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Aïd el-Fitr 2026 : quelles dates probables ? Entretien avec l’éminent astrophysicien Jamal Mimouni

Les dates de l'Aïd El-Fitr varient selon les pays, malgré les avancées scientifiques.

POURQUOI LIRE :

  • Comprendre les différences de dates de l'Aïd.
  • Éclaircissements sur la mécanique céleste et la visibilité lunaire.
  • Analyse des enjeux d'harmonisation du calendrier musulman.

À l’approche de la fin du Ramadan, une question revient chaque année avec une acuité particulière : pourquoi les dates de l’Aïd diffèrent-elles encore d’un pays à l’autre, alors même que la science permet aujourd’hui de calculer avec une précision extrême les cycles de la Lune ? Cette interrogation est d’autant plus vive en 2026 que, selon les données astronomiques, l’Aïd al-Fitr devrait être célébré en France le vendredi 20 mars, tandis que d’autres pays pourraient le fêter le samedi 21 mars.

Derrière ces décalages persistants, c’est toute la relation entre savoir scientifique, tradition religieuse et pratiques communautaires qui se trouve posée. Pour éclairer ce débat à la fois technique et profondément ancré dans les réalités du monde musulman, la rédaction d’Oumma a interrogé l’éminent astrophysicien Jamal Mimouni(1). Spécialiste reconnu des questions liées à la mécanique céleste et engagé dans la diffusion de la culture scientifique, il apporte un regard rigoureux et accessible sur les différences entre la « naissance » astronomique de la Lune et sa visibilité réelle, sur la fiabilité des calculs modernes, ainsi que sur les enjeux d’une éventuelle harmonisation du calendrier musulman.

Entre précision scientifique et diversité des approches juridiques, cet entretien permet de mieux comprendre pourquoi, malgré les avancées de l’astronomie, l’unité des dates reste un défi pour les communautés musulmanes à travers le monde.

Quelle est la différence scientifique entre la “naissance” astronomique de la Lune et sa visibilité réelle à l’œil nu, qui reste la méthode traditionnelle dans de nombreuses communautés musulmanes ?

La naissance astronomique de la Lune correspond au moment de la conjonction, c’est-à-dire lorsque la Terre, la Lune et le Soleil se trouvent pratiquement alignés dans l’espace. Cet événement est un phénomène purement astronomique qui peut être calculé et prédit avec précision, car il résulte de la mécanique céleste régissant le mouvement de ces corps. L’alignement n’est généralement pas parfaitement exact, sinon il produirait une éclipse solaire totale, mais il se produit tous les mois sous forme de conjonction, marquant le début astronomique d’un nouveau cycle lunaire.

La visibilité du croissant est une réalité différente : elle dépend du moment où, après le coucher du Soleil, le très fin croissant lunaire devient effectivement observable près de l’horizon. Cette observation constitue la méthode traditionnelle adoptée par la jurisprudence islamique classique pour déterminer le début ou la fin des mois lunaires. Ainsi, la naissance astronomique est un événement calculable et universel, tandis que la visibilité du croissant est un phénomène d’observation dépendant de conditions locales et servant de base pratique pour décider du début ou de la fin du Ramadan et de la célébration de l’Aïd.

Comment les calculs astronomiques permettent-ils aujourd’hui de déterminer avec précision la naissance du croissant lunaire qui marque la fin du Ramadan ?

La détermination de la naissance astronomique de la Lune repose sur la mécanique céleste, fondée principalement sur les lois du mouvement de Newton et sur leur application aux interactions gravitationnelles entre le Soleil, la Terre et la Lune. Le problème du mouvement de la Lune est en réalité un problème à trois corps, plus complexe que celui de deux corps, car l’orbite terrestre est fortement perturbée par l’influence gravitationnelle de la Lune, bien plus que les perturbations liées aux planètes.

