L’actualité regorge de contradictions mêlant désir de liberté et pulsions autoritaires. Comment comprendre ce phénomène mondial, qui consiste à échanger toujours plus de liberté contre toujours plus de sécurité ?
Un rapport de force injuste en faveur du capital
Sans vouloir faire la part trop belle à l’analyse marxiste qui interprète l’histoire comme celle d’un perpétuel conflit entre classes économiques présumées antagonistes, le monde d’aujourd’hui ne pourrait être compris sans reconnaître l’importance de la préservation des intérêts privés du capitalisme mondial. Disons les choses clairement : nous assistons depuis plusieurs décennies à l’émergence d’un esclavagisme moderne où les forces vives d’une société – entrepreneurs, artisans, travailleurs, c’est-à-dire le facteur travail – sont progressivement placées au service de forces financières dont les revenus proviennent principalement de la rente et du capital.
Ce phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. On l’a déjà observé sous différentes formes au cours de l’histoire, notamment dans les systèmes coloniaux. Sa particularité aujourd’hui est d’avoir été généralisé à l’échelle mondiale.
À l’origine de cette transformation, il y a notamment un mécanisme que nous avons fini par considérer comme naturel : la dette avec intérêts, autrement dit l’usure. L’usure crée une tension permanente entre ceux qui possèdent le capital et ceux qui doivent produire les revenus nécessaires pour le rémunérer. La question n’est donc pas seulement celle de la propriété du capital, mais celle du rapport de force qu’installe la dette dans toute l’économie. Celui qui possède une créance peut attendre. Celui qui doit rembourser, lui, doit produire.
C’est une différence fondamentale. Aujourd’hui, ce rapport de force est largement favorable au capital. Une part croissante des richesses se concentre entre les mains d’une fraction très réduite de la population, tandis que le travail supporte une part importante de l’effort nécessaire au fonctionnement du système. Or une société ne peut pas indéfiniment demander les mêmes sacrifices aux mêmes catégories de population sans provoquer de frustration. Lorsque l’effort est toujours exigé du même côté, il finit par produire de l’amertume, du ressentiment et, tôt ou tard, de la colère.
Le retrait de l’État et le retour de la force
L’une des grandes transformations des dernières décennies a été le recul de l’État dans la sphère économique. L’idéologie néolibérale, qui s’impose à partir des années 1980, repose notamment sur l’idée que le marché doit prendre en charge une part croissante de ce qui relevait auparavant de l’intervention publique. Déréglementation, privatisations, libéralisation financière et réduction de l’intervention économique de l’État ont profondément modifié le rapport entre le pouvoir politique et le pouvoir économique.
Le secteur financier a été l’un des grands bénéficiaires de cette transformation. Mais ce retrait de l’État produit un paradoxe. Plus l’État abandonne sa fonction de protection économique, plus il est amené à renforcer sa fonction de protection de l’ordre. C’est là que se trouve l’une des clés pour comprendre la montée de l’autoritarisme contemporain.
Ayant cédé à l’appel des lobbys privés pour déléguer une partie de son pouvoir économique, le pouvoir politique va progressivement œuvrer au retrait de l’État de la sphère économique et réglementaire. Cette crise identitaire de l’État, caractérisée par le délaissement de son devoir de protection économique et sociale de la population, se traduit par un repli sur sa compétence de « protection physique » des citoyens et sur le monopole de l’usage de la force, à travers la police et les forces armées.
Lorsque l’État ne peut plus ou ne veut plus agir sur les causes économiques d’un mécontentement, il doit gérer les conséquences sociales de ces mêmes déséquilibres. Et lorsqu’une population qui subit la précarité, le déclassement ou l’austérité proteste, l’État peut répondre non plus par la politique économique, mais par le maintien de l’ordre. L’État social recule. L’État économique se retire. Mais l’État policier demeure. C’est ainsi que le capitalisme usurier peut progressivement produire un État qui protège moins les citoyens contre les conséquences du système et davantage le système contre ceux qui le contestent.
La violence policière comme aboutissement
C’est aussi dans cette perspective qu’il faut regarder la question des violences policières. On cherche généralement leur origine dans la police elle-même : formation des agents, doctrine du maintien de l’ordre, méthodes d’intervention ou comportement individuel. Ces facteurs existent évidemment et doivent être examinés. Mais ils ne répondent pas à une question plus profonde : pourquoi la société devient-elle suffisamment conflictuelle pour que la police ait à intervenir avec une telle intensité ?
