« Si la production de la vérité historique repose sur le consensus des historiens
compétents, alors la discipline doit se tenir à l’écart des passions politiques. »
Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, éd. Folio.
« En cela la malédiction parachevée des chrétiens d’Orient ne ferait que
préfigurer notre propre achèvement _ celui de l’humanité historique. »
Jean-François Colosimo, La malédiction des chrétiens d’Orient, éd. Pluriel.
Butinant de livres en livres dans les librairies ou enseignes connues, notamment dans les rayons Histoire et Politique, nous retrouvons des ouvrages sérieux de référence universitaire (PUF, CNRS) jusqu’à ceux influencés par l’actualité, voire par une certaine idéologie catastrophiste pour ne pas dire révisionniste, à l’instar d’un livre au titre déroutant Histoire de l’islamisation française de 1979 à 2019, aux éditions de l’Artilleur.
Nous n’osons même pas imaginer le tollé qu’un tel ouvrage aurait provoqué si le titre avait été « Histoire de la judaïsation française ». Cela ne peut que nous évoquer le triste souvenir de « La France juive » de Drumont et de tout ce courant de pensée antisémite qui avait sévi jusqu’à la seconde guerre mondiale, réfuté par les excellents travaux notamment de Zeev Sternhell dans Ni droite ni gauche (éd. Folio) ou L’histoire refoulée (éd. Cerf), ou par Pierre Birnbaum entre autres, notamment Les fous de la République (éd. Fayard) et Un mythe politique : la ’’République juive’’ (éd. Fayard) ; même si Eric Zemmour est persuadé que Houellebecq (dans le roman Soumission) a prédit l’avenir de la France. En attendant, le personnage qui avait inspiré le romancier comme candidat à cette prétendue présidence islamique est accusé de viol (affaire Tariq Ramadan), et des imams comme Chalghoumi encensés par nos médias ne risquent pas d’élever le débat politique ou d’inquiéter nos institutions.
Plus sérieusement, à mes yeux l’ouvrage qui cristallise le mieux la situation actuelle est cette traduction d’un essai de Serafin Fanjul, Al-Andalus, L’invention d’un mythe, La réalité historique de l’Espagne des trois cultures, chez la même maison d’édition L’Artilleur (au moins avec un tel nom les intentions sont claires) ; et en bas de la page de garde une bande rouge nous avertissant « Un ouvrage fondamental » selon Le Figaro (dont nous connaissons le positionnement politique et idéologique proche des idées de Sarkozy, de Wauquiez, voire de Le Pen).
Mais en tout bon universitaire ou personne ayant quelques notions d’historiographie ou d’épistémologie, au-delà de la critique sur le fond de ces deux livres, car un article n’y suffirait pas, il est évident que la forme via la table des matières montre que ce sont des réquisitoires à charge qui s’inscrivent dans ce syntagme si cher à Renaud Camus, à savoir le Grand Remplacement ou encore Le choc des civilisations.
Nous pourrions tout aussi présenter en contre arguments du livre de Serafin fanjul, point par point, toute une bibliographie soutenant soit le contraire, soit une vision plus complexe et plus nuancée, à l’instar de Juan Vernet de la faculté de philologie de Barcelone et arabisant de réputation internationale, notamment via son livre Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne, traduit de l’espagnol par Gabriel Martinez-Gros, éd. Sindbad, Actes Sud. Ou encore, et dans le vif du sujet l’excellent livre qui donne un contre point très intéressant et plus nuancé, sous la direction d’Esther Benbassa, Les Sépharades, Histoire et culture du Moyen-Age à nos jours aux éditions PUPS, notamment l’article de Bernard Vincent, De l’Espagne des trois religions à l’Espagne du Roi Catholique XVème XVIIIème siècle.
Comme tout historien, voire tout scientifique, des recherches qui n’iraient que dans un sens, à savoir conforter une hypothèse, sans prendre en considération les différents points de vue, et les autres pistes de recherche, sont d’emblée marqués par une inclination idéologique et ne peuvent être considérés comme travail scientifique. En effet, au-delà des querelles historiographiques de cette période sur la réalité et la complexité d’Al-Andalus face à la Reconquista, le plus intéressant est ce que de tels livres ne disent pas. Et dans quel contexte politique et médiatique ils apparaissent aujourd’hui.
