Iran : la victoire des « défavorisés »

A l’instar d’une grande partie du monde musulman, particulièrement celle du monde arabe, la jeunesse d

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dimanche 21 juin 2009

Ce mois de juin a été marqué par deux discours et deux rendez-vous électoraux des plus importants dont les conséquences sont en mesure de dessiner l’orientation sur le devenir du monde concernant le problème central de notre époque : dialogue ou conflit des civilisations ? Le lieu géographique de l’ensemble de ces évènements est l’Orient, et au cœur de ces évènements le rapport Islam-Occident dont le conflit israélo-palestinien est la traduction la plus parlante.

Le premier événement a été le discours-programme d’Obama au Caire, lieu symbolique, berceau des civilisations, du brassage religieux et de la symbiose entre tradition et modernité. S’adressant aux musulmans, le président américain a évoqué la portée spirituelle, le message de paix de l’Islam et l’apport de cette civilisation à la culture mondiale, en signalant que les musulmans d’aujourd’hui se sont écartés de l’esprit de ce message. L’aspect culturel de son discours visait une finalité politique dont l’idée centrale est la réconciliation des musulmans avec l’Islam, réconciliation ayant pour modèle politique les pays modérés, en l’occurrence l’Egypte, et la non-violence comme philosophie de lutte, jalons d’une refondation de la relation de l’Amérique avec les pays musulmans.

Cette philosophie réduit le conflit israélo-palestinien à un conflit de droits civiques et fait l’impasse sur sa nature coloniale. Ce conflit, d’essence coloniale, dépasse ses seuls protagonistes (Israéliens et Palestiniens) pour jeter la lumière sur le rapport qui l’englobe : Occident-Islam. La portée programmatique du discours d’Obama au Caire visait avant tout à infléchir l’orientation des élections au Liban et en Iran, une orientation qui s’avérerait en conformité avec la stratégie américaine dans la région. Le discours d’Obama dirigé essentiellement aux musulmans, à une semaine près des élections libanaise et iranienne voulait peser de tout son poids pour faire chuter l’opposition libanaise, avec le Hizbollah à sa tête et le triomphe des réformistes en Iran.

Avec l’aide des pays arabes « modérés », l’argent de l’Arabie Saoudite, un mode électoral archaïque et une pression internationale sans précédent, le but a été atteint au Liban. Par sa configuration ethnique et sa constitution historique, le Liban est sensible au souffle de l’Occident. Le Hizbollah, par la voix de son leader Hassan Nassrallah, acceptant la voie de la légalité, en se soumettant à la volonté populaire incarnée par les urnes prouve que l’esprit démocratique et l’esprit politique du Hizbollah ont pour seul axiome qu’aucune volonté ne peut prévaloir sur celle du choix du peuple. Beaucoup d’encre a coulé sur la force militaire du Hizbollah et sur sa capacité à imposer un ordre politique au Liban. La réalité a prouvé que celui-ci est profondément ancré dans le tissu socio-politique de ce pays et que cette force victorieuse contre Israël accepte sa juste place d’opposant dans l’échiquier politique interne.

Les mouvements islamistes réputés d’essence dictatoriale ont accepté la légalité des urnes en reconnaissant leur défaite et en gardant toute leur confiance dans l’administration de leur pays qu’ils projetaient de gouverner. Le scénario libanais ne s’est pas produit en Iran. Et cela était déjà prévisible. Ahmadinejad était le candidat favori, et tout le destinait à un deuxième mandat. L’important était de transformer sa victoire certaine en un véritable procès du régime. Bien avant les élections, l’idée d’une victoire probable d’Ahmadinejad ne pouvait être que le produit d’un bourrage des urnes. Une campagne médiatique soigneusement orchestrée donnait l’impression que Téhéran était plus proche de l’Occident qu’elle ne l’était de sa révolution et de ses dirigeants.

Nous ne faisons nullement l’impasse sur la dynamique sociale de la société iranienne dont une partie, principalement la jeunesse des villes, aspire à un changement, et elle n’est pas des moindres car elle a représenté 33% des suffrages exprimés. Mais cette dynamique ne peut faire l’économie d’une autre vérité : l’Iran ne se réduit pas à une partie de la jeunesse de Téhéran. Les élections iraniennes, contrairement à ce qui se dit ici et là, principalement sur l’échec et la condamnation de la république islamique, s’inscrivent dans l’esprit de la révolution de 1979, car elles signent la victoire définitive des « pieds-nus ».

