Dix ans après son annonce fracassante, l’Abraj Kudai, censé devenir le plus grand hôtel du monde avec ses 10.000 chambres, ressemble davantage à un mirage qu’à une réalité. Retour sur un projet pharaonique aux ambitions contrariées.
Les plans visionnaires dévoilés en 2015 laissaient rêveur : 45 étages, 70 restaurants, 4 hélipads et surtout cette capacité à loger l’équivalent de deux fois la population de Monaco. Aujourd’hui, sur le terrain qui devait accueillir ce colosse hôtelier, à quelques encablures de la mosquée Al-Haram, seuls quelques squelettes de béton témoignent de ce rêve inabouti. Pourtant, la nécessité saute aux yeux. Avec 1,8 million de pèlerins lors du dernier Hajj et près de 36 millions de visiteurs annuels, La Mecque étouffe. “Les pèlerins dorment parfois à même le sol des centres commerciaux par manque de chambres”, raconte Ahmed, un guide local.
Les difficultés du projet reflètent les soubresauts du géant saoudien Binladin Group, son promoteur historique. Après la tragédie de la grue en 2015 (111 morts) et l’arrestation de ses dirigeants en 2017 dans le cadre de la lutte anticorruption menée par Mohammed ben Salman, le groupe peine à se relever. “Les créanciers font la queue et les chantiers tournent au ralenti”, confie un banquier de Riyad.
Le royaume semble désormais concentrer ses efforts sur d’autres projets d’apparat : la mégalopole futuriste NEOM, les complexes balnéaires de la mer Rouge, ou encore l’organisation de la Coupe du monde 2034. “Mais n’oublions pas que 60% des visiteurs étrangers viennent pour le pèlerinage”, tempère un consultant en tourisme religieux. Alors que de nouvelles enseignes comme le Four Seasons s’apprêtent à ouvrir leurs portes dans la ville sainte, l’Abraj Kudai semble condamné à rester ce paradoxe saoudien : un projet trop ambitieux pour être abandonné, mais trop complexe pour aboutir. Dans un royaume qui mise sur la démesure, ce palace fantôme pourrait bien devenir le symbole des limites d’une économie encore trop dépendante des caprices du pétrole et des rivalités de palais.

