Tareq Oubrou, éventuel futur Grand Imam de France est-il réellement l’auteur de ses écrits ? Aujourd’hui qu’il apparaît comme le prétendant à un hypothétique poste de premier des musulmans dans la République, on peut se poser la question : sa réputation intellectuelle est-elle vraiment méritée ?
Tareq Oubrou est arrivé du Maroc en France en 1978, âgé de 19 ans, renonçant très vite à un cursus universitaire scientifique pour un engagement auprès des Frères Musulmans (UOIF) – qu’il dit avoir quittés en 2018 – et une prédication d’imam notamment à Bordeaux. Il acquiert en autodidacte une culture théologique musulmane qui le place loin devant Tariq Ramadan, au moins dans l’esprit de ceux qui suivaient sérieusement l’évolution de l’islam militant avec quelque compétence islamologique.
Ramadan cherchait la notoriété par le charisme, Oubrou cherchait l’influence par la réflexion. Il y a vingt ans, l’élocution du premier était déjà soignée, celle du second moins sophistiquée. Ramadan prit le pas.
Mais la stratégie sépara la destinée des deux leaders. Tareq Oubrou semblait présenter les éléments théologiques d’un islam compatible avec la République. Alors que Ramadan entretenait la confrontation avec celle-ci tout en multipliant les contacts avec de nombreux milieux associatifs et institutionnels qu’il a longtemps bernés. Avant sa chute pour imposture notoire en 2018. Oubrou, lui, devint l’interlocuteur préféré d’Alain Juppé qui lui remet la légion d’honneur en janvier 2013.
Aujourd’hui, dans les tractations obscures sur le sort institutionnel de l’islam en France, Tareq Oubrou apparaît comme la figure première de l’édifice à venir.
Cette confiance lui est accordée par ses écrits, par les prestations télévisées de l’intellectuel d’un islam modéré, par le profil rassurant d’un «savant musulman» libéral en accord avec les principes de la République.
Et pourtant que valent les propos de Tareq Oubrou ? Quel degré de confiance peut-on lui accorder ?
La lecture de l’ouvrage du philosophe allemand Karl Löwith (1897-1973), Histoire et Salut. Les présupposés théologiques de la philosophie de l’histoire, paru en langue allemande en 1949 puis en 1983 et traduit en français en 2002 aux éditions Gallimard révèle une surprise. Dans l’article ajouté à la fin du livre, «Le sens de l’histoire», datant de 1961, et condensant les formulations de l’ouvrage lui-même,
on tombe sur cette belle formule : «…à partir du procursus d’Augustin vers le royaume de Dieu jusqu’au progrès hégélien dans la conscience de la liberté …». En lançant une requête sur Google : «procursus d’Augustin», les deux premiers résultats mentionnent Tareq Oubrou ! Étonnement.
Les liens vers Tareq Oubrou constituent en fait son propre site, et on y trouve un article (6 janvier 2019) intitulé «Une histoire du progrès», publié d’abord dans une revue aujourd’hui disparue, Actualis, islam et société, n° 4, 2005.
Alors là, stupéfaction ! Tareq Oubrou a carrément pompé Karl Löwith, se démarquant plus ou moins habilement pour certains passages ou copiant mot pour mot des phrases entières de ce penseur allemand protestant d’origine juive.
Sur le fond, on ne peut que s’en féliciter. Sur la forme, on invoquera la déontologie intellectuelle : citer un auteur en omettant son nom et les guillemets d’identification du propos ne sont plus une citation, c’est du copier-coller. En voici quelques exemples.
1 – Karl Löwith : «La dimension temporelle d’un but définitif est donc un avenir eschatologique (…) elle était inconnue des philosophes grecs» (p. 27).
- Tareq Oubrou : «Pour les grecs l’avenir n’était pas déterminant».
2 – Karl Löwith : «Chez Thucydide (…) l’histoire est l’histoire des luttes politiques qui font partie de la nature humaine. Et comme cette nature humaine ne change pas pour l’essentiel, ce qui est arrivé dans le passé se répétera sans cesse à l’avenir “de manière plus ou moins semblable”. L’avenir ne saurait rien nous apporter de totalement nouveau si “croître et disparaître est la nature de toute chose”» (p. 28).
- Tareq Oubrou : «Les événements futurs seraient soumis aux mêmes lois que ceux qui les précèdent, parce que la nature des hommes reste essentiellement la même et que “c’est la nature de toutes choses que d’apparaître et de disparaître” (Thucydide)».
3 – Karl Löwith : «Les Pères de l’Église développèrent à partir du prophétisme juif et de l’eschatologie chrétienne une théologie de l’histoire qui est orientée vers l’avènement métahistorique de la Création, de l’Incarnation, du Jugement et de la Rédemption» (p. 41 et p. 277).
- Tareq Oubrou : «Ce sont les Pères de l’Église qui développèrent une vision linéaire de l’Histoire à partir de la prophétie juive et de l’eschatologie chrétienne, selon une théologie de l’Histoire qui s’étend de la Création jusqu’à la rédemption et au Jugement dernier».