Grâce aux progrès théoriques réalisés dès le début du XXᵉ siècle, notamment avec les travaux de l’astronome Ernest W. Brown, puis à l’introduction de méthodes modernes de calcul numérique, il est aujourd’hui possible de modéliser ce mouvement avec une très grande précision. Les éphémérides astronomiques permettent ainsi de déterminer l’instant exact de la conjonction à quelques secondes près, c’est-à-dire le moment précis où les trois corps sont alignés. Cette détermination concerne uniquement la naissance astronomique du croissant et non son observation visuelle, qui dépend d’autres facteurs.

Les modèles astronomiques actuels permettent-ils d’anticiper de manière fiable la date de l’Aïd plusieurs années à l’avance, ou existe-t-il encore des incertitudes ?

Les modèles astronomiques modernes vont au-delà du simple calcul de la conjonction. Ils permettent également d’estimer les conditions d’observabilité du croissant lunaire, c’est-à-dire la probabilité qu’il puisse être vu depuis une région donnée du globe. Pour cela, ils prennent en compte plusieurs paramètres : l’âge de la Lune après la conjonction, sa hauteur au-dessus de l’horizon au coucher du Soleil, l’angle de séparation entre la Lune et le Soleil, ainsi que, dans certains cas, des facteurs atmosphériques.

Ces modèles permettent donc de prévoir avec une grande fiabilité dans quelles régions du monde le croissant pourra être observé en premier, et si cette observation sera possible à l’œil nu ou seulement avec des instruments optiques pour chaque région. Il subsiste néanmoins de petites incertitudes liées notamment aux conditions atmosphériques et aux limites physiologiques de la vision humaine. Malgré cela, les différents modèles d’observabilité utilisés aujourd’hui par les astronomes donnent des résultats très proches et convergent généralement vers les mêmes conclusions concernant les régions et les moments où l’observation est la plus probable.

Selon les calculs astronomiques, quelle devrait être la date de l’Aïd en 2026 dans la plupart des pays musulmans et en France ?

L’année 2026 présente une situation un peu particulière, car la visibilité du croissant dépend fortement des régions du monde. Dans une grande partie de l’Asie et du Proche-Orient, les conditions astronomiques indiquent que le croissant ne devrait pas être visible le soir du 19 mars, ni à l’œil nu ni même au télescope. Dans ces régions, il sera donc nécessaire de compléter le mois de Ramadan à trente jours, ce qui conduirait à célébrer l’Aïd le samedi 21 mars.

Dans les pays du Maghreb, comme l’Algérie ou le Maroc, la situation est plus marginale : les calculs indiquent une possibilité très faible mais non totalement nulle d’observer le croissant le soir du 19 mars dans des conditions atmosphériques particulièrement favorables. Si cette observation était confirmée par les comités officiels d’observation, l’Aïd pourrait être célébré le vendredi 20 mars. Toutefois, d’un point de vue astronomique, cette observation serait très difficile et il est plus probable que ces pays complètent également le mois à trente jours, ce qui placerait l’Aïd le samedi 21 mars.

Du point de vue astronomique, le croissant lunaire sera-t-il visible le 19 mars 2026 dans certaines régions du monde ou en Europe ?

Les calculs montrent que la visibilité du croissant ce jour-là sera très variable selon les régions du globe. Dans la majorité des pays d’Asie, du Moyen-Orient et d’une grande partie de l’Afrique, le croissant sera soit impossible à observer, soit extrêmement difficile à détecter, même avec des instruments optiques. Dans le Maghreb et certaines régions voisines, la visibilité restera marginale et dépendra fortement des conditions atmosphériques.

En revanche, les conditions seront beaucoup plus favorables en Amérique du Nord, où le croissant devrait être visible relativement facilement le soir du 19 mars. Les pays où les  communautés, qui auront commencé le Ramadan le même jour que l’Afrique du Nord pourront donc y observer le croissant et célébrer l’Aïd le vendredi 20 mars  (lire communiqué du CFCM) . L’Amérique du Sud, en raison de sa position géographique différente et de la configuration de la Lune par rapport à l’horizon, ne bénéficiera pas des mêmes conditions favorables. Globalement, en Europe et dans la plupart des régions du monde musulman, la visibilité restera difficile ou marginale.

