A l’heure où les rapports médiatiques et gouvernementaux font état d’une augmentation des signes visibles de l’Islam, les données quantitatives fournies par l’IFOP[1] et par l’INED [2] suggèrent que les femmes sont moins nombreuses à porter des signes religieux. Laïcité, égalité hommes/femmes, école de la République, Islam, communautarisme, oppression…les arguments échangés autour du voile ont abordé tous les registres. Le port du voile en France est devenu un véritable débat bien qu’il relève de la liberté d’appartenance et de pratique religieuse.
Le Saint Coran comporte plus de 6 236 versets qui parlent de liberté et d’égalité, de dignité, de savoir, de raison et de justice mais pourtant beaucoup d’encre coule sur deux versets qui concernent le voile. Ce voile qui n’est pas un pilier de l’Islam mais une prescription du divin a suscité des réactions islamophobes, des réactions liées à la peur, la haine et la colère, qui succèdent l’une à la suite de l’autre de façon séquentielle : peur des Musulmans, de leurs lieux de prières, de leur régime alimentaire, de leur tenue vestimentaire, de leur pilosité… entre autres facteurs qui reflètent ainsi des attitudes d’intolérance.
Ainsi, les débats se multiplient autour de la représentation de ce voile alors que personne ne fait l’effort de comprendre ce qu’il représente. Les langues se délient, les masques tombent pour clamer le racisme sous couvert de laïcité. Il serait temps de sortir de ce débat obscur et d’élargir la focale sur plus de tolérance.
Dans le fantasme des islamophobes, une fille voilée était censée échouer, finir écrasée, noyée dans une dépendance, pour être une assistée et une exclue du système. Or, on s’aperçoit que les filles en foulard ne sont ni des terroristes potentiels ni des victimes mais des femmes avec un esprit libre. Leur voile dérange car il ne correspond pas aux scénarios de victimes de l’Islam, soumises à la domination de la gente masculine. Le mythe est ainsi brisé. Par conséquent, on s’en prend à elle car elles sont complices d’un Islam qui devient hégémonique et donc coupables de ne pas entretenir la représentation d’un islam belliqueux. L’Islam, religion qui présente le plus de foi, le plus de fidèles avec une progression constante de conversions fait peur car cette religion perdure et va à l’encontre de la société capitaliste. En donnant permanence et stabilité aux principes moraux, l’Islam exclue les perversions, les mœurs dissolues, ou le relâchement de la vie morale. Ainsi, il faut harasser toute cette religion qui demande à ses fidèles de se focaliser sur l’amour et la crainte de Dieu et non sur cette société de consommation.
Face à l’Islam, on soulève souvent l’argument de la tradition française. Le voile serait contraire aux valeurs de la République. Soulignons, de prime abord, que la République n’est pas supposée forcer les gens à adhérer à ses valeurs mais en tant que citoyen, chacun a le devoir de respecter ses lois. Face à l’histoire de France, soudainement, tout le monde semble oublier que les mœurs des français à une époque révolue, étaient bien plus proches de l’éthique islamique que celles contemporaines. En effet, il y a peu encore, les chrétiennes se couvraient la tête d’une mantille dans les églises, pratique qui remonte aux temps bibliques où les femmes portaient un voile pour la prière. Cet usage a effectivement ses racines dans le Nouveau Testament :
“Tout homme qui prie ou qui prophétise la tête couverte, déshonore sa tête. Toute femme qui prie ou qui prophétise la tête non voilée, déshonore sa tête.”[3]
La France trouve sans doute là son origine car si la mantille a bien été recommandée un temps par l’Eglise, soulignons que dans la bonne société, il a longtemps été mal vu de « sortir en cheveux », c’est-à-dire sans coiffe, pour une femme et cette désapprobation n’était pas directement religieuse. Aussi, au delà de la dimension religieuse, dans l’héritage gréco-romains, les déesses païennes de l’Antiquité étaient représentées voilées. Les femmes de cette même époque dissimulaient leur chevelure sous un voile, afin d’affirmer leur statut social et se distinguer des esclaves et des prostituées[4]. C’est avoir la mémoire courte de croire (ou de postuler) que le foulard serait strictement contraire à l’héritage français. Pourtant, la question du voile des musulmanes défraie régulièrement la chronique, au point qu’elle préoccupe non seulement les politiques, les médias et même les tribunaux. Arrêtons de se voiler la face, sans mauvais jeu de mot, par cette attitude particulièrement hypocrite des dirigeants qui clament l’héritage historique et culturel de la République pour attaquer l’Islam. On oublie que la tradition française n’est en aucun cas un argument en termes de droit, sinon pourquoi n’interdisent-ils pas aux gens de fêter Halloween ou d’aller à la Gay Pride au nom de la tradition française ?
