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P. Boniface: “La France doit reconnaître l’État palestinien”

Expert de la géopolitique, de ses antagonismes, de ses stratagèmes et de ses enjeux, Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, décrypte dans l’Esprit d’Actu l’actualité internationale la plus brûlante et tragique. 

Avec la clairvoyance et la probité intellectuelle qui le caractérisent, il évoque l’échec patent des représailles sanglantes, génocidaires, orchestrées par Netanyahou à Gaza, puisque ses buts de guerre, à savoir la libération des otages israéliens et l’éradication du Hamas, n’ont toujours pas été atteints. Au détriment, malheureusement, de la population de l’enclave palestinienne qui y aura payé un très lourd tribut.

Pascal Boniface déplore également grandement que le blason de la France, pays des droits de l’Homme, soit terni par son extrême frilosité à reconnaître officiellement l’Etat palestinien, à l’heure où plus de 147 pays, dont l’Espagne, l’Irlande, la Norvège, l’ont fait.

Dans ce tour d’horizon des violents tumultes mortifères qui agitent le monde, il apporte son éclairage sur les liens indéfectibles entre les Etats-Unis et Israël, malgré l’horreur absolue du génocide à Gaza et l’opprobre mondial qui frappe l’allié israélien, mais aussi sur l’Ukraine et la résurgence de vives tensions à la frontière entre Israël et le Liban.

 

Transcription de l’entretien 

 

Merci Pascal Boniface d’avoir accepté notre invitation. Vous êtes directeur de l’IRIS et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les questions internationales. Au neuvième mois de la guerre à Gaza, certains experts parlent d’un échec de la stratégie israélienne à Gaza, puisque Israël notamment n’est pas parvenu à démanteler les capacités militaires du Hamas. Partagez-vous ce constat ?

Oui, c’est la simple évidence. Quels étaient les buts de guerre de Netanyahou ? C’est lui-même qui le disait avant : libérer les otages, éradiquer le Hamas. Il n’a fait ni l’un ni l’autre. Lorsque les otages ont été libérés, à part quelques exceptions, c’est suite à une négociation. Mais depuis, il ne veut plus négocier et on voit bien qu’après plus de huit mois de bombardements intensifs, des dizaines de milliers de morts et des dizaines de milliers de mutilés, le Hamas est toujours là. Ce n’est pas la bonne méthode. En dehors de toute considération morale par rapport aux objectifs qu’il s’était lui-même fixés, c’est donc un échec. En fait, il s’obstine et, pour masquer son échec, il continue son opération de guerre pour maintenir sa coalition, parce que s’il arrête la guerre, les deux partis extrémistes dirigés par Messieurs Ben-Gvir et Smotrich quitteraient la coalition et du coup, Netanyahou devrait faire face à la justice. Donc il continue sa guerre en grande partie pour des questions de confort personnel et de politique intérieure israélienne.

Plus de 147 pays reconnaissent actuellement l’État palestinien sur les 193 membres de l’ONU. La France n’a toujours pas reconnu l’État palestinien. Est-ce que la France doit reconnaître l’État palestinien ?

C’est une évidence. Nous sommes pour la solution des deux États. On ne peut pas dire qu’on est pour la solution des deux États et n’en reconnaître qu’un. C’est tout à fait illogique, il n’y a pas de cohérence. Le Président de la République a dit qu’il ne voulait pas céder à l’émotion, mais ce n’est pas céder à l’émotion, c’est céder aux réalités politiques. Par ailleurs, je vois que dans d’autres dossiers, qu’il s’agisse de la dissolution ou de la guerre en Ukraine, l’émotion l’a souvent emporté. Ce qui me désole un peu, c’est que, vous savez, je voyage beaucoup dans le monde, dans un peu tous les pays. Au début de ce siècle, la France était le pays occidental le plus populaire du fait du refus de la guerre d’Irak et aussi du fait de sa position traditionnelle sur le conflit du Proche-Orient, qui faisait que la France était le pays occidental le plus en pointe dans la défense du droit international et du droit des peuples. Aujourd’hui, la France est à la traîne, puisque l’Espagne, l’Irlande, la Norvège ont reconnu la Palestine et nous toujours pas. La France, qui aurait pu être le moteur de la reconnaissance de la Palestine au niveau européen, est désormais à la traîne et c’est tout à fait regrettable moralement et dommageable politiquement.

