in , ,

En 1995, un diplomate égyptien est assassiné à Genève. 30 ans plus tard le mystère reste entier

L'assassinat d'un diplomate égyptien à Genève en 1995 reste entouré de mystères, avec des accusations contre Hosni Moubarak.

Pourquoi lire cet article :

  • Pour comprendre les enjeux politiques derrière l'assassinat.
  • Pour découvrir les rebondissements de l'enquête qui perdurent depuis 30 ans.

Le 13 novembre 1995, Ahmed Alaa El Din Nazmi est abattu de six balles dans le sous-sol de son immeuble. Les autorités suisses évoquent d’abord un complot des islamistes et soupçonnent Tariq Ramadan. Coup de théâtre en 2025, le procureur fédéral accuse l’ancien président égyptien Hosni Moubarak d’être le commanditaire.

En Suisse, il existe une règle non écrite, mais respectée depuis des décennies. Le pays ferme les yeux sur toutes les opérations, même les plus obscures, mais à condition que l’on ne se tue pas sur son territoire. L’assassinat d’un diplomate de 42 ans, directeur adjoint du bureau commercial de la mission égyptienne à Genève en novembre 1995, va donc faire la une de la presse internationale.

Le Caire met la pression, d’autant que le crime est revendiqué par une organisation inconnue, la Gama’a de la justice internationale, au nom du Palestinien Abdallah Azzam, le père de la “Guerre sainte“ contre les Soviétiques en Afghanistan.

La Neue Zürcher Zeitung de Zurich, réputée sérieuse, évoque le séjour à la même époque sur les bords du lac Léman de l’Égyptien Ayman al-Zawahri, futur successeur d’Oussama Ben Laden à la tête d’Al-Qaïda.

Perquisition du Centre islamique

Carla Del Ponte, procureur de la Confédération, prend l’affaire en main. Celle qui va devenir un peu plus tard procureur du Tribunal pénal international de l’ex-Yougoslavie, privilégie la piste islamiste.

Le 23 novembre 1995, dix jours après l’assassinat, le Centre islamique de Genève (CIG), fondé par Saïd Ramadan, le gendre d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans égyptiens, est perquisitionné. Deux des fils de Saïd Ramadan, Hani et Tariq, sont mis sur écoutes, sans résultat.

Pourquoi a-t-on ciblé la famille Ramadan ? « Ce diplomate égyptien enquêtait tout spécialement sur des fonds alimentant la mouvance islamiste », confie Alain Chouet, ancien chef du Service de renseignement de sécurité de la DGSE, autrefois en poste à Genève. Richard Labévière, dans « Les dollars de la terreur », paru en 1999, se montrait encore plus précis. A la mort de Saïd Ramadan, survenue en août 1995, « la famille s’est partagée une somme apparemment considérable que Saïd Ramadan avait en gestion pour le compte des Frères musulmans d’Égypte », écrivait-il (1).

De l’ADN sur le silencieux  

En clair, Ahmed Alaa El Din Nazmi aurait travaillé pour les services de renseignement égyptiens. Ce qui pourrait expliquer les raisons de son exécution. Mais dans les faits, l’enquête piétine et rien ne bouge jusqu’en… 2018.

Les progrès de la science, notamment des algorithmes de détection, permettent de retrouver l’ADN de deux personnes sur le silencieux du pistolet semi-automatique utilisé pour abattre le diplomate et qui a été retrouvé dans le sous-sol de son immeuble.

Les empreintes digitales appartiennent à “Momo“, un délinquant local, originaire de Côte d’Ivoire, âgé de 26 ans au moment des faits. Son casier judiciaire est long comme le bras : « lésions corporelles », « séquestration », « contraintes sexuelles », « cambriolages », « vols de voiture ». Certes, c’est un voyou, mais il n’a pas le profil d’un tueur. L’autre personne est l’une de ses anciennes maîtresses, âgée de 20 ans en 1995. Elle est depuis mère de famille et esthéticienne. Fort éloignée du crime organisé.