Beaucoup évoquent les lois Ferry de 1905 pour se complaire dans leur discours. Que dit justement la loi de la laïcité de 1905? Une loi que tout le monde connaît de nom mais dont le contenu semble leur être flou. En effet, revenons un peu aux origines de l’histoire de la laïcité pour mieux comprendre ce principe. La Révolution française a été le point d’origine qui aboutira aux lois du début du XXe siècle. En effet, le 26 août 1789, l’Assemblée constituante adopta la «Déclaration des droits de l’homme et du citoyen». L’article 10, considéré comme l’acte de naissance de la laïcité, stipule :
«Nul n’a le droit d’être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public».
On autorise ainsi tous les citoyens à être des citoyens égaux devant la loi, à l’époque où les catholiques vivaient avec les juifs et les protestants, minorités religieuses souvent discriminés et pourchassés. À la fin du XVIIème siècle, l’identité française est au comble de l’affrontement, entre les catholiques qui veulent que la France soit une monarchie et les républicains qui veulent la démocratie. Entre ce pluralisme de confessions chrétiennes et le judaïsme et pour régler ce contentieux religieux, l’Etat se désengage en faisant basculer la religion dans le domaine de la sphère privé. On assiste alors aux lois de 1905, loi de la laïcité qui donne à l’Etat la responsabilité et l’obligation de garantir la liberté de conscience des citoyens mais qui interdit l’Etat à subventionner quelque mouvement religieux que ce soit.
Article 1er des lois de 1905 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. »
La loi de 1905, telle qu’elle nous est présentée, est faite pour que tout le monde puisse vivre ensemble en harmonie. Or, les musulmans se retrouvent aujourd’hui sur le banc des accusés car des mères voilées ont accompagné une sortie scolaire. Le Conseil d’État qui joue le rôle de conseiller du Gouvernement a pourtant déjà statué à ce sujet : une femme peut accompagner son enfant en étant voilée puisqu’elle n’est pas membre du service public, elle n’est donc pas astreinte au principe de neutralité[5].
Beaucoup veulent promouvoir la laïcité en tant que principe philosophique pour émanciper les gens de la sphère religieuse en oubliant que cette loi est un principe juridico politique. N’étant pas satisfait de ce principe bien cadré, ils s’affairent à évincer toute croyance religieuse et s’octroient le droit de dénigrer toute religion qu’ils considèrent comme de l’obscurantisme. Dans cet état d’esprit, le voile est méprisé puisqu’il est l’expression d’un religieux visible dans une société sécularisée. Aujourd’hui, se déclarer croyant est vécu comme un retour en arrière au même moment où la modernité occidentale prêche une invisibilisation du religieux. Ainsi, il est difficile de comprendre pourquoi une personne, et qui plus est, une femme, ferait démonstration de son appartenance religieuse. Pourtant, les textes ne sont pas ambigus à ce sujet, la loi est basée sur le principe fondamental de la liberté individuelle de conscience. Chacun a le droit de croire ou de ne pas croire, comme chacun a une conscience différente de celle de son voisin. Pour organiser ce vivre-ensemble, le respect qu’on exige pour soi, est également donné aux autres afin d’organiser à la fois le commun et le différent. La République c’est donc cette capacité à construire le commun dans le respect de la diversité. C’est à partir de ce principe juridico-politique que l’épanouissement des trois valeurs républicaines, liberté égalité fraternité sera possible.
Par conséquent, la loi doit garantir et assurer la liberté de se vêtir selon les préceptes d’une religion, et en aucun cas être l’élément déclencheur de la discorde du peuple français. Ce qui est d’autant plus gênant, c’est que ce débat qui donne lieu à tant de polémiques concerne une faible minorité. En effet, selon une enquête réalisée par l’IFOP[6] en 2016, les musulmans comptent 5,6% des habitants de métropole (soit entre 3 et 4 millions) et que parmi ces 5%, 30% des femmes musulmanes portent un foulard. Or, la seule réponse, vis-à-vis de cette fraction de la population qui souhaite porter un foulard, fut la répression par l’exclusion de l’école. Ce débat nous rappelle qu’en 1905, il avait déjà été question de bannir de l’espace public un vêtement religieux : la soutane, puisque l’ennemi était l’Église catholique. Ses détracteurs voyaient dans la soutane un signe clérical, symbole de la soumission du prêtre, une atteinte à sa liberté. En effet, Charles Chabert, député de la Drôme, présenta un amendement contre la soutane, qui représentait à ses yeux, un costume religieux et une manifestation confessionnelle[7].
