Interview inédite de Rached Ghanouchi, leader historique du mouvement tunisien « Renaissance »

Dans cet entretien inédit réalisé à Londres en juin 2001, par les chercheurs Vincent Geisser et Chokri Ham

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dimanche 30 janvier 2011

Dans cet entretien inédit réalisé à Londres en juin 2001, par les chercheurs Vincent Geisser et Chokri Hamrouni, le leader historique du parti tunisien « Ennahda » se livre sans tabou : Rached Ghanouchi évoque son enfance, ses premiers engagements de jeunesse, son admiration adolescente pour la figure de Nasser, sa vie d’immigré en France, sa militance dans la mouvance islamiste et bien sûr son combat contre les dictatures de Bourguiba et de Ben Ali. Un document unique Oumma.com.

Pourriez-vous nous parler de votre enfance en Tunisie ?

Je suis né en 1941 à Hamma de Gabès qui était une zone occupée militairement par les Allemands puis « libérée » par les Français. Nous étions une famille de 10 enfants : 6 garçons et 4 filles. Mon père était paysan, un petit agriculteur. Il avait appris le Coran par chœur. C’était un homme pieux. Ma famille était attachée à la religion. Toute ma famille était pratiquante. Dans notre village, la religion était comme la tradition. Mon père, lui, était bien formé sur le plan religieux : il était le seul sur le plan religieux à connaître le Coran. Il faisait la récitation du Coran.

Moi-même avant de rentrer à l’école primaire de Hamma, je connaissais déjà un quart du Coran. J’avais un frère juge, un autre avocat et les autres frères étaient paysans. Mon oncle était fellagha mais pas mon père qui était religieux. Mon oncle était un leader du mouvement fellagha. La première fois que j’ai vu une arme, c’était chez mon oncle. Il était combattant mais pas très pratiquant.

La première fois que j’ai vu ma mère pleurer, c’est lorsque mon oncle a été arrêté. Ma mère pleurait. J’avais 10 ans. Je considère aujourd’hui que par cet acte j’ai commencé la politique. À ce moment, j’ai découvert la France et la politique. J’avais beaucoup de respect envers mon oncle, le frère de ma mère. Il était président d’une cellule du parti (le Néo-Destour) et leader de Hamma. Mon oncle était bourguibien. Il était au côté de Bourguiba. Oui, mon oncle était bourguibiste ! Il était même en danger de mort car il était bourguibien. Mais il a changé progressivement à l’égard de Bourguiba quand il a découvert que Bourguiba était contre la religion, contre l’arabisme. Ma région (Gabès) a été très influencée par le nassérisme. Nous étions nassériens ! Moi-même, je me souviens de la figure de Nasser. J’entendais parler de Nasser par mon oncle et par mes frères étudiants à Tunis. J’ai été marqué par Nasser. Mes frères m’ont donné des images de Gamal Abdel Nasser. Lorsque j’ai quitté la Tunisie en 1954, je voulais aller en Égypte. L’Égypte était pour moi le centre du monde ! […]

 Après votre bac, vous avez été admis à la prestigieuse université islamique de la Zitouna. Quels souvenirs conservez-vous de votre vie étudiante ?

En 1954, je suis rentré à la Zitouna et j’y suis resté sept ans. J’étais passionné de littérature, de lecture. J’étais un élève moyen dans les sciences. J’étais dans un foyer très simple, très modeste. C’étaient mes frères qui payaient la pension, le foyer. J’ai vécu le conflit Bourguiba/Ben Youssef. J’étais en danger de mort à Hamma. L’armée française sécurisait la zone et a tiré : j’ai failli mourir. J’ai été aussi marqué par une voiture brûlée par les Français : c’était un louage que justement j’aurais du prendre.

À la Zitouna, j’appartenais à la génération marginalisée car le français dominait. J’avais conscience de cette marginalisation. L’indépendance a été un choc pour moi. Je voulais être ingénieur. Je ne voulais pas faire du droit. Je voulais être ingénieur pour apporter le progrès à ma famille. Après la Zitouna, j’avais le choix entre le droit en arabe et la théologie en arabe. C’étaient les deux possibilités. Mais je n’en voulais pas. J’ai vécu la marginalisation. Je voulais changer. J’avais vraiment conscience : c’était pénible ! J’ai cru que je n’étais pas dans mon pays. J’ai vécu l’exil dans mon propre pays. Je me sentais étranger dans mon propre pays.