Arnaud Imatz Membre correspondant de l’Académie royale de l’histoire de l’Espagne en introduction du livre de Serafin Fanjul nous explique que selon l’auteur Al-Andalus était un Apartheid comme celui de l’Afrique du Sud, ce qui ne manque pas de culot. A notre connaissance le terme Apartheid s’inscrit dans une histoire récente fondée sur la reconnaissance des Etats-Nations et la sujétion d’indigènes et d’autochtones non reconnus comme citoyens, voire subissant une discrimination sociale, économique (blocus ou embargo), des répressions, des emprisonnements arbitraires fondés sur la race ou la religion, et une ségrégation territoriale, à savoir la restriction des libertés de circuler sans contraintes, des confiscations de biens et de territoires (annexions).
Et par conséquence, rétrospectivement bien avant la Convention des Droits de l’Homme, toutes les invasions et tous les changements de dynasties ou d’Empire pourraient être frappés de la même accusation. Ce qui en réalité procède d’un révisionnisme et diluerait le sens de ce terme d’Apartheid, à l’instar du statut de dhimmi (statut des minorités en terre d’islam) qui s’inscrit dans des sociétés non pas modernes, comme je viens de le souligner, mais dans l’histoire de ce que nous appelions autrefois l’Ancien Régime. Il en était de même partout en Europe d’ailleurs, quant au statut des minorités juives ou protestantes, sans oublier que les juifs étaient mieux traités en Orient que chez la fille de l’Eglise, même s’ils joueront un rôle déterminant par la suite dans l’avènement de nos sociétés modernes. Il suffit de se pencher sur les livres d’histoire.
Quant au terme Apartheid, il renvoie en effet à l’Afrique du Sud et à la résistance de tout un peuple à l’instar de feu Nelson Mandela, et on pourrait dire la même chose de la Palestine avec feu Yasser Arafat, même si les deux figures héroïques ont subi le joug d’autorités qui sont en effet loin d’être un « mythe d’Al-Andalus ». Cela s’inscrivait aussi dans un mouvement de décolonisation et d’indépendance : il n’est pas nécessaire de rappeler l’histoire de l’Algérie française et du statut inférieur des algériens. Et que dire des afro-américains depuis les champs de coton jusqu’au mouvement des droits civiques, et de la réalité aujourd’hui encore de nombreux quartiers devenus de véritables ghettos ? (Lire à ce propos mon article, Amine Ajar, L’assignation communautaire et identitaire ou la frabrique de l’ennemi intérieur ?, in Oumma.com)
Que dire du sort des chrétiens d’Orient ces sacrifiés de la mondialisation qui s’inscrit comme le rappelle Jean François Colosimo dans ce choc entre les empires et les fanatiques. Rappelons-nous juste ceci, qu’il aura suffi de l’interventionnisme de Georges W. Bush pour détruire tout ce qui faisait la vie, la diversité et la singularité de ces habitants installés au Moyen-Orient depuis plus de mille ans. Pourquoi leur expulsion n’interviendrait qu’aujourd’hui ? (à ce propos lire Amine Ajar, La question judéo-arabe, entre débat scientifique et enjeux politiques, in oumma.com)
Les cas plus récents de la Syrie ou de la Libye en sont paradigmatiques. Exit le rôle que les chrétiens arabes avaient joué dans la Nahda et la montée des nationalismes arabes, de même que celui de la résistance contre l’occupant au Liban et en Palestine (lire à ce propos mon article : Amine Ajar, Sécularisation et démocratisation du monde musulman ou bonne (mauvaise conscience) occidentale ?, in Oumma.com). On ne retiendra que le drame du moment, instrumentalisé et fomenté par nos pompiers pyromanes sur fond de guerre économique en concurrence avec la Russie et la Chine. Oui il est plus facile de remettre toute la responsabilité sur les fanatiques et les barbares de l’EI (Etat non reconnu par l’ONU et islamique que de nom), cela évite de voir nos responsabilités en face. Quid de Lafarge qui avait livré des camions de ciments à Daesh en Syrie, ou le Collateral Murder révélé par Wikileaks le 5 avril 2010 ou encore Trump faisant la danse du sabre avec les dignitaires saoudiens, à l’instar de François Hollande qui avait donné la légion d’honneur lors de la journée de la femme aux princes saoudiens pour avoir acheté énormément d’armes à Dassault, celles-là même avec lesquelles ils bombardent en ce moment femmes et enfants au Yémen. A ce propos, pas pour rien que le discours de Jimmy Carter à l’attention de Trump soit passé sous silence par nos médias, car l’ancien président avait rappelé à ce dernier que si les chinois sont en passe de devenir bientôt la première puissance mondiale, c’est peut-être parce qu’ils n’ont jamais provoqué de guerres, contrairement aux USA qui ont un budget militaire colossal, et qui tiennent à bout de bras une politique impérialiste suicidaire sur le long terme. Nous n’avons pas encore réalisé l’impact des révélations d’Al-Jazeera ou des câbles de Wikileaks, même si la réception et le contexte en Occident ne sont plus les mêmes que dans les sociétés que nous avions connu sous le Watergate et qui étaient contre la guerre au Viêt-Nam.
