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Le dernier livre de Fourest “Eloge du blasphème” est-il vraiment digne d’éloges?

La publication « Eloge du blasphème »[1] a suscité le maelström habituel autour des livres de Caroline Fourest. Mais, sauf exception[2], on a beaucoup parlé de l’auteur et très peu du livre. Peu des interviewers l’avaient lu. J’ai eu la curiosité de le faire, et je n’ai pas été déçu.

Le fait qu’en République, le blasphème n’est plus un délit mais un droit[3], que toute violence, et encore plus les assassinats et le terrorisme, doivent être combattues et condamnées, ne peut que faire l’objet d’un large consensus.

Mais, au-delà de ces pétitions de principe communément admises, la méthode du livre et son contenu sont contestables. Les arguments de mauvaise foi et calomnieux se ramassent aussi sûrement à la pelle que les feuilles mortes chantées par Yves Montand.

Caroline Fourest dénonce le cynisme de Marine Le Pen, qui a fait le tour des plateaux quelques heures après le massacre de Charlie Hebdo, pour pleurer sur son sort de n’être pas invitée en tête du cortège du 11 janvier. Rappelons que Fourest est redevenue « ex-journaliste deCharlie hebdo » juste après les attentats, pour assurer la promotion de son livre.

Fourest se dit universaliste mais a quand même, depuis une dizaine d’années, porté le fer contre tous ceux qui, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ont émis des critiques à l’égard du gouvernement israélien. Elle les assimile très rapidement au Hamas ou au Hezbollah. Elle a toujours été très accommodante avec ceux qui s’en sont pris de façon outrancière aux musulmans et avec tous ceux qui prennent parti pour Israël en toutes circonstances. Elle a toujours combattu les musulmans qui veulent s’organiser de façon autonome. Elle dénonce vigoureusement l’antisémitisme mais nie l’existence de l’islamophobie. Fidèle à une méthode qui est devenue sa marque de fabrique, elle s’en prend à ceux qui ont eu le toupet de s’opposer à elle en déformant leurs positions.

Amar Lasfar, président de l’UOIF[4] et recteur de la mosquée de Lille, est présenté comme « un prédicateur intégriste »,et l’UOIF comme« une organisation issue des frères musulmans, organisation classée terroriste aux Émirats »[5]. Sous-entendre qu’il y ait un lien entre l’UOIF et le terrorisme, parce qu’elle est décrétée comme tel aux Émirats Arabes unis, sans situer cette décision dans le contexte particulier du soutien des Émirats à l’Égypte du général Sissi, est un procédé limite.

Fourest accuse le Conseil français du culte musulman de s’être joint à l’UOIF pour porter plainte contre les caricatures du prophète Mahomet[6]. Elle oublie simplement que, si le blasphème est un droit, celui de porter plainte en justice, quitte à être débouté, l’est également, y compris pour des organisations musulmanes.

Depuis que les Indivisibles, dont Rokhaya Diallo est l’une des porte-paroles, lui a remis le « Ya bon Awards », Fourest la poursuit de sa vindicte. Dire d’elle qu’elle comprend Ben Laden lorsqu’il menace la France d’attaque terroriste est calomnieux[7].

Elle attaque Marwan Mohammed[8], dont elle critique la probité intellectuelle à propos de son livre sur l’islamophobie, lui reprochant de voir de l’islamophobie partout, en se fondant pour l’essentiel sur les données fournies par le « très douteux » collectif contre l’islamophobie en France. En quoi les faits recensés par ce collectif devraient être remis en cause parce que ce dernier, par ailleurs, veut revenir sur les signes religieux à l’école publique ? On peut contester cette proposition, mais pas les agressions indéniables collectées par cet organisme. Fourest, par contre, ne critique jamais le BNVCA[9].

