Islamophobie ? « Laissez pisser, dans trois semaines on n’en parlera plus ».

C’était il y a un an. En septembre 2009, je publiais ici même une Lettre ouverte aux représentants du CRI

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vendredi 5 novembre 2010

Islamophobie ? « Laissez pisser, dans trois semaines on n’en parlera plus ».

C’était il y a un an. En septembre 2009, je publiais ici même une Lettre ouverte aux représentants du CRIF et de la LICRA pour m’étonner de l’absence totale de réaction de leur part face à la banalisation de la parole islamophobe sur de nombreux sites et médias de la communauté juive. Banalisation ? Le mot est faible. On pouvait déjà parler, alors, de déferlement. Du « politologue » Guy Millière, tenant conférence dans une synagogue parisienne, appelant à ne pas « capituler » devant le spectre d’un « changement de population et de culture en Europe » qualifié de « guerre mondiale contre l’islamisme » au site de l’Union des Patrons et Professionnels Juifs de France (UPJF), publiant semaine après semaine, des articles voyant dans la « doctrine islamique de l’immigration » un « cheval de Troie moderne », conçu pour accomplir un « projet insidieux vieux de mille quatre cents ans de conquête et de domination » afin de « dominer les société non musulmane et paver la voie à leur totale islamisation », les bornes de l’inacceptable me paraissaient, de longue date, avoir été largement franchies.

Je n’avais bien entendu reçu aucune réponse de Patrick Gaubert et Richard Prasquier, les deux destinataires de cette lettre ouverte, auxquels j’avais pourtant pris soin d’en adresser personnellement un exemplaire par courrier. Trois mois plus tard, je publiais, sur Rue89, une nouvelle lettre ouverte, à Brice Hortefeux cette fois, lequel, invité d’honneur d’un colloque de ladite UPJF, s’y était vu décerner – défense de rire ! – la « prix de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme ».

Une remise de prix d’autant plus saugrenue, que l’UPJF, imperturbablement, continuait alors de publier, chaque semaine, la même littérature nauséabonde. Je ne citais dans cet article que les « échantillons » les plus ahurissants, notamment un article paru le 17 décembre 2009, comparant les populations musulmanes d’Occident à une prolifération de souris, et quelques jours plus tard, un montage photo « humoristique », d’une manifestation de Martiens sur la planète Mars : « Musulmans rentrez chez vous ». Ni la copie de ma lettre, dont j’avais là encore adressé copie au ministre de l’Intérieur, ni même le fait que celle-ci avait été lue par près de 50 000 lecteurs sur Rue89 (ainsi qu’un autre article, publié sur Marianne.fr, quelques jours auparavant, visité plus de 25 000 fois) n’avait non plus provoqué la moindre réaction, ni la moindre déclaration.

J’en avais adressé, en dernière tentative, un exemplaire à Gilles Bernheim, grand rabbin de France, en lui demandant simplement de bien vouloir me faire connaître son sentiment sur cet état de fait. Deux semaines plus tard, je recevais un appel téléphonique d’un rabbin du consistoire (dont je tairai le nom, par charité), à qui le grand rabbin de France – « trop occupé », selon ses propres dires – avait confié la délicate tâche de me répondre directement. Une réponse, d’ailleurs, pleine de sagesse et de subtilité, effectivement incompatible, par son temps minimum d’élaboration requis, avec l’emploi du temps écrasant de celui qui l’avait ainsi mandaté : « La meilleure attitude, c’est de laisser pisser, vous verrez que dans trois semaines, on n’en parlera plus… »

J’ai donc laissé pisser. Mais ça continue. Dans la plus parfaite indifférence des médias et des pouvoirs publics, sans doute trop occupés (eux aussi), notamment à poursuivre devant les tribunaux d’autres débordements, sans doute infiniment plus répréhensibles. De ce point de vue, mon interlocuteur avait raison : on n’en parle plus. Une prédiction qu’il n’était pas trop difficile de faire, puisqu’on n’en parlait déjà pas… Le discours islamophobe s’est désormais installé dans le ronronnement d’une norme acceptable, et donc acceptée. Standardisée.