Tout le drame actuel et tout le blocage politique et démocratique, à l’instar de la crise des gilets jaunes, est que la souveraineté et la liberté du peuple dans sa diversité n’est plus effective (Vanessa Codaccioni, L’Etat face aux contestations politiques, éd. Textuel). Comme un mouvement de pendule, réminiscence du crash boursier de 1929, la montée des nationalismes, des fascismes, des identités, a toujours été en corrélation avec la crise économique et politique. Fini le mythe du progrès exponentiel et infini !
Et ce sentiment d’insécurité, de peur du lendemain transpire dans cet abécadaire de Paul-François Paoli intitulé L’imposture du vivre ensemble de A à Z de la même maison d’édition. Paul-François Paoli qui veut démystifier le mythe du vivre ensemble et d’écrire en avant-propos : « La contradiction mortelle à la gauche est que celle-ci a adhéré aux canons relativistes de la posmodernité sans voir que ces canons sapaient ses propres valeurs humanistes et universalistes (On peut se demander lesquelles aux vues des hypothèses et des arguments édités chez l’Artilleur !) (…) Comme si l’on pouvait encore parler de l’Humanité et de son avenir radieux sur le mode hugolien. On ne peut pas parler à la fois le langage des LGTB et de Judith Butler et celui de Victor Hugo ; il faut choisir (apparemment l’auteur et la maison d’édition ont fait le leur). La langue de la postmodernité est étrangère à celle de la République. De son côté la droite a un boulevard si elle sait l’emprunter. Son discours sur l’identité, pour insuffisamment consistant qu’il soit (c’est sûr qu’elle n’arrive pas au niveau de Renaud Camus ou d’Eric Zemmour, mais avec Wauquiez ou de Le Pen c’est sûr il y a du potentiel), est paradoxalement en phase avec une postmodernité qui a révisé à la baisse le crédo optimiste des Lumières. Le combat contre l’islamisme ne sera pas gagné par des valeurs républicaines qui n’agissent plus auprès de nos ennemis (ce ne sont plus des concitoyens), car toutes les valeurs se valent à l’aune de ceux qui les partagent, il sera gagné par notre capacité à affirmer ce que nous sommes : des Français européens qui assumons nos héritages civilisationnels façonnés par la triple influence d’Athènes, de Rome et de Jérusalem. Le pouvoir n’est pas au bout du fusil comme le proclamait Mao, il est au bout des mots (C’est sûr qu’il y a d’abord eu Mein Kampf). Un conservatisme structuré et lucide (on peut se demander lequel) peut seul nous sortir du face à face mortifère entre un progressisme mondialisé et moralisateur et un populisme stérile. (…) »
A lire cet avant-propos, nous nous disons bien loin cette époque de la métropolisation et de la mondialisation heureuses qui s’annonçaient et où nous pouvions lire les déboires d’un New-Yorkais d’origine juive (Philip Roth) ou d’un californien d’origine italienne (John Fante) ou d’origine allemande (Henry Miller) tous attachés à leur culture américaine et à celle de leurs parents. Encore une fois, le syndrome de la Tour de Babel ou la phobie du mythe d’Al-Andalus, sont perceptibles dans toutes les entrées de l’abécédaire de Paul-François Paoli exécrant le multiculturalisme et le progressisme.