La réponse d’Aristide Briand, rapporteur de la Loi de 1905, concernant le vêtement religieux de la soutane fut la suivante :
« (…) Le silence du projet de loi au sujet du costume ecclésiastique ( …) n’a pas été le résultat d’une omission mais bien au contraire d’une délibération mûrement réfléchie. Il a paru à la commission que ce serait encourir (…) le reproche d’intolérance et même s’exposer à un danger plus grave encore, le ridicule que de vouloir (…) imposer aux ministres des cultes l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements (…). Ce costume n’existe plus pour nous avec son caractère officiel (…). La soutane devient, dès le lendemain de la séparation, un vêtement comme un autre, accessible à tous les citoyens, prêtres ou non ».
En effet, dans une République laïque, il n’existe pas de vêtement religieux. La laïcité, ce n’est pas exclure l’expression religieuse de l’espace public, mais assurer sa libre expression, sa neutralité pour que justement, la religion ne devienne pas une affaire d’État.
Deux siècles plus tard, on en est encore à débattre, sur la religion, ce qui est permis ou non de faire, au point où les politiques et les médias s’autorisent l’irrespect, le mépris de cette liberté de croyance en allant à l’encontre de la déclaration universelle des droits de l’homme:
« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. »
Aucun politique ne condamne cette islamophobie inacceptable en France, mieux, ce sont les premiers à afficher leur haine contre l’islam. Où se situe la neutralité du ministre de l’Éducation Nationale et du président de la République ? En affirmant que « le voile n’est pas souhaitable », et ajoutant que « ce n’est pas non plus quelque chose à encourager », le Ministre de l’Éducation, M. Blanquer se place en travers de la République en tentant d’imposer une norme sociale et vestimentaire sur la base d’une simple opinion qui contrevient aux principes législatifs. Le président de la république, M.Macron, de son côté mélange allègrement immigration, religion, terrorisme et communautarisme pour pomouvoir une « société de vigilance » qui déléguerait aux citoyens le rôle de surveillance aux services de l’État, incitant les classes populaires du pays à s’épier entre elles et à tomber dans la délation. Il paraît bien hasardeux de demander à la République de s’immiscer dans l’intimité des consciences. Quel précédent cela créerait-il dans un pays qui se flatte encore d’être celui des droits de l’homme et du citoyen ? Être musulman est considéré aujourd’hui comme étant une menace potentielle.
Nous devons être bien conscients que cette pression crée de l’anxiété culturelle et sociale et rejeter cette peur paralysante de l’intolérance antimusulmane. Il s’agit plutôt de canaliser cette peur vers des actions et des pratiques spirituelles positives, à savoir l’activisme éclairé par l’Islam mais surtout une confiance et une crainte accrues en Dieu Tout-Puissant.
Certes, ces islamophobes aimeraient séculariser l’identité musulmane, éradiquer les musulmans en tant que communauté religieuse, mais que peuvent ils faire ? Déporter les musulmans, les interner, les tuer par des actes de génocide ? Peut-être, mais ce qui est le plus à craindre, c’est cette méthode qui consiste à créer des conditions propices à la dissolution de la foi musulmane, en forçant les individus à se fondre dans un moule, en poussant ainsi les musulmans à cacher leur identité musulmane, à en être gêné de sorte qu’en fin de compte, le fait d’être musulman aujourd’hui en France, n’ait plus rien à voir avec les valeurs et normes religieuses de l’Islam, si ce n’est le prénom qui est porté.
En occident, la femme musulmane est constamment dans le collimateur des médias et des politiques parce que celles qui le portent contestent les règles du jeu social qui dictent aux femmes ce qui relève du féminin et de la féminité. Même si les femmes ont chacune leur identité, il n’en demeure pas moins qu’être femme, être féminine est une construction sociale et culturelle. Si la libération de la femme en Occident s’est, en partie, exprimée par la possibilité de dévoiler son corps, le foulard des musulmanes témoignent de leur féminitude, c’est à dire de leur identité en tant que musulmane et de l’importance qu’elles accordent aux prescriptions islamiques en matière de pudeur et de relation à Dieu.
[1] Ifop (Institut français d’opinion publique), 2011, Les Pratiques religieuses chez les musulmans
[2] Ined (Institut national d’études démographiques), 2010. TeO : Enquête sur la diversité des populations en France.
[3] Onzième chapitre de la première lettre de Saint Paul aux Corinthiens, versets 4 et 6
[4] Schilling Robert. Vestales et vierges chrétiennes dans la Rome antique. In: Revue des Sciences Religieuses, tome 35, fascicule 2, 1961. pp. 113-129
[5] https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/164000776.pdf
[6] https://www.institutmontaigne.org/ressources/pdfs/publications/rapport-un-islam-francais-est_-possible.pdf
[7] Prélot, Pierre-Henri. « Les signes religieux et la loi de 1905. Essai d’interprétation de la loi portant interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public à la lumière du droit français des activités religieuses », Société, droit et religion, vol. numéro 2, no. 1, 2012, pp. 25-46