C’est à cette époque que vous avez décidé de partir en Egypte car Nasser représentait pour vous le leader arabe idéal et Le Caire le cœur intellectuel et politique du monde arabe ?

En 1964, j’ai décidé de partir au Caire. Je voulais m’unir avec moi-même. J’ai voulu changer. J’ai fait une année dans un centre culturel. Mais je n’avais pas assez d’argent pour aller au Caire. J’ai décidé de faire enseignant dans le primaire à Gafsa. J’ai été maître (mu’alim) pendant un an, en 1963.

En 1964, je suis allé au Caire en passant par la Libye. Je me suis inscrit à l’Université du Caire en filière agriculture. Nous nous sommes retrouvés 40 Tunisiens à chercher une inscription et nous avons même manifesté devant la maison de Nasser pour obtenir cette inscription à l’Université du Caire. Nasser est finalement intervenu en faveur de notre inscription à l’Université du Caire. J’ai commencé quatre ou cinq mois mais entre-temps, l’ambassade de Tunisie au Caire a demandé l’annulation de notre inscription et même notre expulsion d’Égypte. Le régime tunisien était contre toute relation avec l’Orient. Il voulait attacher par la force la Tunisie à l’Occident ! Pour le régime, c’était un crime d’aller en Orient faire ses études ! Tout était fait pour nous empêcher d’étudier en Orient. C’était une très grande déception pour moi car Nasser a cédé à Bourguiba. Nous avons été expulsés et chassés d’Égypte. Moi, j’ai continué ma rébellion. J’ai même voulu partir en Albanie. J’ai voulu partir en Albanie car je suivais la radio albanaise. Je croyais que c’était un endroit idéal ! (rires de Rached Ghanouchi)

Je voulais partir à l’extrême opposé de Bourguiba ! Un ancien étudiant tunisien d’Albanie m’en a dissuadé. J’ai donc décidé d’aller en Syrie où l’on m’a confié à des amis.

J’ai quitté le Caire pour la Syrie en 1964-1965. Je me suis inscrit en philosophie. J’avais des professeurs célèbres à l’Université de Damas. J’ai fait quatre ans de philosophie à Damas. Il y avait plus de 150 étudiants tunisiens, essentiellement des Zitouniens. Il y avait des baasistes, mais moi j’étais nassérien. J’ai rejoins l’Union socialiste nassérienne pour reconstruire l’unité arabe avec la Syrie et l’Égypte. Toutes les tendances politiques étaient présentes à Damas.

Vous n’étiez pas encore « Frère musulman » et toujours nassérien ?

C’était de l’affection, de la passion. Pour moi, Nasser était l’oasis où l’on se réfugiait contre la décadence de Bourguiba. Nasser était le refuge. Nous étions comme en exil par rapport au bourguibisme. À l’époque, je n’avais pas encore conscience de la divergence entre le nationalisme arabe et la religion. Je n’avais aucune considération pour Bourguiba. Je n’avais aucun amour pour Bourguiba !

À l’Université de Damas, qui était fortement politisée à l’époque, nos sentiments arabo-musulmans se « transféraient » en théorie, en une manière de militer. Toute la mouvance nationaliste arabe était anti-Bourguiba. On était anti-bourguibien. Le mouvement des étudiants maghrébins En fait, nous étions soit baasistes, soit nassériens. Lorsque Bourguiba a fait son voyage en Orient en 1965, il a voulu « réparer » les rapports entre la Tunisie et l’Orient et il a favorisé les bourses d’études. Celles-ci ont été multipliées par quatre. J’ai accepté “ la bourse de Bourguiba ” quelques mois. Mais en 1966, l’Ambassade de Tunisie a Damas a brûlé et les bourses ont été une nouvelle fois supprimées. C’était la rupture.

En 1966, j’étais toujours nassérien. Mais il y a eu un changement en moi. Durant l’été 1966, j’ai fait une tournée en Europe, en France, en Allemagne, pour gagner de l’argent. C’est la découverte de l’Europe pour la première fois pendant six mois. J’ai été aussi en Bulgarie, en Turquie, en Yougoslavie, en Autriche... Je suis resté trois mois en Allemagne. Je travaillais comme aide camionneur, comme aide-chauffeur. J’avais une relation passionnelle avec la France. J’ai visité des proches à Paris mais je n’ai pas trouvé de job. Je suis donc allé faire la cueillette du raisin, les vendanges, dans la campagne française. J’ai continué ensuite en Belgique mais c’était, pour moi, une mauvaise expérience. Puis, je suis allé à Amsterdam. Là, c’était la meilleure expérience, les meilleurs moments. J’ai eu une très belle impression sur les Hollandais. J’ai eu des amis hollandais. Non, je n’étais plus très pieux. Je ne faisais pas la prière, mais je faisais le Ramadan.

