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De l’amphithéâtre au plateau télé : itinéraire d’une islamophobie banalisée

La banalisation de l'islamophobie dans le débat public est alarmante, illustrée par des propositions d'exclusion et des discours dégradants.POURQUOI LIRE :
  • Pour comprendre l'impact de l'extrême droite sur la société.
  • Pour analyser la dérive idéologique dans les sphères académiques.
  • Pour réfléchir aux conséquences de la stigmatisation sur les droits individuels.

À l’heure où l’extrême droite, sous l’impulsion du Rassemblement National, relance une énième polémique en proposant d’interdire le port du voile dans l’espace public, il est utile de s’arrêter sur ce que cette séquence dit de l’état de notre société. Cette proposition, qui heurte frontalement les principes fondamentaux de liberté individuelle, illustre la diffusion d’un poison lent : celui d’une stigmatisation qui avance désormais à visage découvert, tranquillement banalisée par le débat public. La frontière entre la liberté d’expression, pilier de la démocratie, et la « libération de la parole » raciste ou excluante s’est effondrée.

La généalogie d’une défaite

Ce qui est profondément alarmant aujourd’hui, ce n’est pas seulement qu’un parti politique formule une telle proposition d’exclusion, c’est, après tout, sa vocation historique. Ce qui l’est tragiquement davantage, c’est que cette idée puisse être sereinement débattue sur les plateaux de télévision, pesée comme une option politique ordinaire. Débattrait-on ouvertement de la question de savoir si un citoyen d’origine non européenne devrait jouir des mêmes droits que les autres ? La question paraît, à juste titre, impensable. Pourtant, lorsque l’impensable s’invite à la table des discussions et est décortiqué sans le moindre complexe, c’est le signe que la société s’engage sur une pente extrêmement raide.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Ce glissement idéologique ne s’est pas opéré du jour au lendemain. Si l’intolérance s’étale aujourd’hui au grand jour dans l’arène politique, c’est parce qu’elle a d’abord été tolérée, voire couvée, dans les sphères que l’on croyait les plus protégées par la raison et l’esprit des Lumières : le monde académique et scientifique. Pour comprendre la défaite du débat actuel, il faut observer comment l’élite a, par le passé, ouvert la porte à l’inacceptable par sa complaisance.

Le masque de l’humaniste : quand la science trahit son universalisme

L’histoire récente nous en offre une illustration frappante à travers le cas de l’astrophysicien André Brahic décédé il y a une décennie déjà. Il ne s’agit nullement de nier son héritage : immense scientifique, figure de proue de l’astronomie planétaire française, il a indéniablement marqué sa discipline à l’époque épique des sondes Voyager qui nous faisait découvrir les planètes géantes comme on ne les avait jamais vu auparavant. Brillant vulgarisateur, il se présentait, et était largement perçu, comme un profond humaniste célébrant la soif universelle de connaissance.

Et pourtant, c’est précisément sous ce masque chaleureux que se cachait une islamophobie primaire, démontrant que l’intolérance peut gangrener les esprits les plus instruits. Ce qui frappe chez lui, ce n’est pas une aversion de surface, mais une hostilité viscérale qui émergeait dans les recoins de son discours, venant polluer la vulgarisation scientifique d’une idéologie excluante.

Ainsi, lors des Rencontres du Ciel et de l’Espace en 2010, à la Cité des sciences de Paris a laquelle j’étais présent, cette dérive a pris des proportions caricaturales. Dans une conférence sur les planètes géantes intitulée « De feux et de flammes », l’astrophysicien a fait feu de tout bois sur l’islam, glissant nombre d’allusions dérogatoires et gratuites. Ainsi à un moment, projetant la photo de son équipe portant des tenues masques de propreté dans un laboratoire, il lâche d’un air faussement espiègle: « … le port de la burqa est obligé dans le labo. » Opposant la science à la foi, il affirme de manière assez déconnecté qu’en science on se pose des questions, tandis que les textes religieux poussent à « faire la courbette », joignant le geste à la parole en imitant la prosternation des musulmans.