Des commanditaires « indéterminés » 

La justice suisse ne dispose pas de coupables crédibles. Certes, ils ont touché le silencieux. Mais savaient-ils qu’il devait servir pour une exécution ?

Publicité
Publicité
Publicité

Pour éviter la prescription de 30 ans, le procès devant le Tribunal pénal fédéral (l’équivalent des Assises) s’ouvre le 2 décembre 2024 à Bellinzone (canton du Tessin). L’acte d’accusation, qui tient sur deux petites pages, se contente d’évoquer un assassinat orchestré par un ou des commanditaires « non identifiés », contre « une rémunération indéterminée ».

Habituellement, pour organiser ce genre de crime, on passe par un professionnel venu de l’extérieur et qui disparaît son forfait accompli. Or, “Momo“ et son ancienne maîtresse sont toujours restés dans la région genevoise et la justice n’a pas pu prouver qu’ils auraient perçu la moindre somme d’argent pour ce “contrat“.

Hosni Moubarak en Suisse       

Pour Marco Renna, le procureur fédéral, “Momo“ est bien l’auteur du crime. Il réclame contre lui une peine de 20 ans de prison. En revanche, il innocente son ancienne amie. Mais coup de théâtre, le magistrat, balayant la piste islamiste, dénonce une piste « étatique ».

Le diplomate aurait été assassiné par le pouvoir égyptien. Marco Renna souligne que le président de l’époque, Hosni Moubarak, serait venu quelques temps auparavant sur les bords du lac Léman subir une opération de chirurgie esthétique. De plus, le fils cadet du président égyptien aurait débarqué le lendemain de l’homicide à Genève en compagnie de deux gardes du corps…

Sérieusement, comment peut-on imaginer qu’un chef d’État et son fils prennent le risque de se rendre sur les lieux du crime ? N’existe-t-il pas des moyens plus subtils pour se débarrasser d’un fonctionnaire gênant ? Plutôt que de le faire abattre, il est plus simple de le rapatrier au Caire.

Pas de coupables pour ce crime

Question majeure ? Pour quel motif le malheureux Ahmed Alaa El Din Nazmi aurait-il mérité la mort ? Toujours selon Marco Renna, le diplomate ne s’intéressait pas à l’argent des islamistes, il gérait « des comptes du président Moubarak en Suisse ».

Lors d’un repas, trois jours avant son assassinat, il aurait évoqué la gestion de ces comptes auprès des banques suisses. Et il se serait « montré critique envers le système Moubarak ». Ce brutal retournement de situation n’a guère convaincu les juges du Tribunal pénal fédéral. Considérant que « le peu de preuves et d’indices disponibles ne suffit pas à faire la démonstration d’une participation des prévenus à l’assassinat en tant que tel », “Momo“ et son ex-compagne sont acquittés. Toutefois, “Momo“, reconnu coupable de « viol répété », de « contraintes sexuelles », de « séquestration », d’« escroquerie », est condamné à 15 ans de prison.

Mais surprise, comme le souligne le quotidien Le Temps : « La cour renonce à une mesure d’internement, le risque qu’il commette d’autres crimes graves une fois en liberté n’apparaissant pas suffisamment important » (2).

Comme rien n‘est normal dans cette affaire, comment ne pas s’étonner de l’absence de réaction de la part du Caire ? La justice suisse accuse un ancien président et il n’y pas la moindre protestation officielle depuis le Nil ! La presse égyptienne ne s’est pas non plus intéressée au procès et la veuve d’Ahmed Alaa al-Din Nazmi, n’a ni voulu se porter plaignante, ni être entendue par la justice helvétique. Encore un autre mystère.

  • Grasset, page 166.
  • Fati Mansour, « Diplomate égyptien abattu à Genève : la justice fédérale prononce un double acquittement », 6 février 2025.        

 

 

 

Publicité
Publicité
Publicité

Laisser un commentaire

GIPHY App Key not set. Please check settings

    Gaza: L’Égypte convoque un sommet arabe d’urgence face aux propos de Trump

    MICHIGAN(USA): le projet Gaza de Trump scandalise ses anciens électeurs arabo-américains