4 – Karl Löwith : «Le cercle qui d’après les Anciens constituait le seul mouvement parfait parce que clos sur lui-même, est sans fin et donc condamnable, s’il est vrai que la croix est le symbole de la vie dont le sens parvient à son accomplissement en atteignant un but» (p. 206-207).
- Tareq Oubrou : «Le cercle d’après les Anciens présente le seul mouvement parfait, car clos sur lui-même et sans fin, alors que la croix pour les chrétiens est le symbole de la vie dont le sens parvient à son accomplissement en atteignant un but».
5 – Karl Löwith : «La pensée moderne se nourrit toujours de ces deux symboles : la croix et le cercle, et l’histoire intellectuelle de l’humanité occidentale est une tentative durable pour concilier l’Antiquité et le christianisme. Cette tentative ne peut pas réussir, même par un compromis entre deux choses incompatibles. Nietzsche aussi bien que Kierkegaard ont montré que la décision originaire entre christianisme et paganisme demeure essentielle. Car comment la théorie antique de l’éternité du monde pourrait-elle jamais s’accorder avec la foi chrétienne en la Création, le cycle avec l’eschaton, et la reconnaissance païenne du fatum avec le devoir chrétien d’espérance ?» (p. 207).
- Tareq Oubrou : «Que ce soit pour un Nietzsche ou un Kierkegaard, le christianisme et le paganisme – la croix et le cercle – en ce domaine restent inconciliables. Jamais la foi chrétienne en la Création ne peut s’accorder avec la théorie antique de l’éternité du monde, le cycle avec l’eschaton, et la reconnaissance païenne du fatum avec le devoir d’espérance chrétienne».
6 – Karl Löwith : «Hérodote, Thucydide et Polybe ont rapporté et relaté les grands événements de leur époque, mais la guerre des Grecs contre les Perses, d’Athènes contre Sparte et l’ascension de Rome à la domination mondiale, n’ont pas été pour les philosophes contemporains l’occasion de construire une philosophie de l’histoire» (p. 280).
- Tareq Oubrou : «Quand Hérodote, Thucydide et Polybe ont relaté les évènements historiques de leur époque, ils n’ont pas permis aux philosophes d’en déduire chez eux l’existence d’une quelconque philosophie de l’histoire».
7 – Karl Löwith : «La confiance chrétienne en un accomplissement futur est certes perdue pour la conscience moderne, mais la vision de l’avenir en tant que tel est demeurée dominante. Elle pénètre toute la pensée européenne post-chrétienne et toute préoccupation concernant l’histoire, son pourquoi et son but. (…) F. Schlegel a ainsi résumé l’origine de notre pensée et de notre agir historique : “Le souhait révolutionnaire de réaliser le royaume de Dieu est le point décisif de toute culture du progrès et le début de l’histoire moderne”. Ce souhait est révolutionnaire parce qu’il bouleverse le sens originellement naturel des re-volutiones, et toute culture post-chrétienne est culture du progrès parce que, à partir du procursus d’Augustin vers le royaume de Dieu jusqu’au “progrès hégélien dans la conscience de la liberté” et à l’attente chez Marx d’un royaume terrestre de la liberté, elle a progressivement sécularisé la théologie de l’histoire» (p. 277-278).
- Tareq Oubrou ne cite même Schlegel, il reprend tout d’une traite : «C’est le souhait révolutionnaire de réaliser le “Royaume de Dieu”, qui a fini par être le point décisif et l’origine de toute culture du progrès et le début de l’Histoire moderne. La confiance chrétienne en un accomplissement eschatologique futur a fini par se perdre dans cette inertie de l’Histoire pour la conscience moderne, laquelle a gardé d’une manière positive et sécularisée la vision de l’avenir en tant que tel. L’attente de la Cité de Dieu fut remplacée par l’action pour réaliser une société parfaite. Au fond, cette philosophie du progrès radicalement profane a continué l’inertie du pro cursus d’Augustin en passant par le “progrès hégélien”, dans la conscience de la liberté, jusqu’à l’attente, chez Marx, d’un royaume terrestre de la liberté».
Sur son site, Tareq Oubrou justifie son entreprise intellectuelle en signalant la parole d’un théologien médiéval, grand cadi de Séville, mort en 1148 : «Pour qu’une œuvre soit digne de ce nom, son auteur doit répondre à deux qualités : nouvelle dans le style et la forme et/ou une création d’un sens inédit ; sinon, dit-il, l’auteur ne fait que noircir – inutilement – du papier ou commettre le plagiat». Belle phrase. Le cadi de Séville a-t-il vraiment été entendu ?
Michel Renard, historien
https://tareqoubrou.com/une-histoire-du-progres-part-1/
Karl Löwith, Histoire et salut. Les présupposés théologiques de la philosophie de l’histoire, 1983, éd. Gallimard, 2002.