Ceux qui ont voté pour Ahmadinejad n’ont pas accès à Internet, ne se projettent pas dans la vie des stars, n’ont pas des portables multifonctions, ne portent pas de brassards, ne souffrent pas d’un manque de liberté, mais d’un manque de justice sociale. Ils n’ont pas l’esprit tourné vers l’Occident, mais vers ce fils du peuple et cette révolution qui a fait d’un fils de forgeron le serviteur d’un peuple, un peuple déterminé à transformer l’histoire du monde.

La réélection d’Ahmadinejad s’inscrit donc dans la fidélité de la révolution islamique de 1979. Les fils des « pieds-nus » de 1979 veulent poursuivre les idéaux de leurs pères. Ce qui manquait aux iraniens et au monde au temps du Chah, ce n’était pas l’idée de liberté, mais celle de la justice. Au nom des Lumières et de la philosophie libérale, l’Occident a fait sombrer le monde durant plus de 3 siècles (l’esclavage et la colonisation) dans un océan d’injustice. La victoire d’Ahmadinejad est la victoire du peuple. Le triomphe définitive de la Révolution islamique. De la souveraineté populaire. De l’idée de la justice.

A l’instar d’une grande partie du monde musulman, particulièrement celle du monde arabe, la jeunesse de Téhéran vit selon l’expression de Marc Côte, dans un espace retourné vers l’Occident (1). Contrairement donc à l’univers arabe, le modèle pour le peuple iranien ne résidait pas dans sa jeunesse huppée et ses aspirations à la modernité, mais dans l’Iran profond et sa culture musulmane. Ce qui est reproché à Ahmadinejad se situe plus dans sa condition sociale et ce qu’elle porte comme promesse de lutte contre la corruption, que dans ses choix politiques.

C’est sous le règne de Khatami, le promoteur de l’idée du dialogue des civilisations, que l’Iran a été étiqueté comme étant le centre de l’axe du mal. C’est la détermination d’Ahmadinejad dans sa confrontation avec l’ordre injuste du monde qui a accru sa popularité en donnant aux Iraniens le sentiment qu’ils doivent traduire leur puissance en mission pour un monde plus juste.

Ahmadinejad était presque un inconnu en 2005. En tant que tel, il a gagné les élections présidentielles contre Khatami. Rafsandjani repoussé aux élections législatives et présidentielles ne lui restait que ses intérêts à défendre. Comment expliquer alors l’alliance de l’ensemble des candidats à la présidentielle et du camp réformiste contre la personne d’Ahmadinajad ? L’Iran nous a habitué depuis 1979 à des élections honnêtes, l’administration a fait preuve tout au long des élections qu’a connu l’Iran qu’elle n’était jamais au service du gouvernement mais au service du peuple.

Ahmadinajad a toujours exercé ses fonctions politiques en jouissant de la légitimité populaire. Peut-on admettre qu’un homme, face aux défis qui attendent l’Iran, puisse continuer à se considérer comme le serviteur du peuple en sachant qu’il lui a volé sa victoire ? Peut-on réduire l’administration iranienne à une administration d’un pays arabe proche (l’Egypte) ou lointain (l’Algérie), qui lui, sans l’ombre d’un doute, a toujours fait et défait des élections pour le plaisir du Prince avec la bénédiction des capitales occidentales ?

La vieille garde, la noblesse du régime en quelque sorte refuse, d’admettre qu’un fils de forgeron, le peuple tout court, les pieds-nus, les représente. Le peuple a besoin d’être représenté et n’accède à la conscience de lui-même que sous l’égide d’une élite éclairée. Pour ce courant de pensée et son relais en Occident, avec Ahmadinejad et le guide de la révolution islamique, l’Iran est condamné à l’échec.

Dans cette opposition, se dessine également l’orientation philosophique assignée à la Révolution. Les réformistes, en créant l’illusion d’une victoire des élections, puisqu’ils l’ont gagné sur le plan médiatique en jetant ensuite le discrédit sur le régime (le résultat n’étant pas en leur faveur), veulent se réapproprier la Révolution, l’embourgeoiser et la confiner dans le cadre de l’Etat-nation. Iraniser la Révolution islamique et faire de l’Iran l’alpha et l’oméga de l’action politique.

Cette tentative d’embourgeoiser la Révolution a comme toile de fond l’esprit de la Révolution française. Cette tendance était présente au sein du mouvement révolutionnaire, mais reléguée à l’arrière-plan par la stature de Khomeiny et le souffle de la spiritualité politique de la Révolution. Cette occidentalisation contre laquelle s’est soulevé le peuple iranien en 1979 a fini par gagner une frange de sa population par le biais de la globalisation.

