Il n’y a pas de nation sans symboles qui fondent son existence. Les peuples en effet ne sont pas définitivement vaincus par la spoliation de leurs ressources naturelles, mais par la dévitalisation de leur source symbolique et spirituelle.
C’est l’enjeu véritable du rôle que jouent pour les musulmans ces symboles que sont le Coran et le Prophète. Cela concerne tout bonnement la continuité, la résistance, le renouveau et la contribution, en tant que nation universelle, dans le temps et dans l’espace, des musulmans. Et nous ne pouvons comprendre l’acharnement actuel (dans la continuité de celle de toujours) qui existe contre le Coran et le Prophète, de la part des milieux xénophobes, oligarchiques et impérialistes, de gauche, de droite et du centre, si nous ne saisissons pas cette réalité : la domination pour être totale doit en finir avec le Coran.
Ainsi, le renouveau de la méditation (tadabbur) du Coran et ses modalités (que nous proposons) et par ailleurs, la critique (que nous élaborons) des approches modernes et classiques le concernant, et qui selon nous l’enchainent. Tout ceci disions-nous, dépassent le simple débat académique « neutre » qu’on veut leur donner. Cela plutôt renvoie à des enjeux philosophiques et civilisationnelles qui concernent l’avenir de l’humanité et l’atteinte religieuse et politique de sa maturité cosmique.1 D’où l’importance du débat que nous soulevons sur la validité des lectures dites « critiques » et modernes du Coran.
Reposons la question de départ qui condense tout cet enjeu : le Coran est-il clair et autonome, dans la délivrance de son message et la fixation de son sens ? Est-il accessible aux doués d’intelligence ?
C’est ce qu’il prétend du début à la fin de son discours.2 Or c’est le contraire que semblent indiquer les approches traditionnalistes et modernistes en leurs termes mêmes, comme nous l’avons démontré dans notre précédente contribution. Des approches dont l’objectif et la prétention est d’expliquer et d’interpréter le Coran qu’ils considèrent être « obscur ».
C’est ce qu’il nous a semblé nécessaire de mettre en évidence. Et ce, avant d’entrer dans la phase plus radicalement critique de notre analyse des théories sur le Coran que portent ces approches. En effet, on ne peut parler, si on est sérieux avec les mots, d’ « herméneutique », d’ « interprétation », de « tafsir » et de « ta’wîl », concernant le Coran, sans supposer et prétendre son « inéloquence » et sa non clarté. Or ce point ne va pas de soi pour un Livre qui scande clairement à plusieurs reprises (et que donc nous comprenons) son in-ambigüité, sa clarté, sa cohérence, son inimitabilité, son universalité et sa profondeur. Cela ne va pas aussi de soi, quand ces approches et leurs interprétations se pensent par contre être claires et donc ne supposent pour elles-mêmes aucune obscurité qui nécessiterait une herméneutique. Herméneutique qui à son tour aurait besoin d’être clarifiée par une autre qui en aurait elle aussi besoin et ainsi de suite, dans une explosion sans terme des sens et de la capacité de les recevoir et de les comprendre. Sur quelle base donc décrète-t-on la clarté ou l’obscurité d’un propos ? Si le Coran n’est pas clair, quel texte, quel livre, quel propos alors est clair ?
Reposons la question autrement : la révélation Coranique est-elle obscure et tortueuse? Parler d’herméneutique et d’interprétation c’est inéluctablement affirmer cela. Dès-lors, si tel est le cas, cela engage en conséquence de questionner et/ou de remettre en cause son origine et son rôle. Pourquoi pas. Le Livre ne craint pas cela. Mais il faut alors être conséquent sur le plan méthodologique, philosophique et religieux.
C’est l’essentiel qu’il faut saisir de ces approches, notamment modernistes, si l’on ne veut pas être perdu dans les méandres du spécialisme verbeux et alambiqué. Car il ne sert à rien de se plonger dans les détails d’une discipline si l’on n’a pas saisi le paradigme et le postulat qui la commandent et la comprennent.
Le précédent article et celui-ci s’inscrivent ainsi dans la veine de cette mise en évidence. Et si le premier, après avoir exposé les enjeux et le rôle de la révélation coranique pour aujourd’hui, a tenté d’exposer le postulat de ces approches (la non clarté du Coran) en faisant une analyse théorique linguistico-logique. Le deuxième que voici va, quant à lui, confirmer cette analyse abstraite, à travers le concret des propos, propositions et études formulés et menées par les spécialistes de ces « nouvelles » approches « critiques » du Coran. Ce, pour en même temps déplier la conception du Livre (erronée selon nous) qu’elles tissent autour de son contenu. Voyons donc tout ceci de plus près.