D’autant plus qu’aujourd’hui, comme le souligne Bernard Stiegler, s’accumule la crise écologique, humanitaire, et cela de façon sans précédent dans l’Histoire de l’Humanité pour aboutir à ce qu’il appelle le stade final de l’anthropocène. Et cela, au-delà des querelles entre grandes puissances par factions interposées ou idiots utiles (rejouant une guerre économique ou guerre froide qui ne dit pas son nom), ou pseudo choc des civilisations, car ce qui nous attend est gravissime, et les COP (conférences sur le climat) n’auront de cesse de le rappeler. Nous sommes chacun arc-bouté sur les mérites de nos cultures, de nos identités, de notre histoire, et oublions que le plus important est cette question : que faisons-nous ensemble de notre présent et des ressources et des espèces limitées qui sont en voie de disparition ? Que signifie démocratie si nous ne cessons de faire la promotion des figures de l’extrême droite et des chantres des mouvements identitaires quelle que soit leur obédience ? Car pour le coup, ce sont eux qui mènent la danse macabre et influencent nos esprits vers ce climat anxiogène et de terreur. Après tout, si l’on nous enlève même les mythes tels ceux de l’Atlantide ou d’Al-Andalus, ou encore le paradis perdu de la Genèse, que restera-t-il ? Qu’allons-nous léguer à nos enfants ? Une fournaise sur terre façon Mad Max ou comme l’écrivait Jean-Paul Sartre dans Huis clos, l’enfer c’est l’autre ?
Enfin ce qui est clair, il y a au moins un point sur lequel il y a consensus entre les identitaires d’extrême droite quelle que soit leur nationalité et ceux d’obédience évangéliste-sioniste ou wahhabite salafiste, c’est l’exécration de l’idée qu’il y ait pu avoir une symbiose culturelle entre juifs, chrétiens et musulmans en Andalousie ou ailleurs (on a vu dans l’histoire récente les tentatives de déstabilisation du Liban). Et cela renvoie aussi à cette même détestation sur la possibilité d’un multiculturalisme dans des sociétés ouvertes à la mondialisation, notamment dans nos démocraties. D’ailleurs la banalisation des idées du Front national et l’invitation récurrente sur les plateaux télé de prophètes de malheur comme Eric Zemmour, peut nous interpeller en ce sens : et si c’était une volonté politique ? En effet, Rony Brauman ou encore Zeev Sternhell ont exprimé leur indignation (dans l’émission Interdit d’interdire de Frederic Taddeï, sur RT), à savoir que Trump et Netanyahu n’ont eu de cesse de saluer la victoire de l’extrême droite au Brésil et partout en Europe. Et l’on peut demander aux auteurs et à la maison d’édition l’Artilleur si le renversement de Gbagbo en Côte d’Ivoire et les manœuvres contre Maduro au Venezuela, à l’instar du coup d’Etat de Pinochet soutenu par la CIA contre Allende le 11 septembre 1973, sont liés au choc des civilisations ou au Grand Remplacement ?
Comme le disait feu Edward Saïd, nous sommes dans le choc des ignorances… et j’ajouterais des instrumentalisations. En effet, la grande question en somme de l’historiographie dans beaucoup de pays pendant des siècles a été moins de donner un sens à l’histoire que de lui attribuer une fonction : celle de dire et de fonder la Nation. En France, il aura fallu attendre Les Annales (Lucien Febvre, Marc Bloch) pour que ce discours historique souvent mythologique s’efface devant d’autres champs d’intérêt (philosophie de l’histoire, sociologie, anthropologie, science politique, économie, etc.).
Or, ces ouvrages de la maison d’édition L’artilleur s’inscrivent dans cette tradition, voire davantage dans une idéologie identitaire pour ne pas dire d’extrême droite, où le citoyen supposé de confession ou de culture musulmane est réduit à la figure de l’ennemi. Comme si la sociologie qui permet de nuancer les effets de la mondialisation, de l’acculturation et de la culture de masse, était ignorée au profit d’une essentialisation à moindre frais. Pourtant, aux temps des certitudes succède celui des doutes que traduit l’écriture de l’histoire et de la science, en situation de défense face aux sciences sociales concurrentes.
Il n’est jamais bon de faire de l’histoire un objet d’instrumentalisation idéologique. L’Histoire nous l’a montré. Et cela renvoie à cette question de fond, quelle mondialisation voulons-nous ? Celle qui devant la limitation des ressources naturelles et énergétiques se crispe sur un réflexe isolationniste et conservateur, renouant avec ces vieux réflexes nationalistes et néo-impérialistes, ou bien, une mondialisation plus joyeuse où chacun exprime ce qu’il est et surtout ce qu’il veut devenir, au-delà des disparités politiques, économiques, sociales, culturelles, ethniques et religieuses, dans cet objectif du vivre ensemble qui est une réalité indépassable qu’on le veuille ou non ? Auquel cas, chacun n’a qu’à vivre en ermite loin de toute humanité.
« Le mythe d’Al-Andalus » au prisme de l’actualité : Multiculturalisme versus identitairisme ? Quelle mondialisation ?