Le 20 janvier 1966, je suis rentré à Damas pour continuer mon cursus de philosophie. Il y avait de vives discussions entre les nationalistes et les islamistes. Le champ délicat était celui de la religion. La religion était au centre du débat. C’est la première fois que je prenais conscience qu’il existait des divergences entre nationalistes et islamistes : Que veut dire être musulman ? Que veut dire être nationaliste arabe ?

Nous demandions aux responsables du parti nassérien d’expliquer, de fixer une position officielle sur les questions religieuses : est-il nécessaire d’avoir une croyance ? Est-ce une nécessité ? Le leader a répondu que ce n’était pas nécessaire, que, selon lui, c’était une question personnelle. Il a donc tranché en disant que c’était une affaire personnelle. J’ai été très choqué ! Je n’ai pas compris. Je n’avais jamais pensé que j’étais dans un parti (nassérien), où la religion n’avait pas une place importante.

 C’est durant ces « années de doute » que vous quittez le courant nationaliste arabe pour vous rapprocher des Frères musulmans ?

En 1967, j’ai quitté le parti nassérien. J’ai été très soulagé de prendre cette décision. J’avais le sentiment d’avoir trahi, car ce parti ne donnait aucune importance à la religion. J’ai commencé à étudier et à lire Saïd Qutb, Mohamed Iqbal et Mawdudi. A partir de là, j’ai commencé à considérer que l’islam était une vue globale de la société et que « mon islam » était un faux islam. Il fallait accepter globalement l’islam ou le refuser. Je me considérais comme un non-musulman. Le 15 janvier 1966 a été pour moi la nuit la plus importante. J’ai décidé de changer ma vie, mes relations, de pratiquer la prière (çalât). Pour moi, ça a été une nuit décisive ! Je considère que l’islam de mon enfance était primitif, simple, traditionnel. Toutes mes relations ont été affectées par ce changement. J’ai commencé à fréquenter les cercles d’étudiants et je me posais la question : quelle voie ? J’ai décidé de rejoindre l’islam mais quelle voie ? J’assistais à tous les cercles. Pendant ces deux années, de 1966 à 1968, j’ai étudié les voies de l’islam. Lorsque j’ai quitté Damas, j’ai lu presque toute la littérature concernant les voies de l’islam. J’étais encore indécis. Le fossé avec Bourguiba s’est encore élargi. Pour moi, Bourguiba faisait la guerre contre l’islam comme dogme et comme institution. Il était à l’opposé de mon idéal de vie.

C’est à cette période que vous connaissez la galère à Paris et que vous découvrez les vicissitudes de l’islam de France ?

En 1968, j’ai quitté Damas pour Paris. Pendant deux mois, j’ai essayé de continuer mes leçons et je me suis inscrit à la Sorbonne, au département de sciences de l’éducation. Je crois que ce séjour à Paris a représenté les plus durs moments de ma vie : je n’avais pas d’argent, je n’avais pas de travail et je ne pouvais pas manger hallal. Je n’avais pas la possibilité de suivre la voie de l’islam. Je fréquentais la Mosquée de Paris et j’ai eu des problèmes avec Si Hamza Boubakeur. J’étais membre de l’Association des Étudiants Islamiques de France (AEIF). Si Hamza Boubakeur me menaçait et menait une politique de répression. Moi, j’étais secrétaire général de l’Association des Étudiants Islamiques de France, fondée par Mohammad Hamidullah. J’étais également membre du Jamaat el Tabligh : c’était une première expérience de pratique, une première expérience pour parler avec les gens, avec les simples travailleurs. Notre groupe du Tabligh se réunissait 15, rue Belleville à Paris. Je faisais les cafés, les bars, je prêchais dans les lieux publics en dialecte tunisien. J’étais un prédicateur pour les gens ordinaires. Je vivais de petits boulots, comme distribuer des prospectus, ou travailler pour des sociétés de nettoyage. C’était très dur !