L’occidentalisation du monde durant les deux derniers siècles allait de paire avec la modernité. La modernité dans le monde musulman a donné naissance à une domination de l’Etat contre la société se transformant ainsi en obstacle majeur à l’émancipation du peuple et à l’avènement de la démocratie. La modernité politique dans le monde musulman s’est avérée antipopulaire dans sa pratique. Traité comme un serf, il ne reste au peuple qu’à choisir entre résignation, servitude, l’exil, le suicide ou la folie meurtrière.

C’est cette équation occidentalisation-modernité que l’Iran rejette et refuse. La victoire d’Ahmadinajd signe la victoire définitive de l’avènement de la spiritualité politique(2) comme facteur déterminant de la globalisation. Elle constitue ainsi l’accomplissement de la Révolution islamique de 1979. C’est contre la modernité politique que s’insurge l’islam politique. Si « l’islam politique est incapable de répondre au défi de la modernité politique (3) » c’est parce qu’il en est la négation. La modernité politique comprise comme sécularisation du politique et la séparation des sphères engendre inéluctablement l’exclusion du peuple comme acteur politique en érigeant une minorité occidentalisée, dominatrice et arrogante, en avant-garde prédatrice des richesses de la nation.

La globalisation est un coup de marteau asséné au couple occidentalisation-modernité. La victoire des « pieds-nus »aux élections iraniennes a pour tâche philosophique de libérer le monde de l’emprise idéologique de la modernité politique. La globalisation, par l’élection d’Ahmadinajad, est une sortie définitive de la théorie philosophique de l’histoire comprise comme le devenir monde de l’Occident.

Le monde, aujourd’hui plus que jamais, souffre d’un manque criant de justice. Le monde a besoin de l’Iran. L’Iran d’Ahmadinajad. Il apporte aux déshérités du monde la voix qui leur manque. Sa réélection marque le basculement du monde et son déplacement vers un horizon social où la justice est le bien suprême. La liberté telle qu’elle s’est déployée dans la philosophie occidentale a fini par l’ensauvagement du monde. Le dernier évènement en date est le discours de Netanyahou. C’est la mise à nu du visage occidental : plein de suffisance, dominateur et arrogant.

Il a pu réconcilier les deux camps politiques adverses dans le monde arabe. L’Occident n’a émis aucune critique à l’endroit de son discours. La réaction de l’Occident et du monde arabe au discours de Netanyahou déplace le conflit israélo-palestinien de conflit régional, politique, vers sa vraie nature : Occident-Orient. A l’image de la Grèce antique, deux vérités se font face. Le conflit ne fait place à aucune relève philosophique. La scène est tragique.

La modernité politique a sévi pendant des siècles en donnant crédo à la citation de Pascal : « Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Un des représentants de cette doxa, en l’occurrence Alexandre Adler, dans la présentation de son livre Le monde est un enfant qui joue, le mercredi 17 juin à la librairie Kleber à Strasbourg, a interrompu mon intervention en me refusant de poursuivre mon idée. Après l’avoir écouté pendant une heure trente minutes, il n’a pas daigné m’accorder deux minutes. Il a suffi qu’il entende que les élections iraniennes représentaient la victoire des « pieds-nus » pour que la sentence tombe : je n’avais plus le droit à la parole.

La modernité politique là où elle s’est manifestée n’a jamais admis que le règne de sa vérité. Hier Gaza, aujourd’hui l’Iran : le même scénario se répète. L’univers orwelien étale son emprise sur la scène médiatique. Ayant pour objet d’étude la réalité occidentale, 1984 d’Orwell s’applique sur la conception de la vérité dans la pensée occidentale. Soit dans sa forme marxiste, soit dans sa forme libérale, le totalitarisme est consubstantiel à la vérité occidentale. Les partisans de la modernité politique se sont toujours opposés, soit par des putschs, soit par des élections fabriquées, soit par l’arrêt du processus électoral, à la souveraineté populaire. L’Iran n’est ni à l’image de l’Ukraine, ni à celle d’un pays arabe et ni à celle de l’Iran de 1953.

Le temps est venu pour l’Occident d’apprendre à considérer sa vérité comme étant le produit de son histoire. Et l’histoire de l’Occident n’est pas celle du monde. La victoire d’Ahmadinejad a pour visée philosophique l’avènement d’une autre vérité sur la scène du monde. Ce qu’Alexandre Adler ne m’a permis de dire à Strasbourg, Oumma me permet de l’écrire.

Notes :

(1) Marc Côte, l’Algérie ou l’espace retourné, Flammarion, 1988

(2)Je renvoie le lecteur à mon article : « l’Iran, une menace ? La leçon de Foucault », Oumma, 11et 24 mars 2009

(3) Yann Richard, « La république islamique s’est condamnée à l’échec », le monde, 17/06/ 2009

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Ancien professeur à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts d’Alger

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