Dernier épisode en date, l’interview de Bat Ye’or sur Radio J, mercredi 27 octobre. Cette écrivaine britannique d’origine égyptienne est présentée, dans les milieux néocons, comme une « spécialiste du monde arabo-musulman ». Pasionaria hystérique de la dénonciation de la « dhimmitude », elle mène aussi un combat exalté contre ce qu’elle appelle la transformation de l’Europe en Eurabia. Un néologisme qui en dit assez long, à lui seul, sur les présupposés idéologiques qui sous-tendent les travaux de cette « spécialiste ».

Ce jour-là, l’écrivaine est donc interrogée sur son nouveau livre : L’Europe face au spectre du Califat. Un titre suffisamment explicite, lui aussi, qui devrait pouvoir dispenser d’un examen approfondi de l’ouvrage pour se faire une idée du contenu. D’autant que les propos tenus à l’antenne y pourvoient largement. Sur la notion d’Eurabia, d’abord : « Eurabia, ça veut dire un continent, déjà, d’une certaine façon islamisé (…) Toute cette attitude, par conséquent, de haine à l’égard de ses origines juives, pour une Europe chrétienne, pour une Europe judéo chrétienne, signifie un suicide ».

Sur le Califat, ensuite. Question du journaliste : « Pour vous qui êtes une spécialiste du monde arabo-musulman, le Califat, c’est une idéologie profonde, ancrée dans l’islam politique et qui vise à faire réapparaître l’Empire arabo-musulman sur toutes les terres ? » Réponse de l’invitée : « Pour la majorité, il y a un désir parmi ces populations musulmanes de restaurer le Califat. Le Califat, c’est l’instance suprême islamique qui réunit tous les pouvoirs sous une seule instance. Et donc, qui a également le pouvoir de déclencher la guerre, de déclarer la guerre à des pays non-musulmans. Alors, donc, tout ce qu’on veut, ce qu’on veut en réalité avec la restauration du Califat, c’est de restaurer cette force islamique mondiale.

Quant au remède qui pourraient permettre, d’éviter la catastrophe, les suggestions du journaliste laissent pantois : « On voit la montée d’une extrême droite nationaliste dans plusieurs pays d’Europe y compris d’ailleurs en France. Vous pensez que c’est la bonne solution, pour résister à ce que vous appelez le palestinisme et la volonté du Califat ? ». Bat Ye’or botte en touche. Elle ne dit pas oui, mais elle ne dit pas non… « Je ne sais pas si c’est la bonne solution, mais certainement, si l’Europe veut survivre, il faut qu’elle se raccroche à ses valeurs qui ne sont pas celles du Califat (…) Et par conséquent, qu’elle puisse se défendre contre l’emprise des lois de la charia qui sont imposées par une immigration de plus en plus nombreuse ».

Bat Ye’or est justement invitée, le 18 novembre prochain, à présenter son livre, lors d’un dîner débat organisé par l’UPJF… dont le porte-parole était à son tour interviewé par Radio J ce dimanche 31 octobre. On n’en sort pas ! Entre autres paroles sensées et frappées au coin du bon sens, Claude Barouch a déclaré avoir « beaucoup apprécié » les dernières propositions à l’ONU du ministre israélien Avigdor Liebermann. La création d’un Etat palestinien « nettoyé ethniquement de tous les Juifs » - audacieuse formulation pour désigner l’évacuation des implantations… - devrait avoir pour contrepartie immédiate la rectification des frontières de cet Etat pour y « englober un maximum d’Arabes israéliens aux fins de les déchoir de la nationalité israélienne ».

Mais n’allez surtout pas surtout qualifier ces prises de position de fanatiques ou d’extrémistes, vous risqueriez de vous faire traiter d’antisémite. Mieux vaut laisser pisser.

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Ancien avocat, essayiste. Il est l’auteur d’Une haine imaginaire (2005) et des Nouveaux Désinformateurs (2007), parus aux éditions Armand Colin.

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