Vous décidez donc de rentrer en Tunisie pour prêcher dans votre propre pays ?

En Tunisie, je me rappelle que la situation était tendue. C’était la fin de la période Ben Salah (socialisme coopérateur). J’ai rencontré Abdelfatah Mourou pour la première fois. C’était une rencontrera avec un petit groupe du Tabligh, à peine 3 ou 4 personnes. J’ai rejoint ce groupe et j’ai découvert que A. Mourou était aussi membre du groupe. J’ai travaillé avec eux en Tunisie. En septembre 1969, j’ai donné une leçon dans une petite mosquée populaire de Tunis. J’ai trouvé une audience. J’ai vu qu’il y avait des possibilités de travail pour l’islam. J’ai donc annulé mon retour à Paris et j’ai décidé de rester à Tunis. J’ai commencé à prêcher (Da’wa). J’ai décidé de travailler au ministère de l’Education pour enseigner la philosophie. J’ai eu mon premier poste au lycée de Ben Charef à Tunis. J’ai initié des élèves. C’était un mélange de Tabligh et d’autres références. Nous avons constitué un groupe de discussion. Le groupe se réunissait à la Mosquée de Si Youssef. Les membres du groupe étaient des élèves du lycée. J’ai formé un petit groupe qui continuait à discuter à la mosquée.

Il y avait un désir de connaître. À la mosquée, nous discussions sur le marxisme, l’existentialisme. La mosquée avait un rôle de formation. Il y avait des élèves de toutes les obédiences politiques, y compris des communistes. Nous défendions un point de vue politique. J’étais en opposition radicale à Bourguiba. Pour moi, c’était l’ennemi de l’islam, l’anti-musulman. Sur le plan politique, je le considérais comme un dictateur. J’étais choqué par le contrôle du parti, la marginalisation de l’islam, la marginalisation de l’arabisme. J’étais aussi choqué par la sexualité, par les mœurs. La Tunisie était totalement occidentalisée. L’islam était marginalisé par force mais j’ai trouvé de l’espace pour travailler en faveur de l’islam : il n’y avait pas de phobie du danger islamique. Le pouvoir n’avait pas conscience du danger islamique. C’est le journal Le Monde du 4 avril 1970 qui a révélé l’existence de l’Association pour la Sauvegarde du Coran. Nous avons rejoint l’association qui organisait son premier congrès en 1970 et c’est aussi son dernier ! (sourire de Rached Ghanouchi).

J’ai rejoint l’association en tant que secrétaire général de Tunis et A. Mourou était membre du bureau exécutif national. Le Monde parlait pour la première fois en Tunisie de l’existence d’un groupe islamique au sein de l’Association pour la Sauvegarde du Coran. En 1970, il régnait un certain libéralisme : notre objectif était de propager le Coran en Tunisie. Nous avions conscience que l’islam a un caractère global. Il fallait travailler ! Nous savions qu’il y aurait une étape politique. La notion de jamaa était très développée. Notre but était de convaincre le peuple que l’islam ne représentait pas seulement la tradition mais aussi un mode de vie, un système global. Il fallait une opinion publique qui partage notre vision : la route de l’islam doit passer par le peuple, l’individu, la société. Nous voulions une base solide. Le pouvoir n’était pas notre objectif premier. Il fallait travailler à la base. La voie de l’islam doit passer par l’individu, par la famille, la société, par l’imitation du Prophète. Il fallait commencer par l’individu avant l’État. Il fallait réformer la société avant de conquérir le pouvoir.

En fait, le pouvoir n’était pas notre objectif. Notre poids a commencé à se faire sentir seulement après la chute du syndicat (UGTT) à la fin des années 1970. Il y a eu le réveil de 1978. Nous prenions conscience qu’il était nécessaire de se mêler aux revendications de la masse. Il fallait investir cette dimension sociale ! Avant, nous tenions surtout compte de la dimension cultuelle et culturelle mais pas de la dimension sociale ! Notre principal ennemi était l’État et les communistes. Il y avait une hostilité du syndicat qui était contrôlé par les communistes. Les grèves étaient manipulées par les communistes. Après 1978, nous avons donc réorganisé nos objectifs et revu nos priorités. Faire la guerre aux communistes ne voulait pas dire que nous étions contre les revendications des travailleurs pour la justice sociale. Nous avons acquis une « conscience sociale ». Puis, le conflit avec les communistes est devenu secondaire : Dieu ne nous a pas créés pour combattre les communistes ! Si les communistes combattent l’injustice, alors nous ne pouvons pas les combattre !