La police n’est généralement pas à l’origine du conflit social. Elle intervient lorsque celui-ci est déjà là. Avant la manifestation, il y a une revendication. Avant la revendication, il y a une frustration. Et derrière cette frustration, il y a souvent une réalité économique. Un salaire qui ne permet plus de vivre correctement. Un logement devenu inaccessible. Une dette qui s’accumule. Des services publics qui disparaissent. Une retraite qui recule. Une fiscalité qui devient plus lourde. Un sentiment de déclassement.
La violence policière est donc parfois le dernier maillon d’une chaîne dont le premier n’est pas dans la rue mais dans l’économie. La matraque apparaît lorsque la politique économique n’a plus rien à proposer.
Les comportements individuels, les doctrines policières, les circonstances politiques et l’histoire propre à chaque pays jouent leur rôle. Mais il serait naïf de considérer les violences policières indépendamment des conditions économiques et sociales dans lesquelles elles apparaissent. Une société profondément inégalitaire, fortement endettée et soumise à une pression permanente de rendement produit davantage de tensions. Et lorsque les mécanismes politiques permettant de corriger ces tensions s’affaiblissent, la force publique devient nécessaire pour maintenir l’ordre.
L’écran de fumée sécuritaire
C’est dans ce contexte qu’il faut également comprendre la place prise par le discours sécuritaire.
La peur est politiquement efficace. Lorsqu’une population est inquiète pour son avenir économique, il est toujours possible de déplacer son inquiétude vers une autre menace : immigration, criminalité, terrorisme, insécurité, radicalisme ou désordre social. Il ne s’agit pas de nier l’existence de ces problèmes. Il s’agit de comprendre leur fonction politique lorsqu’ils deviennent les seuls sujets permettant d’expliquer les difficultés d’une société. Le risque est alors de demander à la police de résoudre des problèmes que l’économie et la politique ont contribué à créer.
On demande à la police de traiter la délinquance produite par la marginalisation. On lui demande de contenir les mouvements sociaux provoqués par le déclassement. On lui demande de gérer les conséquences de politiques économiques qui ont réduit la capacité d’intervention de l’État. Et lorsque la contestation devient trop forte, on élargit encore les pouvoirs accordés aux forces de sécurité au nom de la protection de la population.
C’est ainsi que peut se met en place un « coup d’État sécuritaire » : non pas nécessairement un coup d’État au sens classique, mais un déplacement progressif du pacte social dans lequel la liberté est de plus en plus échangée contre la promesse de sécurité. Le citoyen accepte davantage de surveillance, davantage de contrôle et davantage de restrictions, parce qu’il a peur. Et pendant ce temps, les causes économiques profondes du malaise restent largement intactes.
Le véritable enjeu : la justice économique
C’est finalement là que se trouve la contradiction fondamentale du capitalisme financier. Il prétend libérer l’économie de l’intervention de l’État, mais il a besoin de l’État pour garantir les contrats, protéger les créances et maintenir l’ordre lorsque les tensions deviennent trop fortes. Il demande moins d’État lorsqu’il s’agit de réguler le capital. Mais il demande davantage d’État lorsqu’il s’agit de protéger l’ordre social.
Moins d’État pour l’économie. Plus d’État pour la sécurité. Et c’est peut-être cela, au fond, l’autoritarisme qui ne dit pas son nom. Il ne commence pas nécessairement par une dictature. Il commence par un déséquilibre économique. Puis vient la frustration, l’insécurité, la peur, la demande de protection, et finalement, le renforcement du pouvoir coercitif de l’État.
La police n’est donc pas nécessairement le commencement de la violence sociale. Elle en est l’aboutissement. C’est pourquoi la question des violences policières ne pourra jamais être résolue uniquement dans les commissariats ou dans les manifestations. Il faut aussi regarder ce qui se passe dans les banques, sur les marchés financiers et dans les budgets des États.
Derrière une partie des tensions que nous cherchons à réprimer se trouve une question beaucoup plus ancienne : qui doit travailler, qui doit payer et qui a le pouvoir d’attendre ? Tant que cette question restera sans réponse, la paix sociale restera fragile. Et il serait dommage que les polémiques sur la police, la sécurité ou l’immigration nous fassent oublier le véritable enjeu : la justice et la paix économiques.