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On a vu qu’il y a actuellement des tensions entre Israël et les États-Unis, des tensions qui portent notamment sur la livraison d’armes. On constate cependant que, malgré ces tensions, la relation entre les États-Unis et Israël n’a pas fondamentalement changé. Comment expliquez-vous que les États-Unis demeurent toujours cet allié historique et indéfectible ?

Oui, effectivement, les États-Unis déplorent les bombardements aériens et continuent à fournir des armes, donc c’est pour le moins contradictoire. Ils envoient de l’aide humanitaire et des bombes qui rendent cette aide humanitaire nécessaire. Si ces envois de bombes cessaient, il y aurait besoin de moins d’aide humanitaire. On voit qu’il y a ce lien traditionnel indissociable entre les États-Unis et Israël, qui continue d’exister malgré des crimes de guerre de plus en plus documentés. On parle même pour certains de génocide. Mais pour la première fois, un débat a été ouvert sur ce point, puisque des jeunes démocrates ne supportent plus ce soutien inconditionnel à Israël, y compris d’ailleurs des Juifs. Il faut voir que la communauté juive américaine est nettement moins suiviste à l’égard d’Israël.

Les plus forts soutiens à Israël aux États-Unis sont les chrétiens sionistes, pas la communauté juive, qui est une communauté libérale et vote largement démocrate. Dans les jeunes démocrates, y compris de nombreux jeunes Juifs, certains disent “non, pas en notre nom, on ne peut pas accepter cela”, et ils combattent avec vigueur ce que fait Biden en continuant d’armer Israël. D’ailleurs, outre les problèmes de mémoire et cognitifs que Biden a, beaucoup disent qu’il pourrait perdre l’élection présidentielle contre Trump, un peu parce que les jeunes démocrates n’iront pas voter pour lui du fait qu’ils estiment qu’il est complice de crimes de guerre. Ils n’iront pas voter Trump, mais ils vont s’abstenir. Il faut se rappeler qu’en 2016, Hillary Clinton a perdu les élections contre Trump du fait de l’abstention de nombreux jeunes démocrates qui étaient déçus que ce ne soit pas Bernie Sanders qui les représente et qui estimaient, non sans raison, qu’Hillary Clinton avait un peu pesé sur le parti démocrate pour être désignée, contrairement à Bernie Sanders.

Les tensions sont extrêmement vives actuellement à la frontière entre Israël et le Liban. Le 19 juin, l’armée israélienne a annoncé avoir approuvé des plans pour une offensive en territoire libanais. Est-ce qu’il y a un risque majeur d’un conflit ouvert et de grande envergure entre Israël et le Liban ?

On a l’impression que les tambours battent de plus en plus fort et que le risque de dérapage devient de plus en plus grand. Il y a des affrontements quotidiens, une amplification de ces affrontements. Bien sûr, on pourrait dire que rationnellement, aucun des deux protagonistes, Hezbollah et Israël, n’a intérêt au conflit. Le Hezbollah, c’est dix fois le Hamas. Quand on voit les difficultés de l’armée israélienne contre le Hamas, on se demande comment se passerait le combat contre le Hezbollah. Mais en même temps, Israël pourrait raser le Liban. Ils ont les moyens d’infliger des dommages considérables.

S’ils font au Liban ce qu’ils ont fait à Gaza, le Hezbollah n’a aucune envie de cela. Mais il y a toujours un risque d’engrenage. Et le risque d’engrenage ou d’escalade est plus fort du côté israélien que du côté libanais. Certains en Israël disent qu’il faut se débarrasser de la menace du Hezbollah, qu’il faut finir le travail, et qu’on peut profiter de ce qui se passe à Gaza pour terminer cela et infliger des dommages irréparables au Hezbollah. C’est irréaliste, cela n’arrivera pas, mais certains peuvent être tentés par cette solution, ce qui inquiète beaucoup les Occidentaux. Il faut voir que si les Occidentaux réagissent de façon assez molle sur ce qui se passe à Gaza, si Israël faisait au Liban ce qu’ils ont fait à Gaza, il y aurait des réactions occidentales beaucoup plus fortes que les protestations purement verbales et platoniques que l’on voit sur Gaza.

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