Et comment avez-vous réagi à la Révolution iranienne de 1979 ?

La révolution iranienne de 1979 nous a donné aussi des éléments de réflexion. Nous étions enthousiastes pour le révolution iranienne ! Pour nous, elle symbolisait le conflit entre les oppresseurs et les oppressés. Bourguiba était l’ennemi de l’islam, donc l’ennemi de la société ! Au sein du MTI, nous avons repris certaines conceptions de la tradition communiste : notre combat est devenu aussi un combat pour la justice ! En 1979, nous avons organisé le premier congrès de la jamaa islamyya. C’était pendant l’été à la Manouba (banlieue de Tunis). Dans toutes les villes, dans toutes les régions, il y avait un responsable du mouvement. L’Université était considérée comme formant une région à elle seule. En 1979, j’ai été arrêté à deux reprises pour une période de 25 ou 29 jours à cause de mes leçons à la mosquée. J’ai fait de la prison au ministère de l’intérieur : ils ont voulu me faire signer un engagement à ne plus donner des prêches. Après, en janvier 1980, ils m’ont libéré, ils m’ont muté comme professeur dans une ville de l’intérieur de la Tunisie.

Les années 1980 ne coïncident-elles pas avec la montée du mouvement islamiste en Tunisie ?

Le 5 décembre 1980, pour la première fois, la police a découvert notre organisation. Salah Karker [leader du mouvement islamiste tunisien) a été arrêté. Le mouvement s’est auto-dissout à l’exception de l’Université. L’Université n’était pas touchée. J’ai donc donné la responsabilité de continuer le mouvement à l’Université et le responsable universitaire est devenu le responsable de tout le mouvement. Le mouvement islamiste connaissait alors une croissance sur les campus mais aussi dans les lycées. Il se formait un front étudiant et lycéen. On avait le sentiment d’être dépassé par les événements. Les étudiants, y compris les étudiants islamistes manifestaient, sans que nous le sachions. Nous réalisions que c’était un danger de laisser le leadership à l’Université.

Le leadership universitaire n’était pas une bonne chose. Après consultation, nous avons décidé d’organiser un congrès où j’ai repris le leadership (9-10 avril 1981). Les leaders universitaires ont été aussi associés au congrès du MTI. Je me rappelle que le congrès était en même temps que celui du PSD. Bourguiba se disait prêt au pluralisme politique. La question était donc : comment organiser le MTI ? Il y avait un problème de secret et de sécurité dans le MTI après l’annonce de Bourguiba. Nous ne posions les questions suivantes : pourquoi ne pas demander la légalisation ? Pourquoi pas se faire connaître par le peuple alors que le pouvoir et la police nous connaissent déjà ? J’ai personnellement rédigé le texte de l’annonce de notre volonté de légalisation. Nous désirions la légalité !

Très vite, vous avez donc privilégié une voie légaliste et pacifique ? Vous refusiez donc l’action armée et le terrorisme ?

J’ai expliqué les raisons de la légalisation : les fondements du point de vue l’islam et les fondements du point de vue de la législation tunisienne. J’ai rédigé cette annonce en mars 1981 mais elle n’a été diffusée qu’en juin. Il y avait des discussions du projet avec les autres membres du mouvement. Trois mois de discussions au total ! Nous avons organisé un référendum au sein du mouvement : « oui » ou « non »pour la légalisation. Le résultat a été 70 % pour la légalisation dans toute la République, à l’exception de l’Université où le pourcentage était plus faible : environ 53 %. Le 10 avril 1981, nous avons organisé le congrès du MTI. C’était un congrès exceptionnel ! Nous avons procédé au vote du projet de légalisation et le Majlis el Shura a été chargé de mettre en œuvre cette décision.

Nous avons affirmé notre refus de la violence, notre souhait du multipartisme et notre position en faveur des droits de la femme à la vie publique. Nous développions également une analyse critique du bourguibisme mais Bourguiba n’était pas cité en tant que tel. Le 6 juin 1981, nous avons fait notre dépôt officiel mais nous n’avons pas reçu de récépissé. Nous avons donné une conférence de presse. Après quarante jours, des arrestations ont touché les cadres du mouvement. Personnellement, j’ai été arrêté à la mosquée de Belkalta (région du Sahel). Je me rappelle que je faisais un prêche sur la bataille de Badr (Rached Ghanouchi sourit à propos de cette anecdote).

