Gardons le cap ! Il ne faut pas nous laisser distraire par les attaques répétées des médias français en direction des populations musulmanes présentes en France. Cela fait 30 ans que ça dure, depuis, je m’étonne toujours de voir encore des musulmans s’offusquer de cet état de fait en n’ayant pas déjà, le cuir tanné.
Les musulmans sont depuis longtemps ce « gri-gri » des politiques français, qui les aide à réorienter les frustrations d’une société française qui se sait de plus en plus déclassée sur le plan européen et mondial ; souvenons-nous de l’affaire des contrats des sous-marins avec l’Australie, où l’intelligence économique française n’a rien vu venir des redoutables commerciaux anglo-saxons. Cette stratégie de la diversion est là uniquement pour occulter les véritables coupables. La seule solution donc, de la classe politique française, pour ne pas avoir à répondre devant son peuple de ses échecs répétés depuis 40 ans, est de désigner malignement son bouc-émissaire pour lui mettre sur sa tête tous ses péchés et ses malheurs pour l’excommunier dans le désert et le condamner à la « remigration ». C’est ça l’exception française.
Devant cette ruse aussi vielle que la politique, soit on continue de se lamenter soit on cherche à s’édifier. Le Coran propose la seconde solution : «si vous patientez et restez dans la piété, leur méchanceté ne vous atteindra pas ». Nous ne cessons de le répéter dans nos articles, pour fortifier notre regard et notre intelligence nous avons besoin d’avoir certaines clefs d’analyse nous permettant d’ouvrir de nouvelles perspectives.
Pour trouver ces clefs de compréhension nous avons et pouvons utiliser, notamment, la métaphysique critique d’un météore de la pensée contemporaine qu’a été René Guénon alias Abdelwahid Yahya (m.1951). Sa pensée a occupé, discrètement mais solidement, la première moitié du 20ième siècle et repose sur une métaphysique orientale revendiquée et assumée. Son œuvre est à la fois une théorie de la connaissance avec sa notion de « l’intellectualité pure » et une critique radicale de la modernité qu’il a volontiers réduit à …rien.
Concernant « l’intellectualité pure » sa définition est simple : tout ce que je sais doit se rattacher au Principe et à une révélation – si je raisonne sans un donné révélé et donc, sans le Principe, cela ne relève pas de l’intellectualité pure mais du pur sentimentalisme. Voilà qui a le mérite d’être clair !
Quant à sa critique de la modernité elle est encore plus simple : la modernité, qui est un pur produit occidental, s’est construite contre la métaphysique authentique en faisant de « l’homme la mesure de toute chose ». Pour lui, en Occident, la métaphysique a existé durant la période médiévale puis elle a cessé à la « Renaissance » qui est pour Guénon plutôt une « Nécromance » (la mort de la civilisation occidentale). Sans métaphysique, la modernité ne pourra générer qu’une société infra-humaine où l’individu ne cessera de régresser et ce jusqu’à sa complète dissolution. Sa critique de la modernité est avant tout une destruction du concept de « progrès » né au 19ième siècle. Pour Guénon, le progrès est non seulement une mystification (aujourd’hui l’expérience lui donne raison) mais il est aussi et surtout, un concept subversif car il infuse dans les populations l’idée que l’homme avance alors qu’il recule littéralement ; on le voit aujourd’hui avec les crises successives et les impasses.
Les sociétés traditionnelles avant la naissance du mythe du progrès regardaient en arrière pour honorer les anciens et fortifier leur base. Avec le progrès, naîtront les utopies et les sociétés modernes rompront avec la perpétuation des héritages. Le Coran grâce au Dhikr, qui est une véritable faculté de réminiscence permettant le surgissement du Réel ici et maintenant, insiste sur la remémoration du Permanent tout en promettant à l’humanité qu’elle connaitra des phases de transformation. Le Coran insiste sur cette promesse que l’on peut tout à la fois rester fidèle à la Tradition, sa métaphysique et son éthique, et régénérer l’homme et la société ; on peut être rattaché au Principe et être en mouvement.
Mais s’il y avait deux choses à retenir de la pensée de Guénon, pour nous, musulmans de 2022, ce serait à mon sens :
1 – Cette idée que la modernité n’est pas neutre. En effet, des choix philosophiques décisifs ont été pris à la fin du 15ième siècle et notamment, l’exclusion du sentiment (qui n’est pas le sentimentalisme) de la cité pour le remplacer par le calcul froid et les courbes géométriques. Ce sera, depuis cette date, une attaque des éléments constitutifs de la vie que sont la métaphysique, l’éthique et l’esthétique.
2 – et cette affirmation qui prophétise que dès lors qu’il n’y a pas de métaphysique authentique qui structure la société, nécessairement il y surgira en son sein le sentimentalisme, c’est-à-dire la société des points de vue et de l’opinion.
Alors, la modernité ce n’est pas la technique. Les avancées technologiques en soi ne sont rien dans la perspective guénonienne, c’est l’usage qui leur donne leur raison d’être. Mais en quoi ces deux affirmations peuvent-elles nous aider, nous autres musulmans, pour notre propre édification et compréhension du monde ? Déjà, elles nous rappellent qu’il est impératif de remettre au cœur de la transmission spirituelle/intellectuelle la métaphysique. On le voit, sans métaphysique c’est le sentimentalisme qui nous anime. Le wahhâbisme est un pur sentimentalisme puisqu’il exècre et combat la métaphysique musulmane et en cela, il est un pur produit de la modernité et n’appartient donc pas à la famille des traditions religieuses monothéistes. Lorsque ce nihilisme moderne qu’est le wahhâbisme use et abuse du Coran et du Prophète ce n’est que par pure subversion (bid’a).
Enfin, le fait de savoir que la modernité a fait des choix philosophiques décisifs qui s’inscrivent en faux contre ce qui constitue la vie de la religion, cela obligera le musulman à identifier en lui ce qui relève de la modernité et ce qui relève de la tradition. Le musulman moderne, malheureusement, est devenu une dangereuse hybridation ; il est construit pour une grande part, par la modernité et d’autre part, par la tradition, ce qui freine considérablement son potentiel comme être métaphysique. Aussi, nous n’avons plus le temps de nous lamenter sur ces attaques politico-médiatiques (qui ne cesseront plus d’ailleurs) car elles participent à notre dispersion et repoussent toujours à demain le travail que nous aurions déjà dû entreprendre hier.

