Musulman Undercover, complexe et complexé

Assis dans un café italien sur Theobald Road à Londres, nous sommes une petite dizaine à avoir accepté l

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dimanche 15 novembre 2009

Musulman Undercover, complexe et complexé

"Assis dans un café italien sur Theobald Road à Londres, nous sommes une petite dizaine à avoir accepté l’invitation. Autour de la table, la très grande majorité d’entre nous ont des postes dans des banques d’investissement. Qui nous a invités ?Une journaliste de l’Express qui réalise un article sur les raisons qui incitent les jeunes Musulmans diplômés à quitter la France.

A sa façon de poser les questions et d’orienter les réponses, on a une idée de la manière dont elle nous perçoit : des « beurs » en mal de reconnaissance sociale et économique qui traversent la Manche pour échapper à la discrimination à l’embauche des grandes entreprises françaises.Le résultat : un piteux article que voici : Ma cité c’est la City

C’est très joli cette effusion de réussite, d’accomplissement professionnel et ces personnages bien lisses qui trouvent dans leur job la justice dont ils ont manqué plus jeunes. Le seul petit problème, est que le papier (en plus de contenir un tas d’erreurs factuelles) signifie quelque chose de radicalement différent du contenu de notre discussion. Le sentiment majeur que nous avions exprimé était celui d’une grande frustration de ne pas pouvoir être des Musulmans épanouis dans une France de plus en plus islamophobe, qui nie notre identité et la réduit à celle de fils d’immigrés tentant désespérément d’être des « Français comme les autres ».

Par ailleurs, la moitié de ceux présents lors de notre rencontre n’ont pas grandi dans des cités, moi le premier (même si ça fait bien de le dire). Il est donc curieux de voir l’amalgame systématique qui est fait, volontairement ou non, par des journalistes qui ont une vision fantasmée de ce que sont les Arabes, les Noirs, les immigrés, les Musulmans, et des individus ayant grandi dans des cités. Prenez un peu de ci, une pincée de ça, mélangez le tout et le tour est joué…

Les journalistes déterminent à priori ce qu’ils espèrent entendre des notre réalité, ainsi que la façon dont ils vont présenter les choses. Ils veulent rarement écouter ce que les gens ont à dire sur le sujet avant de se faire une opinion en fonction des avis exprimés. Au contraire : ils ont une idée qu’ils veulent présenter et cherchent seulement des éléments pour corroborer leur vision, des personnages réels à mettre en scène dans leur scénario de science fiction. Et ce genre de distorsion de la réalité n’est rien en comparaison des manipulations auxquelles nous avons droit sur la grippe A, sur la Palestine, sur les sans-papiers, etc.

Bien sûr, de la part des journalistes appartenant aux médias dominants, on ne s’attendait pas à beaucoup mieux, mais il y a quelque chose de profondément aliénant dans le fait de se voir systématiquement mal entendus, voire ignorés dès que l’on affirme que ce qui guide notre vie, nos choix et notre identité est, avant tout, notre appartenance à l’Islam."

Le mythe du pays où l’Islam est moins cher…

Face aux injustices dont nous sommes victimes en France, beaucoup d’entre nous en ont conclu qu’il fallait partir faire notre vie ailleurs. Où ? Dans un pays fictif où l’Islam est plus facile à pratiquer, où on serait mieux acceptés, où on ne nous regarderait pas de travers, où nos épouses ne seraient pas refusées à l’entrée des banques quand elles portent le hijab , et où nos enfants ne reviendraient pas de l’école en répétant comme des perroquets des chants de noël obligatoires appris à l’école laïque dès que le mois de décembre se profile.

Dans ce pays idéal(isé), « même le McDo est halal », « tu peux manger des steaks n’importe où », « personne te calcule si t’as une barbe », « il y a même des sœurs en hijab dans la police », « tu peux prier au taf », etc.

Forcément, ça fait rêver…

Ce pays, miroir de quelques-unes de nos plus grandes frustrations, on en trouve des versions approximatives à Londres ou à Dubaï, mais l’envers du décor est peu glorieux pour peu qu’on regarde derrière l’affiche. Les légendes que l’on raconte au sujet de ces villes rappellent parfois celles que les immigrés vivant en France racontaient à leurs familles et leurs voisins au bled pendant les vacances d’été : « La France ? Trop facile... ».

