Henri Boulad, jésuite égyptien : « Les musulmans modérés doivent interpeller publiquement leurs frères radicaux »

Onze patriarches et chefs d’églises catholiques orientaux ont célébré en France du 15 au 24 mai le 150e

mercredi 24 mai 2006

Henri Boulad, jésuite égyptien :    « Les  musulmans modérés doivent interpeller publiquement leurs frères radicaux »

Onze patriarches et chefs d’églises catholiques orientaux ont célébré en France du 15 au 24 mai le 150e anniversaire de l’œuvre d’Orient, un réseau d’entraide qui aide les minorités chrétiennes d’Egypte, de Palestine ou d’Irak. Ils ont alerté l’opinion sur leur situation de plus en plus critique, en raison disent-ils des guerres, des difficultés économiques et de la montée de l’islamisme radical. Le père Henri Boulad aura bientôt 75 ans. Jésuite égyptien, écrivain, ancien vice-président de Caritas international pour le monde arabe, il dresse un portrait sans complaisance de la situation en Egypte. L’auteur de « Changer la vie » n’épargne personne, ni le Président Moubarak, ni les Frères musulmans, ni Chenouda III, le Patriarche des coptes orthodoxes, qui considère les coptes catholiques et protestants comme « des églises parasites ». Rappelons que les 6 à 7 millions de coptes représentent autour de 10 % de la population égyptienne.

La majorité de la presse française affirme que les chrétiens d’Orient quittent en masse la région. Est-ce votre sentiment ?

En fait, peu de Coptes partent d’Egypte. Pour deux raisons : d’une part, la situation économique ne cesse de se dégrader et les coptes, comme les autres Egyptiens, n’ont tout simplement plus les moyens d’émigrer. D’autre part, il est de plus en plus difficile d’obtenir un visa pour s’installer en Europe ou en Amérique du Nord.

Le lobby copte américain, et notamment son responsable, Michel Mounier, dénonce les persécutions dont sont victimes les coptes. Il demande que l’aide américaine à l’Egypte ne soit pas reconduite.

Je connais Michel Mounier, il a étudié dans une de nos écoles en Haute-Egypte. Il a tendance à exagérer les faits car il sait que pour se faire entendre aux Etats-Unis, il faut avoir un langage manichéen. Toutefois, son action n’est pas inutile. L’Egypte est très chatouilleuse de son image et tient malgré tout compte des critiques.

Les violences d’Alexandrie en avril dernier ne montrent-elles pas que les rapports sont tendus entre musulmans et chrétiens ?

C’est certain. Il y a une islamisation de la société. Cette radicalisation s’est longtemps vue par l’augmentation du nombre de femmes voilées. Mais maintenant toutes les femmes sont voilées. Les Frères musulmans auraient obtenu beaucoup plus de sièges si le pouvoir n’avait pas truqué les dernières élections législatives. La Confrérie n’est pas pressée, car elle est sûre d’accéder au pouvoir.

Pensez-vous que le régime puisse un jour céder pacifiquement la place aux Frères musulmans ?

Je l’ignore, mais certains observateurs n’écartent pas l’hypothèse d’un coup d’Etat militaire. La situation économique ne cesse de se dégrader. Il est courant de rencontrer des familles qui doivent subsister avec 30-40 euros par mois ! Comment voulez-vous que les jeunes se marient ? La plupart n’ont pas les moyens de louer un appartement. A côté de cela, certains privilégiés vivent dans un luxe insolent.

La majorité des coptes, et notamment Chenouda III, soutiennent le Président Moubarak, cela ne pose-t-il pas un problème ?

Chenouda III, chef de l’Eglise copte orthodoxe, est effectivement l’homme du pouvoir. Il a tendance à minimiser les incidents confessionnels. Mais je reconnais que sa tâche n’est pas facile.

Quelles sont ses relations avec les minorités catholique et protestante ?

Les relations sont au point mort. Chenouda III nous considère comme des Eglises parasites, bidons, qui lui ont volé ses fidèles. Résultat, il dialogue avec les chrétiens d’Europe mais pas avec les autres chrétiens égyptiens. Les coptes catholiques sont 200 000, et les protestants presque autant. Vous avez longtemps favorisé le dialogue islamo-chrétien, vos écoles accueillant davantage de musulmans que de chrétiens. A présent, vous donnez la priorité au dialogue islamo-musulman.

Il est indispensable d’encourager l’islam éclairé à prendre la parole. L’islam compte dans ses rangs de grands penseurs ouverts à la modernité et aux droits de l’homme. J’incite les musulmans modérés à interpeller publiquement leurs frères radicaux. Car cette réforme de l’islam ne veut venir que de l’intérieur.

Vous tenez des propos très durs sur l’islam. N’avez-vous pas déclaré dans l’une de vos conférences que « l’islam est global et globalisant, total, totalisant, totalitaire » ?

Quand on me dit que l’islam est une religion de tolérance, je réponds que dans les 57 pays musulmans de la planète, il n’y a pas de liberté religieuse, y compris en Turquie. Un musulman ne peut toujours pas devenir chrétien. L’islam, c’est un aller simple. Quand on y entre, on n’en sort pas. En Egypte, l’article 2 de la Constitution proclame l’islam religion d’Etat, alors que 10 % des Egyptiens sont chrétiens.

Vous n’épargnez personne, et surtout pas votre propre Eglise...

L’Eglise catholique ne parle plus le langage d’aujourd’hui. Elle utilise un discours anachronique, incompréhensible. Elle ne sait plus expliquer en quoi l’Evangile est une bonne nouvelle. Dans l’un de mes écrits, j’imagine Jésus en blue-jean et je me demande comment nous l’accueillerions s’il revenait parmi nous.

Quelles sont les origines de votre famille ?

Du côté de mon père, nous remontons à l’époque de saint Paul. Nous sommes originaires de Damas. Mon grand-père a fui en 1860 les persécutions contre les chrétiens et s’est réfugié à Alexandrie. Du côté de ma mère, j’ai des ancêtres italiens, et parmi eux un médecin de Napoléon.

Quel est votre parcours ?

J’ai eu la vocation à 16 ans. Mes études m’ont conduit à Bikfaya, au Liban, à Laval puis à Chantilly en France. En plus de mes études de théologie, de lettres et de philosophie, j’ai étudié la psychologie de l’éducation à l’université de Chicago. J’ai dirigé Caritas en Egypte. Aujourd’hui, je suis recteur des trois collèges de jésuites au Caire (2 000 élèves).

Propos recueillis par Ian Hamel

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