécessairement un calcul électoral derrière cette stratégie. Mais ce n’est pas à nous à dire lequel.

Dans les témoignages très forts que vous avez recueillis dans ces quartiers relégués, on s’aperçoit que beaucoup d’habitants soutiennent ou à tout le moins disent comprendre les émeutiers et expliquent leurs gestes par la désespérance. Là encore, la plupart des médias et des politiques ont plutôt décrit des habitants exaspérés par les violences. Comment expliquez vous cette nouvelle césure entre réalité et discours, et ce soutien assez franc (à l’exception bien sûr des sympathisants du FN qui soutiennent sans réserve la répression policière) exprimé par un grand nombre d’habitants à l’endroit des jeunes émeutiers ?

Je crois que, malheureusement, beaucoup de gens (et beaucoup de responsables politiques nationaux) adhèrent à une idée fausse et dangereuse qui consiste à opposer certaines catégories d’habitants les unes aux autres : les jeunes contre les vieux, les « mauvais jeunes » contre les « bons jeunes », ceux qui auraient « choisi la délinquance » contre ceux qui « voudraient vraiment s’en sortir ».

Ces représentations manichéennes simplistes guident largement les politiques publiques depuis des années. Or elles sont largement fausses. S’il y a bien sûr des trajectoires multiples au sein de la population des quartiers, s’il y a des parcours scolaires très différents au sein de la jeunesse et si tout le monde n’est pas au chômage, il n’en reste pas moins que la plupart des habitants de ces quartiers ont aussi en commun une certaine expérience de la vie marquée par la précarité économique, un rapport parfois difficile aux institutions (école, police, services sociaux), le mépris et la discrimination ressentis de longue date et liés à leur statut d’hommes et de femmes « d’origine étrangère ».

Ainsi, comme le montre Eric Marlière dans notre livre, beaucoup de mères de famille parlent de leur rapport difficile à l’école de leurs enfants et parlent du mépris qu’elles ont ressenti. Les pères de famille parlent quant à eux de l’absence de travail et se sentent piégés avec leurs familles dans cette situation économique. Enfin, nous avons interrogé aussi les grands frères, y compris ceux qui ont joué le jeu de l’institution scolaire et qui ont des diplômes universitaires.

Mais la réalité est que eux aussi galèrent souvent dans des emplois précaires et racontent leurs expériences de discrimination à l’embauche. Dès lors, au final, il n’est pas surprenant de constater que, tout en désavouant le fait de brûler la voiture du voisin ou l’école du petit frère, ces adultes nous ont exprimé une réelle compréhension voire une empathie pour ces jeunes émeutiers qui exprimaient donc à leur façon un malaise plus général.

Parmi les politiques, vous indiquez que rares sont ceux qui ont reconnu le caractère éminemment social des émeutes et appelé à des mesures urgentes pour vaincre durablement la crise des banlieues. Par ailleurs, aucune politique volontariste d’envergure n’a été pensée ni mise en place. Passée la sidération des premiers jours, comment expliquer cette inaction ?

Avant tout il y a le poids des représentations manichéennes dont je viens de parler, qui conduisent certains à criminaliser l’émeute et qui, en retour, discréditent les approches visant à essayer de comprendre les messages politiques que les émeutes portent à leur manière. Dans notre livre, Véronique Le Goaziou a analysé l’ensemble des réactions politiques pendant les émeutes.

Elle montre que, dans que la classe politique française, au niveau des responsables nationaux (les élus locaux, proches du terrain, ont souvent vu les choses différemment), seuls quelques Verts et quelques communistes ont proposé un discours différent de celui tenu par le gouvernement et largement soutenu par le parti socialiste, à savoir la priorité du rétablissement de l’ordre.

L’extrême gauche n’est montée au créneau que sur la loi instaurant l’état d’urgence, mais elle n’a pas entendu le message politique des émeutes. Quant à l’extrême droite et surtout la droite extrême de Ph. De Villiers (qui a trouvé une nouvelle jeunesse politique à cette occasion), elle s’en est donnée à cœur joie pour promouvoir une « lecture ethnique » des émeutes. En outre, on sait peu que c’est Marine Le Pen qui, la première, a réclamé le recours à l’état d’urgence. Elle a donc été entendue.

Quant on voit par ailleurs la facilité avec laquelle sont revenus dans le débat public les thèmes de la démission des parents et finalement celui de la polygamie, nous disons que les réactions politiques face à ces émeutes auront sans doute marqué en fin de compte une nouvelle étape dans la « lepénisation des esprits ». Et cette situation doit beaucoup à l’absence de discours alternatif fort porté par les partis de gauche. Quant à l’absence de grande politique volontariste, elle découle logiquement de la non reconnaissance officielle du caractère politique des émeutes.

En même temps, chacun sent bien qu’il y a un malaise et, sans parler des nombreux travaux sociologiques, le gouvernement n’ignore pas les rapports de l’Observatoire des zones urbaines sensibles qui décrivent clairement la situation économique et sociale de ces quartiers. De là l’annonce précipitée du rétablissement de certains crédits de la politique de la ville (les crédits aux associations) puis la recherche de quelques nouvelles mesures à afficher pour répondre à ce malaise. Mais ceci s’est fait dans l’urgence et même dans l’improvisation. Le CPE en est l’illustration finale...


Quel est alors ce message politique des émeutes et que faudrait-il faire pour sortir de cette crise dont vous dites qu’elle peut se reproduire à l’avenir ?

Il faut revenir à ce que nous évoquions au début de cet entretien. Au fond, au terme de cette recherche, les émeutes nous apparaissent comme l’expression d’une colère un peu désespérée liée à des sentiments d’exclusion, d’injustice et de mépris. Lorsque nous avons interrogé des émeutiers, ils nous ont fondamentalement parlé des humiliations qu’ils ressentent à quatre niveaux : 1) le rapport à l’école et, pour beaucoup, l’expérience précoce de l’échec ou de la marginalisation, 2) le rapport à la police et cette expérience quasi quotidienne des contrôles discriminatoires, des rapports de force et du mépris, 3) l’absence de travail et, du coup, l’absence de perspective d’insertion sociale qui en découle (car le travail est la condition sine qua non pour accéder au logement et pour être en condition de se projeter dans l’avenir en envisageant de fonder sa propre famille), 4) le sentiment d’être globalement mal-aimés par cette société française qui leur renvoie en permanence une image dévalorisante d’eux-mêmes et ne cesse de les suspecter de ne pas être (et de ne pas être capables de devenir) de « bons citoyens ».

La colère de l’émeute exprime à la fois le ras-le-bol de tout cela et le sentiment d’être dans l’impasse. Dès lors, les émeutes ne peuvent que se reproduire. La seule chose qui l’a déjà empêché au plan local (car tous les quartiers dits sensibles n’ont pas versé dans les émeutes de novembre dernier) et qui pourrait l’empêcher au plan national, c’est la possibilité de politiser cette situation, c’est-à-dire l’existence de forces politiques capables de représenter et de défendre les populations des quartiers pauvres, qui sont massivement de nos jours des populations « issues de l’immigration ». La violence surgit là où il n’y a pas d’autres recours, là où il n’y a pas de possibilité d’exprimer un conflit et d’avancer dans une négociation. La solution est donc politique.


Propos recueillis par Fatiha Kaoues

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