A Dubaï, une ville a été construite de toutes pièces en important même les êtres humains qui manquaient pour faire une société, à grand renfort de dollars. Un univers artificiel, dans lequel on circule par des couloirs et des centres commerciaux climatisés. Des hôtesses de l’air embauchées au Caire, à Damas ou à Amman parce qu’elles sont belles, auxquelles, on fait porter des hijabs approximatifs pour faire « comme-si », auxquelles on fait servir des plateaux-repas halals de leurs mains manucurées. Des cadres portant une barbe taillée au laser, pensant qu’ils se sont accomplis en tant que Musulmans depuis qu’ils ont remplacé leur sonnerie de téléphone par le dernier chant islamisant à la mode et que leur 4*4 américain a été acheté avec un « crédit-islamique ». Tout un programme.

À Londres, c’est une autre histoire. Si les gens semblent nous laisser en paix avec notre Islam, ce n’est pas parce qu’ils nous acceptent, mais plutôt parce qu’ils sont indifférents. Bien sûr, cette simple indifférence est déjà un bien pour nous, en comparaison d’une France où il faut tout justifier de notre appartenance et où il faut aujourd’hui débattre de ce qu’est l’identité nationale, avec en ligne de mire, une fois celle-ci établie noire sur blanc, la possibilité d’exclure ceux qui ne s’y conformeraient pas.

Pour les femmes musulmanes qui quittent la France quand elles se sentent rejetées professionnellement, le rêve vire parfois à la galère : à celles qui portent le hijab en France, on explique qu’il faut faire du télémarketing, même si elles ont un doctorat. Elles ne sont pas « montrables » aux clients. Et comme, dans le même temps, on explique à tout le monde qu’il faut absolument réussir professionnellement pour être reconnu et s’épanouir dans la vie, on a vite une idée de la frustration que cela peut générer de « ne pas avoir de job ».

On voit ainsi des femmes quitter leur famille et leur entourage à l’issue de ce parcours, leur vie rangée dans quelques valises, un billet d’Eurostar à la main et plein d’espoirs dans le cœur. Une fois à Londres, les idées reçues volent en éclats : la recherche d’un appartement se solde souvent par un échec. Au mieux une collocation entre filles, dans la plupart des cas un lit sommaire dans une auberge. Les économies y passent, tandis que la recherche d’un job n’est pas vraiment plus réconfortante. Comme à Paris, les réseaux, les diplômes et l’expérience font la différence et il n’y a pas, à proprement parler, de « rêve britannique » pour les Musulmans de France.

Ceux et celles qui réussissent à Londres ne doivent pas perdre de vue que leur petit confort est bien précaire et qu’il ne représente nullement le cas général des Musulmans de Grande Bretagne, dont la plupart vivent dans des villes de province et pour qui la pauvreté, la délinquance, la drogue et l’exclusion de la bonne société britannique sont des combats auxquels la majorité d’entre eux doivent faire face.

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Bon, d’accord. Les issues qu’on avait entrevues ne sont pas forcément si prometteuses qu’on l’espérait alors que faire ? À l’heure qu’il est, on renvoie des hommes dans des charters. On les laisse dormir dans des abris de tôle à Calais, dont on les chasse par intermittence pour faire travailler les journalistes. On exclut des filles de l’école si elles portent le hijab. On enseigne la fierté d’être Français par la mythologie de Charles Martel. On discute de l’identité nationale pour la figer dans le drapeau et la marseillaise.

Indigènes, comme un enfant à qui l’on brode « mange sans porc » sur sa blouse en dernier recours au repas unique des cantines scolaires dans la France des années 80.

Indigènes, comme une femme qu’on refuse de marier le jour tant attendu parce que sa robe de mariage est complétée d’un foulard blanc qui entoure son visage souriant comme un écrin.

Indigènes, comme à chaque fois qu’on rentre dans une boutique et qu’on se sent obligés d’être plus polis que les autres pour ne pas attirer les suspicions.

Indigènes, quand au comptoir d’un service public, on renvoie ta mère sous prétexte qu’elle fait des fautes de français même si ce n’est pas vrai.

Indigènes, parce qu’on sent au fond de nous qu’on ne sera jamais acceptés tels qu’on est. Sous couvert d’intégration, les rapports entre nous sont encore marqués de l’héritage des colonies, qu’on le veuille ou non.