Elle dresse la liste de ses héros positifs[10]: Hassen Chalghoumi est considéré comme « pieux, mais non intégriste » et ses « dénonciations du fanatisme, de l’antisémitisme sont sans ambiguïté. Mais, lorsqu’il passe sur les plateaux télé, la défiance envers les musulmans baisse au lieu de monter. »[11] On peut plutôt constater que c’est la colère des musulmans, ulcérés de se voir désigner ce personnage comme leur représentant, qui monte. Robert Redeker, dont il est certes inadmissible qu’il ait été menacé de mort mais qui n’a pas simplement critiqué le Coran dans une tribune du Figaromais a fait un texte ouvertement raciste est apprécié tout comme Mohamed Sifaoui est présenté comme ayant enquêté sur les filières djihadistes.Tous sont, en fait, des ardents défenseurs en France du gouvernement israélien. Ayaan Hirsi Ali, qui plaide pour un choc des civilisations que l’Occident devrait engager contre l’islam, apparait comme une combattante de la liberté. Ces personnes sont associées à Talisma Nasreen et Salman Rushdie qui sont peut-être d’un niveau et d’une inspiration légèrement différents.

L’éloge appuyé qu’elle fait de Philippe Val passe sous silence le peu de cas que ce dernier fait de la liberté d’expressions pour avoir viré de nombreuses personnes qui lui déplaisaient à Charlie hebdo, pour ne pas parler de Didier Porte et Stéphane Guillon à France Inter, ou pour m’y avoir interdit d’antenne après la publication de mon livre « Les intellectuels faussaires ».

Fourest qualifie de haine délirante l’opposition des anciens de Charlie[12], qui ont pourtant, de façon documentée, argumentée, mis en lumière la façon dont Philippe Val a accaparé, y compris financièrement, à son propre profit Charlie.

Fourest évoque Siné d’une façon particulièrement biaisée.[13] Elle fait part d’une « polémique si mal comprise et si injuste  (…) Le journal perdait beaucoup de lecteurs. Il fallait licencier. » Ce que Fourest qualifie de polémique est le fait d’avoir viré une figure historique du journal, comme s’il s’agissait d’un licenciement économique. Elle revient par la suite[14] et justifie le licenciement de Siné par la peur d’un procès qui aurait pu être fait à Charlie hebdo, après sa chronique. On a du mal à comprendre : elle répète à longueur de pages qu’il faut résister aux intimidations (venant des organisations musulmanes), que c’est une affaire de courage, mais que l’on peut licencier quelqu’un par crainte d’un procès d’organisations communautaires juives. Elle oublie d’ailleurs de signaler que Siné a gagné les procès qui lui ont été faits.

N’est-elle pas l’illustration d’un « deux poids, deux mesures », qu’elle s’acharne par ailleurs à nier ? Ne lui en déplaise, il est pourtant évident que les médias, et de nombreux responsables politiques sont plus prompts à dénoncer les agressions antisémites que les actes anti-musulmans. Fourest, elle-même, aurait-elle relativisé, comme elle le fait sur l’antenne de France culture, l’agression d’une jeune femme qui portait un voile et qui a perdu, suite à l’agression qu’elle a subie, le bébé qu’elle portait, si cela était arrivée à une non musulmane ? On se rappelle qu’elle a perdu sur cette affaire un procès en diffamation. Dire qu’il y a deux poids, deux mesures, ce n’est pas dresser les communautés les unes contre les autres, c’est réclamer l’égalité des droits pour chacun.

Alors que ses affirmations, sur le fait que le terme d’islamophobie avait été inventé par les ayatollahs iraniens, ont été taillées en pièces, elle revient sur le fait que ce terme n’existe pas et se garde cependant de critiquer François Hollande qui l’a utilisé. Il faut savoir protéger ses arrières.

Pascal Boniface vient de publier « Les pompiers pyromanes », aux éditions Max Milo.


[1] FOUREST (Caroline), Eloge du blasphème, Paris, Grasset, 2015.

[2] http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/010615/de-l-eloge-du-blaspheme-l-eloge-du-moi

[3] FOUREST (Caroline), op. cit. , p 26.

[4] Union des Organisations Islamiques de France.

[5]FOUREST (Caroline), op. cit. p 36.

[6]Ibid., p 39

[7]Ibid. p.45

[8] HAJJAT (Abdellali), MARWAN (Mohammed), « Islamophobie »,La découverte, 2014.

[9] Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme.

[10] FOUREST (Caroline), op. cit. p 51

[11]Ibid. p. 38

[12]Ibid. p 93

[13]Ibid. p 99

[14]Ibid. p 187

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