L’obsession ne s’arrête pas là. Devant une image de l’atmosphère épaisse de Saturne, il insiste : « Pour bien voir, on doit retirer son voile pour en apprendre plus. » Suit une diapositive montrant un voile littéralement posé sur la planète, assortie de ce commentaire : « En retirant le voile devant la planète, on fait un progrès. » Plus loin, ciblant probablement l’Algérie, il affiche un drapeau où « l’étoile est à l’intérieur du croissant » pour décréter avec morgue que « ces gens-là n’ont rien compris à l’astronomie. » Enfin, abordant la toponymie des astres, il précise que si des cratères portent le nom d’Alexandrie, Bagdad ou du Caire, ce n’est « pas en hommage au Moyen-Orient », ajoutant qu’il refuse catégoriquement d’utiliser le nom de La Mecque, « pour d’autres raisons ».

L’incident de l’IAP : le silence révélateur d’un public bien-pensant

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Ces allusions, aussi regrettables soient-elles dans un contexte scientifique, auraient pu n’être perçues que comme les traits d’esprit d’un vulgarisateur parfois emporté par son propre discours L’épisode le plus révélateur s’est déroulé lors d’une conférence grand public à l’Institut d’Astrophysique de Paris (IAP). Ce jour-là, notre orateur remarque dans la salle une jeune chercheuse doctorante portant le foulard, qui est devenue depuis professeure de physique et une des rares astrophysiciennes Algériennes.

Avant même de commencer son exposé, le conférencier se met en pause de manière ostensible et se met à évoquer avec insistance des « brumes » et « ténèbres » qu’il perçoit dans la salle, refusant d’entamer sa présentation. Notre jeune chercheuse , stoïque, fit initialement semblant de n’y prêter aucune attention. Cependant, les minutes passèrent, rythmées par des allusions toujours plus soutenues de la part du conférencier. Comprenant définitivement qu’elle était la cible de cette cabale, la jeune femme se leva et quitta la salle, permettant alors à notre homme de science de finalement débuter sa conférence. Bien qu’il y ait eu quelques remous dans les rangs de l’assistance, comme me l’ont rapporté par la suite un chercheur présent ce jour-là, ainsi que la thésarde elle-même, dont j’étais son directeur de thèse, l’incident n’alla pas plus loin.

Ainsi, dans cette salle pourtant remplie de chercheurs, de collègues et d’intellectuels, personne n’a véritablement protesté. Si une telle humiliation publique avait visé une personne en raison de sa couleur de peau ou de toute autre caractéristique, la salle se serait sans nul doute soulevée. Mais là, protégée par l’aura du « grand scientifique », l’exclusion a été silencieusement validée.

  Débattre de l’inacceptable, c’est déjà capituler

L’intégration de la rhétorique du Front National dans le débat public d’aujourd’hui n’est que l’aboutissement logique de ces silences d’hier. Les reculades assumées, telle que l’exemple juste cité dans un cadre académique, ont pavé la voie à des politiciens qui exigent l’effacement des femmes musulmanes de nos rues.

Mais ne nous y trompons pas : accepter de débattre de l’inacceptable, c’est déjà accepter d’être vaincu.  Prétendre osciller entre liberté d’expression et libération de la parole, c’est se laisser prendre au piège de la banalisation de l’impensable.

L’idée même qu’une grande nation puisse envisager d’établir une véritable « police du vêtement » dans l’espace public est d’un tel grotesque que le simple fait d’en faire un sujet de débat télévisé est profondément indigne. Face à l’immensité des défis sur tous les fronts que fait face la société, cette obsession mesquine devrait faire de la France la risée du monde. Vue depuis d’autres horizons, où l’on s’efforce de lever les yeux des jeunes générations vers l’universalité de la science et l’exploration du cosmos, l’étroitesse de ce débat politique est consternante de petitesse.

Ce que révèle cette séquence, au-delà des dérives individuelles d’un savant ou des calculs électoraux de l’extrême droite, c’est l’effondrement d’un idéal. Le laïcisme de combat, érigé en dogme au cœur du système depuis plusieurs décennies, a dramatiquement mal tourné. Il ne protège pas la liberté de conscience ; il traque, il stigmatise et il exclut. Cette idéologie de l’intolérance, qui avance masquée sous le vernis de la rationalité ou de la défense de la République, est un péril qui doit être combattu. Car accepter de débattre de l’inconcevable, c’est abdiquer notre dignité commune.

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