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Pourquoi observe-t-on encore des différences de dates pour l’Aïd entre certains pays musulmans, alors que la science est capable de prévoir très précisément les phases de la Lune ?

Ces différences ne proviennent pas d’une incertitude scientifique sur les phases de la Lune, car celles-ci peuvent être calculées avec une très grande précision. Elles résultent plutôt des méthodologies adoptées par les différents pays et leurs comités d’observation du croissant, qui reposent sur des interprétations diverses de la jurisprudence islamique.

Certains pays exigent une observation visuelle directe à l’œil nu, d’autres acceptent l’usage d’instruments optiques comme les télescopes, tandis que certains prennent également en compte des observations réalisées dans d’autres régions du monde. Ces approches ont évolué avec le temps : par exemple, l’utilisation d’instruments d’observation est aujourd’hui admise dans certains pays alors qu’elle ne l’était pas auparavant. La science peut donc prédire les phases lunaires et les conditions d’observabilité, mais elle ne peut pas imposer une date unique tant que les critères juridiques et méthodologiques restent différents d’un pays à l’autre.

 Pensez-vous qu’une harmonisation mondiale du calendrier musulman, basée sur les calculs astronomiques, soit scientifiquement possible aujourd’hui ?

Du point de vue scientifique, l’établissement d’un calendrier lunaire unifié est tout à fait possible aujourd’hui, car les calculs astronomiques permettent de prévoir avec précision les phases de la Lune et les conditions d’observabilité du croissant pour toutes les régions du globe. Toutefois, la mise en place d’un tel calendrier nécessiterait avant tout un consensus entre les différentes autorités religieuses et juridiques du monde musulman. La condition fondamentale est qu’il soit à la fois fonctionnel et sans aucune ambiguïté dans les dates qu’il indique.

Un calendrier unifié se fondera non seulement sur la conjonction astronomique, mais aussi sur des critères d’observabilité du croissant, c’est-à-dire la possibilité réelle de le voir dans certaines conditions. C’est la pierre d’achoppement de certains calendriers, notamment celui dit d’Umm al-Qura Séoudien qui ne le fait pas de manière adéquate et que les autorités séoudiennes sont souvent pointés du doigt comme de facto arrangeant l’acceptation des rapports d’observation  pour qu’ils concordent avec ce calendrier. Plusieurs propositions existent, notamment celles issues de conférences internationales comme celle d’Istanbul en 1977, qui ont tenté de définir des critères consensuels. Les astronomes Mohamed Odeh de Jordanie, Nidhal Guessoum d’Algérie et Muhammed Ilyas de Malaysie notamment, ont contribués grandement sur cette question. Si un accord était trouvé entre juristes et astronomes sur ces critères, il serait alors possible d’établir un calendrier islamique mondial pratique permettant de déterminer à l’avance le début et la fin de chaque mois, tout en restant conforme aux principes classiques liés à l’observation du croissant.

Une dernière question sur la polémique du début du mois de Ramadan en France et sa fin cette année ?

La question du début et de la fin du mois de Ramadan, cette année, s’inscrit dans un contexte particulier marqué par une divergence initiale qui a suscité une certaine polémique, notamment autour de la position du Conseil Théologique Musulman de France (CTMF). En effet, dès l’annonce du début du mois, ce dernier a adopté une date qui a été perçue comme problématique, en raison d’une lecture spécifique des implications des résolutions de la Conférence islamique d’Istanbul de 1978 et de celle de 2016 sur le calendrier unifié. Ces résolutions visent à harmoniser le calendrier lunaire à partir de critères astronomiques de possibilité d’observation.