Malgré votre désir de légalisme, le régime a choisi la voie de la répression.

En 1981, j’ai été condamné à 11 ans de prison ferme, peine qui a été finalement réduite à 10 ans. J’ai fait de la prison entre 1981 et 1984. Le 3 janvier 1984, il y a eu les émeutes du pain. Après les émeutes, je savais que le gouvernement allait nous relâcher. Effectivement, j’ai été libéré en août 1984. Pendant les émeutes, j’avais gardé le contact avec la rue. Je leur envoyé des messages, des petits papiers. Moi, je m’en prenais à Bourguiba alors que les manifestants s’en prenaient à Mohammed Mzali (le Premier ministre de l’époque). Pour moi, le véritable responsable était Bourguiba.

La fin du bourguibisme est synonyme pour votre mouvement de répression brutale. Pouvez-vous nous raconter cette période ?

J’ai été arrêté le 9 mars 1987. Et les procès ont commencé en septembre. Oui, le mois de septembre 1987 a été un mois de procès. Ils ont construit pour moi une cellule spéciale au sein du ministère de l’Intérieur avec une porte blindée et il avait obstrué les fenêtres. Seul, le directeur de la sûreté avait les clefs de la cellule. Puis, au bout de six mois, ils m’ont transféré à la prison du 9 avril (proche de la Kasbah de Tunis). Là aussi, ils ont construit une cellule spéciale. C’est une pièce sans porte avec quatre gardes armés qui me surveillaient 24h/24 h. C’était la sécurité maximale ! Personnellement, j’étais convaincu que j’allais être exécuté, que j’allais mourir. Lorsqu’on m’a conduit au tribunal, c’était à 2 heures du matin. J’étais attaché. Le procès a eu lieu à la caserne Bouchoucha (près de Tunis). Il y avait toute une troupe de militaires armés. J’ai refusé de faillir devant Bourguiba. J’ai tenu à parler une dernière fois. Je n’étais pas d’accord avec mes avocats et je leur ai demandé de dire qu’il ne fallait pas faire confiance à la justice : « je sais, toi juge, que l’on t’ a confié la mission de faire couler mon sang ! ». J’ai parlé pendant quatre heures devant les juges. Je n’avais aucune considération pour le juge. Je voulais léguer un modèle de résistance. Je voulais transmettre un modèle à la justice !

Pour finir, j’ai dit cinq phrases :

1 - J’ai eu l’honneur de constituer ce mouvement ;

2 - Toutes les accusations de violences sont fausses ;

3 - Ce jugement va être refait deux fois : vous allez être condamnés par l’Histoire et le deuxième tribunal sera le Tribunal de Dieu ;

4 - Je demande aux jeunes de ne pas me venger ; on doit se contenter de la mort d’un Tunisien mais pas d’autres Tunisiens !

5 - Si mon sang coule sur la Terre, la Terre va fleurir.

En fait, si je n’ai pas été condamné à mort, c’est parce que l’un des juges (un député qui siégeait au sein du tribunal) était de ma région (Hamma) et qu’il a été contacté personnellement par des personnes pour m’éviter la peine de mort.

Et comment jugez-vous le règne de Ben Ali par rapport à celui de Bourguiba ? Est-ce un fossoyeur de l’héritage ou un continuateur ?

Ben Ali est l’une des mauvaises graines de Bourguiba. Chaque fois que Ben Ali fait quelque chose, cela relève de Bourguiba. Bourguiba était un ennemi de notre culture arabo-musulmane. Il se reposait à la fois sur la politique et la sécurité. Pour moi, notre mouvement, le MTI, a triomphé sur les autres plans : la culture, l’éducation, la femme, l’Université. Oui, dans le domaine culturel, le mouvement a triomphé. A la fin, il ne restait plus à Bourguiba que son bâton. Et Ben Ali précisément, c’est le bâton de Bourguiba !

Nous remercions Vincent Geisser et Chokri Hamrouni pour leur autorisation de publier cet entretien réalisé dans un cadre universitaire. Toute citation extraite de l’entretien doit faire mention des auteurs.

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Auteur : Vincent Geisser

Sociologue et politologue, dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, éditions de L’Atelier, 2011 (co-auteur Michaël Béchir Ayari)

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