Menu
in , ,

Notre-Dame ravagée par les flammes : occasion d’une (re)construction du vivre-ensemble ?

Ce lundi, un triste spectacle nous a tous saisis. Une partie de la Cathédrale Notre-Dame de Paris a succombé à un grave incendie, dont la flèche qui surplombait l’édifice. L’importance de ce monument est telle dans notre patrimoine commun qu’Emmanuel Macron a reporté ses annonces pourtant très attendues suite au Grand Débat, tandis que plusieurs partis politiques ont décidé d’interrompre momentanément leur campagne en vue des élections européennes.
C’est que la cathédrale Notre-Dame de Paris colonise les imaginaires depuis des siècles, pas uniquement parce qu’elle tint « le rôle principal » dans l’une des plus grandes œuvres de Victor Hugo. Elle fut ainsi le témoin, en 1239, du dépôt en son sein de la couronne d’épine du Christ par Saint-Louis. Près de six siècle plus tard, elle abrita la cérémonie du sacre de Napoléon, marquant à cette occasion la naissance du Premier Empire (1804). L’hommage funéraire le plus important du XXème siècle en France s’y déroula, à l’occasion de la mort de Charles de Gaulle (1970). Elle fait aujourd’hui incontestablement partie des cathédrales et de la Révolution, cette totalité que Jean Daniel consacre comme héritage indépassable du peuple français.
La France est par conséquent en deuil. Or, comme le deuil est un processus psychologique et social permettant de se donner des raisons de continuer à vivre, la reconstruction envisagée de la cathédrale nous donne le prétexte d’une réflexion sur le mieux-être de notre société multiculturelle, malade à en mourir de ses divisions internes. Elle doit nous permettre de parler de ce mot, si galvaudé aujourd’hui, qu’est le vivre-ensemble.
L’affaire Hugo
Plus tôt dans la même journée de ce lundi, un autre type d’incendie, se déployant cette fois sur les réseaux sociaux, s’était propagé par l’intermédiaire de tweets enflammés. Un jeune adolescent du nom d’Hugo, ayant publié une blague sur la Kaaba de La Mecque, a reçu des insultes et des menaces de mort, ce qui a suscité un tollé général dans la twittosphère et la diffusion massive du hashtag #JeSoutiensHugo.
Marlène Schiappa a rappelé que le délit de blasphème n’existe pas, mais que le « cyber-harcèlement en meute » est passible de poursuites selon la loi. Le soir-même et le lendemain, des personnes offusquées par la moquerie ayant visé La Mecque se sont réjouis de l’incendie. Si cette réjouissance n’est pas punissable d’un point de vue légal, elle doit interroger sur la construction de notre vivre-ensemble. Une fracture semble bel et bien exister entre la très grande majorité de la population (dont beaucoup de musulmans font partie), attristée par la destruction de la cathédrale, et une petite minorité (dont font partie des non-musulmans), qui ne s’en émeut pas le moins du monde. Comment sortir de cette dangereuse valse, tanière de tous les tourments à venir si rien n’est fait pour l’annihiler ?
La solidarité multiculturelle
Si Notre-Dame de Paris habite naturellement les cœurs de ceux qui se perçoivent, de manière réelle ou fantasmée, comme des héritiers par le sang de l’Histoire de France, la construction chez les descendants des anciens peuples colonisés d’un amour véritable pour le patrimoine pluriséculaire du pays n’est pas une mince affaire.
Pourtant, les monuments français (comme la Cathédrale Notre-Dame, la Tour Eiffel, le Mont Saint-Michel ou les Châteaux de la Loire) représentent les pages d’un livre géant qui se déploie dans l’Hexagone. Un livre qui donne accès à l’arrière-fond architectural devant lequel se sont développés les phénomènes historiques à la base de la présence des filles et fils d’immigrés sur cette vieille terre chrétienne devenue, au fil des âges, pluriethnique. Les intégrer à leur héritage, c’est assimiler une Histoire qui est la leur et qui représente, par extension du concept mis au jour par Abdelwahab Meddeb, l’un des deux pendants de leur double-généalogie (constituée en même temps par toute l’Histoire de France et par celle de la culture de leurs ancêtres).
C’est dans ce sens que l’on doit comprendre l’action décidée, suite à l’incendie, par l’Union des mosquées de France. Elle a tenu à exprimer sa solidarité et son émoi face au ravage subi par le monument parisien, et a lancé, par conséquent, un appel aux musulmans de France afin d’aider à la reconstruction de ce « haut lieu de spiritualité et grand symbole du patrimoine de notre pays ». Elle a montré par ce geste que la France multiculturelle (puisqu’une bonne partie des musulmans français proviennent aujourd’hui de cultures extra-européennes) est solidaire lorsqu’est gravement touchée une des cultures l’ayant façonnée, en l’occurrence la plus décisive dans la longue Histoire du pays. Elle indique ainsi la direction que doivent emprunter, en vue de l’harmonie sociétale et face aux événements à venir, tous les représentants des différentes cultures composant le tableau démographique de la France.
L’Esprit en marche de la nation française
Il est à espérer que plus qu’un monument hautement représentatif de l’Histoire de France, les flammes ont dévoré, sous nos yeux impuissants, l’Esprit de la Nation française au sens hégélien du terme.
Si cette perspective s’avère exacte, nous avons peut-être assisté au basculement symbolique d’un monde. Les conséquences en sont tout bonnement énormes pour le vivre-ensemble. Car des cendres pourrait ressusciter, en plus d’une réplique fidèle effaçant les stigmates d’un violent sinistre, une nouvelle image de lui-même du peuple français, devenu multiculturel de fait, puisque s’y est définitivement accolée sa partie nombreuse provenant des immigrations extra-européennes.
 
Adel Taamalli
 

Laissez un commentaire

Quitter la version mobile