Les deux postulats qui ne se discutent pas : l’ « obscurité » et les « contradictions » du Coran
Ces approches émergent d’un point de départ qu’Olivier Hanne indique assez clairement dans son article « le Coran à l’épreuve de la critique historico-philologique ». Voici ce qu’il nous dit: « La révélation des contradictions propres au Coran et l’adoption des méthodes de critique du texte biblique permirent, à partir de la fin du XIXe siècle et surtout au XXe siècle, de considérables avancées dans l’étude des origines du corpus ».3
Nous saisissons ainsi mieux ce constat, dans ce qui semble être un reproche formulé par un autre éminent chercheur, le Professeur Emmanuel Pisani, dans son propos sur les « lectures nouvelles du Coran et leurs implications théologiques » : « Il n’existe pas, nous dit-il, en arabe stricto sensu de termes désignant la discipline qui commenterait chacune des sourates du Coran en la soumettant à un examen critique, en étudiant la question de l’auteur, des sources anciennes, en recherchant les données historiques, géographiques et archéologiques qui permettraient d’éclairer le texte et d’en préciser le message ».4
Le docteur continue sa démonstration, lorsqu’il parle de la méthode sémentico-historique qui vise l’action d’ « éclaircissement » et de « précision » du Coran, en indiquant que « le caractère ambigu de nombreux versets a donné lieu à des discussions sans fin dans les commentaires coraniques. Elles témoignent de la perte du sens des termes. En effet, selon notre auteur (Luxenberg) la prédication de Muhammad se fondait sur des vocables issus des milieux judéo-chrétiens et inconnus de la plupart des auditeurs arabes. Dès lors, l’inintelligibilité d’un mot ou d’un passage du Coran pourrait retrouver sens et cohérence sur la base de leur équivalent syriaque ».5
Ces trois extraits, assez représentatifs de la vision défendue par ces « nouvelles » approches, confirment le postulat que nous leur avions prêté dans notre analyse précédente. Cela est suffisamment établi. Le Livre est pour ces approches un texte obscur et ambigu (ne serait-ce qu’en parti). Ce qui pose problème pour quiconque lit/lie et médite le Coran et donc comprend ce qu’il dit.
Par ailleurs, deux autres éléments sont mis en avant par ces thèses. Prenons le premier qui met en évidence la conception (erronée selon nous) que ces approches ont du Coran et sur laquelle se fondent leurs méthodologies. Ainsi, s’ajoutant à celui de « l’ambigüité » et « obscurité » du Livre, l’autre postulat de ces méthodes est le caractère « contradictoire » qu’elles lui affublent. C’est sur celui-ci en effet que les approches dites « historico-critiques » du Coran se sont construites, comme l’a si bien indiqué le Professeur Hanne. Or c’est bien parce qu’il est contradictoire qu’il est obscur ; et c’est bien parce qu’il se veut clair que le Coran se dit être et se doit d’être cohérent. Il y a donc une relation intrinsèque entre l’incohérence d’un propos et son ambigüité d’une part et d’autres part entre sa clarté et sa cohérence. Deux visions ici s’affrontent.
Donc, l’ « Obscurité-ambigüité » et la « contradiction » sont les deux postulats qui fondent la conception que ces approches « critiques » modernistes ont du Coran. Autrement dit, elles viennent contredire frontalement et radicalement la conception coranique du Coran et les postulats qui fondent son approche de lui-même (et sur laquelle nous fondons notre méthodologie coranique de méditation du Coran, dans le livre « Lyre le Coran » que nous souhaitons publier prochainement) :
– « Alif, lâm, ra. Voici les signes d’un livre clair et explicite (Mubîn) ».6
– « Louange à Dieu qui a fait descendre sur son serviteur le Livre et pour lequel il n’y a mis aucune tortuosité (ambigüité). Un Livre d’une rectitude parfaite… ».7
– « Ne méditent-ils donc pas le Coran ? S’il venait d’un autre que Dieu ils y auraient trouvé de nombreuses contradictions ».8 Le propos est plutôt clair pour un livre sensé être obscur et contradictoire, non ?