Pas convaincu ? Demande à Djamel Debbouze s’il ferait autant rire la France si ses parents étaient originaires de Pontarlier.Tant que la France n’aura pas accepté son nouveau visage quand elle se regarde le matin dans le miroir, elle ne risque pas de retrouver le minimum d’estime de soi nécessaire pour relever la tête et aller de l’avant. Dans ce miroir tant redouté, ce qu’elle voit est une belle mosaïque colorée.

Qu’est ce que l’identité nationale ? Le dernier mythe d’une civilisation qui vit dans un autre siècle, vestige d’un autre temps dont ils ont la nostalgie. Sauf qu’à trop chercher dans ce sombre passé, il risque de revenir comme un boomerang tranchant en pleine tête.

Et nous dans tout ça, qu’est ce qu’on fait ?

D’abord on commence par prendre conscience que nous faisons partie de la France, ou plutôt qu’on fait la France. Nous sommes une partie de la France. Chacun de nous représente 1/60 000 000ème de l’identité de ce pays. Si cette expression identitaire va dans le sens d’un changement ethnique, culturel ou religieux alors ceux qui écrivent les livres d’histoire doivent en prendre acte et non essayer d’écrire le roman de leurs rêves d’antan.Ensuite, comprendre que nous n’avons plus à être des victimes. Nous n’avons plus à subir les injustices que nos parents ont dû tolérer sous peine d’être renvoyés.

Pour reprendre l’idée de Malek Bennabi sur la colonisabilité : si les peuples d’Afrique on été colonisés, c’est qu’ils étaient « colonisables », c’est-à-dire qu’il n’étaient pas en résistance forte face à l’idéologie et aux armées coloniales. De la même façon, si nous sommes lésés aujourd’hui dans notre identité, c’est que nous ne sommes pas particulièrement réfractaires au système de valeurs qui nous est imposé, ainsi qu’à nos autres concitoyens, par les moyens et les subterfuges les plus odieux. Du système bancaire spéculatif à la criminalisation des immigrés, tous ces problèmes auxquels notre société doit faire face aujourd’hui sont les manifestations factuelles du même mal, de la même idéologie.

Face à cela, c’est notre complexe d’infériorité que nous devons soigner en premier : le fameux syndrome du Musulman Undercover. Je sais que c’est une idée difficile à comprendre pour beaucoup de lecteurs non-Musulmans (ceci et le côté très revendicatif de certaines de mes positions), mais c’est quelque chose de profondément ancré en nous depuis notre enfance, en grande partie du fait de la situation de nos parents – souvent perçue par eux comme plus précaire qu’elle ne l’était réellement.

Une des consignes principales que les enfants d’immigrés ont reçu étant enfants est : « ne fais pas d’histoires, même si tu as raison ! ». Si on ajoute à cela les discriminations et les formes de racisme ouvert qui étaient à l’œuvre dans les années 80/90, on a une idée du bain dans lequel notre identité s’est formée. Ces précédentes formes de racisme ont depuis tendance à se résorber puis à s’exprimer sous une forme anti-religieuse plutôt qu’envers des groupes ethniques particuliers, sous couvert de « laïcité ». Une laïcité à laquelle on fait dire à peu près ce qu’on veut. Au fil du temps, forcément, ça crée un état d’esprit particulier chez nous… celui du Musulman Undercover, comme infiltré, soumis, précaire, prêt à tout pour être toléré, accepté, aimé.

Dans la vie du Musulman Undercover, il y a plein de challenges palpitants :

Quand sa maman l’appelle au bureau pour prendre de ses nouvelles et lui dit « salaam alaikum ! », il se retrouve pendu au téléphone au milieu d’un dilemme existentiel : d’un côté, c’est sa maman chérie qui l’appelle et il a envie de lui répondre « wa alaikum essalaam maman ! » mais, s’il fait ça, il sera grillé en tant que Musulman puisque tout le monde écoute tout le monde dans l’open-space où il travaille. Il finit par marmonner un « wkm slm mman » dans sa barbe (au sens figuré, la barbe, c’est quand même une grande entreprise dont on parle, non mais oh…).

Pourtant, ses collègues et amis savent déja probablement qu’il est un Musulman parmi tant d’autres, mais ce comportement étrange leur fait sentir qu’il y a quelque chose de tourmenté dans son appartenance.