Dans notre cas précis, la lecture du CTMF a abouti à ce que le 29 Ramadan tombe le mercredi 19 mars. Or, la conjonction lunaire n’intervient que le jeudi 20 mars au matin. Ainsi, lors de la recherche du croissant le mercredi soir, la nouvelle lune n’était pas encore née. Une telle situation n’est pas impossible en soi, mais elle demeure inhabituelle et résulte, dans la plupart des cas, d’un début de mois problématique.

Malgré cela, le CFCM (Conseil français du culte musulman) et le Conseil Théologique devraient converger vers la date du vendredi 20 mars pour la célébration de l’Aïd al-Fitr, même s’ils ont divergé pour le début du mois : pour le premier, en raison de l’observabilité du croissant lunaire le jeudi sur la base du calcul, et pour le second, en raison de la complétion du mois à 30 jours en raison de “l’inobservabilité” absolue du croissant le mercredi 19 mars (29 Ramadan pour eux).

En revanche, pour les tenants de l’observation visuelle stricte, le problème reste entier. Le jeudi 20 mars au soir, correspondant au 29 Ramadan dans de nombreux pays, le croissant lunaire sera extrêmement fin et très difficile à observer. Sa visibilité dépendra de conditions particulièrement exigeantes : un ciel parfaitement dégagé, une atmosphère limpide et une absence quasi totale de particules en suspension. La zone où une visibilité, même marginale, serait possible englobe le Maghreb ainsi que deux pays d’Afrique de l’Ouest : le Sénégal et la Mauritanie.

Or, l’expérience des dernières années montre que même des pays reconnus pour leur expertise, comme le Maroc, peinent à observer des croissants aussi ténus. En Algérie, la situation sera encore plus délicate en raison de sa position géographique légèrement plus à l’est et des nombreux cas d’observations erronées dans le passé. Enfin, pour le Sénégal, le pays se trouve en zone humide, peu favorable à l’observation. Quant à la Mauritanie, les observations du croissant, lorsqu’elles ont lieu, n’ont jamais atteint un degré de fiabilité réellement notable.

Dans ces conditions, il apparaît très probable que le croissant ne soit pas observé le jeudi soir. Ainsi, le mois de Ramadan devra être complété à trente jours, ce qui conduirait à célébrer l’Aïd al-Fitr le samedi 21 mars pour les tenants de l’observation visuelle stricte. Une consolation toutefois : dans ce cas, ils célébreraient l’Aïd le samedi 21 mars avec probablement les pays du Maghreb, mais surtout avec l’ensemble des pays d’Asie, où l’observation du croissant est impossible ce soir-là — soit, au final, la majorité des musulmans dans le monde.

Propos recueillis par la rédaction Oumma

(1) Jamal Mimouni est un astrophysicien algérien, docteur en physique des particules de l’Université de Pennsylvanie (États-Unis), où il a soutenu sa thèse en 1985. Chercheur et intellectuel engagé, il prend part activement aux débats sur les relations entre science, société et culture dans le monde musulman, tout en œuvrant à la diffusion de la culture scientifique.

Il est actuellement responsable du master d’astrophysique à l’Université Constantine 1. Il a également été le premier président élu de l’African Astronomical Society (AFAS), dont il est aujourd’hui membre du comité directeur. Cette organisation, qui rassemble environ 300 membres issus du continent africain et de sa diaspora, constitue l’une des principales associations scientifiques professionnelles en Afrique.

Il est également président de l’Association d’astronomie Sirius, une structure très active dans la vulgarisation de l’astronomie en Algérie. Parallèlement à ses activités scientifiques, il s’intéresse aux interactions entre science et pensée religieuse.

Jamal Mimouni est co-auteur, avec le physicien Nidhal Guessoum, d’un ouvrage de vulgarisation scientifique en arabe, L’histoire de l’Univers : des conceptions anciennes au Big Bang, et a également contribué à l’ouvrage académique collectif Science and Religion in Islam.

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