Ainsi, aucun subterfuge interprétatif n’est possible sur cette question : soit le Coran dit vrai sur son compte, et en conséquence ces « nouvelles » approches « critiques » du Coran sont erronées, car fondées sur une conception fausse de son contenu. Soit la révélation coranique est dans l’erreur, et dans les faits contradictoire avec ce qu’il dit et se trouve être obscur, ambigu et incohérent, alors non seulement ces approches sont solidement fondées, mais en plus c’est tout le discours Coranique et la foi que les croyants lui portent qui s’écroulent. Il n’y a ainsi pas d’autre alternative : adopter ces approches c’est implicitement prendre à contre-pied le Coran (méthodologiquement) et en faire une invention, une fable, une œuvre littéraire, ou une falsification. On a le droit de le faire mais il faut être conséquent quand on se prétend croyant d’une part et penseur d’autre part. Par contre, adopter le postulat coranique sur son contenu, c’est rendre inopérantes les approches classiques traditionnelles du « tafsir » et du « ta’wîl » et celles modernistes de l’historico-critique et de l’herméneutique. Et, par conséquent et en toute cohérence, se mettre en quête d’une autre approche du Coran et d’une méthodologie de méditation (et non d’interprétation ou d’exégèse) de son contenu, qui soient adaptées à ce qu’il est dans les faits, tel qu’il est présentement, ainsi qu’à sa nature et projet. Ceci, si on fait preuve d’un minimum de pensée et de cohérence philosophique et intellectuelle.
Pour un critère scientifique objectif de départage entre la vision coranique et la vision dites « critique » du Coran
Pour arbitrer et trancher entre l’approche coranique du Coran et l’approche moderniste dites « critique », nous ne pouvons nous contenter de déclarations de foi (en la religion ou en la modernité) d’un coté comme de l’autre. C’est le contenu même du Livre qui doit être le terrain de notre investigation scientifique et philosophique, ainsi que l’arbitre qui validera ou invalidera la théorie que nous élaborons pour comprendre son phénomène, à l’instar, pour la science, de ce qu’il en est avec la réalité naturelle ou anthropo-sociale.
Pour ce faire, il nous faut respecter certains critères méthodologiques qui permettent d’asseoir une démarche scientifique et d’en vérifier la validité, afin de ne pas tomber dans l’idéologie et le dogmatisme dans un sens comme dans l’autre. Il s’agit donc de :
1- évaluer la cohérence du système théorique que l’on élabore.
2- démontrer et mettre en évidence la forme logique de la théorie.
3- la comparer à d’autres théories.
4- et enfin effectuer des tests empiriques (en l’occurrence sur le texte coranique tel qu’il est entre nos mains).
A ces points, ajoutons le critère Popperien (de Karl Popper) de réfutabilité selon laquelle « l’observation d’un seul fait expérimental ne corroborant pas la théorie réfute celle-ci ».9
L’ « obscurité » et l’ « incohérence » du Coran, en tant que postulats, ainsi que la théorie et les approches sur le Coran qui s’élaborent à partir d’elles, doivent être ainsi passées, pour être considérées comme sérieuses, au le crible des critères ci-dessus indiqués. Et si, un des critères venait à ne pas être respecté, et si ne serait-ce qu’une sourate du Coran venait à ne pas corroborer la/les dites théorie(s) (à plus forte raison sa totalité, telle que nous le pensons), ces théories et leurs approches devront-être mises de coté. Et leur continuité dans le discours, malgré leur discrédit scientifique et philosophique, devra signifier qu’il s’agit là de croyances et d’idéologies déguisées qui n’ont rien de scientifique ni d’objectif.
A suivre…
Notes:
1 Nous consacrerons prochainement un article spécifique pour expliciter cette notion de « maturité cosmique » ainsi que l’épistémè général qui la sous-tend.
2 S 2, s 1 ; S 11, s 1.
3 Olivier Hanne. Le Coran à l’épreuve de la critique historico-philologique. Ecueils de l’hypercritique, impasses de la littéralité.. Jean-Baptiste Amadieu, Jean-Marc Joubert, François Ploton-Nicollet. L’hypercritique et le littéralisme dans la démarche historienne, Mar 2012, La Roche sur Yon, France. Etudes et rencontres de l’école des chartes, 48, 2016, Les sources au cœur de l’épistémologie historique et littéraire.
4 Emmanuel Pisani, « Les lectures nouvelles du Coran et leurs implications théologiques. À propos de quelques livres récents », Revue d’éthique et de théologie morale 2009/1 (n°253), p. 29-50. DOI 10.3917/retm.253.0029
5 Emmanuel Pisani, « Les lectures nouvelles du Coran et leurs implications théologiques. À propos de quelques livres récents », Revue d’éthique et de théologie morale 2009/1 (n°253), p. 29-50. DOI 10.3917/retm.253.0029.
6 Coran, S 12, s 1
7 Coran, S 18, s 1-2
8 Coran, S 4, s 82
9 Conjectures et réfutations, La croissance du savoir scientifique, pp. 64-65