Quand le repas du midi arrive et qu’il s’agit de bien gérer la stratégie des alliances politiques du déjeuner, il a du mal à dire qu’il ne peut pas aller au bistrot parce qu’il n’y a rien au menu qu’il puisse manger. Ça lui est plus naturel de dire qu’il n’a pas faim plutôt que d’expliquer son régime alimentaire à ses collègues et de trouver ensemble un endroit qui convienne à tout le monde. De temps en temps, il a de très mauvaises surprises au restaurant, et cela même quand il commande du poisson. Vin blanc et lardons ont tristement tendance à venir infiltrer de nombreuses recettes traditionnelles. Une espèce de martélisme culinaire en somme (je nomme « martélisme » toute tentative fantasmée de résister à la présence musulmane en Europe).

Suivant le même esprit, c’est plus facile de présenter le mois de Ramadan comme une pratique bonne pour la santé que comme une exigence religieuse ; plus simple, lors d’un cocktail, de dire qu’on a pas soif plutôt que de dire que l’Islam interdit la consommation d’alcool, etc. Même quand le Musulman Undercover se lance dans le travail associatif et essaie de changer les choses, il se retrouve à reproduire les mêmes complexes. Pour présenter le travail de son association, il écrira peut-être un texte du genre :

« Nous souhaitons développer des modes d’échange pour un meilleur vivre ensemble et mettre en avant les valeurs universelles d’humanisme et de compréhension mutuelle pour les générations futures (…) Nous développons des activités culturelles et sommes à la recherche d’expressions d’une spiritualité multiple fruit de différentes influences (…) Quelle que soit la sensibilité de chacun, nous visons l’épanouissement des individualités autour d’idées communes… »

Bon, tout ça c’est bien mignon, mais on a toujours l’impression que ce genre de confiture verbale a été écrite avec à l’esprit la crainte suivante : « pourvu qu’ils ne se rendent pas compte qu’on est Musulmans ! ».Comme si l’appartenance à l’Islam était perçue, par nous en premier, comme un facteur disqualifiant. Bien entendu, certains médias, ainsi que les groupes islamophobes et anti-religieux alimentent tout cela, mais mon argument est simple : n’y ajoutons pas notre part en entretenant les complexes fruits de notre passé. A force de vivre cette part de notre identité comme quelque chose dont il faut se cacher, pas étonnant que les autres y voient quelque chose de peu honorable, puisque nous ne nous montrons pas honorés.

Dépasser ce stade, c’est ne plus être victimes et être prêts à jouer pleinement notre rôle dans la société française : lui donner toutes nos forces quand elle va dans le sens de la justice, de l’entraide, de la fraternité comme elle l’a parfois fait durant son histoire, mais également résister aussi fort et aussi ferme que possible quand cette société nous fait honte, quand elle exclut, quand elle spolie, quand elle cautionne les injustices. Alors seulement, et avec pour condition cette équité, on pourra dire qu’il y ait quelque raison d’être fiers d’appartenir à la France en tant que nation.

Quant à ceux qui craignent que nous soyons présentés une fois de plus comme les épouvantails de l’intelligentsia bien-pensante, je rappelle que cette microscopique minorité n’existe que dans les cercles autorisés du pouvoir politique et médiatique, même si elle espère influencer le reste du monde.

La réalité de tous les jours, c’est que les personnes d’autres confessions de notre génération ont partagé tant de choses avec nous. On a grandi ensemble, mangé des Flamby ensemble, on s’est fait virer du cours de philo ensemble, punir pour devoir non rendu, collés samedi matin quand le soleil du printemps arrivait, ensemble. On a convoité les mêmes baskets, squatté les mêmes parcs, joué aux mêmes jeux vidéos jusqu’à pas d’heure, mangé les mêmes sandwichs, regardé les mêmes dessins animés sanglants. Il faut croire que ces hommes et ces femmes avec qui nous avons passé l’essentiel de notre vie ne détourneront pas l’amitié et le respect qu’ils ont pour nous quand on leur expliquera, simplement mais du fond du cœur, que ce qui nous anime et explique l’essentiel du sens de notre vie est notre foi : l’Islam.

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Ingénieur en mathématiques financières, auteur de "Foul Express", un roman qui relate les tribulations d’un ingénieur dans le dangereux monde de la finance.

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