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Visite guidée d’une école coranique dans le Sahara algérien

Suite à l’article « Dépasser la critique réformiste et l’apologie traditionaliste – Un regard croisé sur des institutions traditionnelles d’enseignement islamique » publié le 2 novembre dernier sur le site d’Oumma et la demande de certains lecteurs d’une deuxième partie, je propose un bref aperçu d’un des trois différents lieux présentés dans l’article précédent sur la base de mes observations et expériences personnelles. J’espère décrire les deux autres institutions de formation islamique traditionnelle de Mauritanie et du Yémen dans de futures contributions, afin d’approfondir le débat et la réflexion au sujet de la diffusion et transmission des sciences islamiques dans un cadre traditionnel mais aussi d’informer les éventuelles personnes intéressées et motivées pour aller étudier le Coran, l’arabe ou les sciences islamiques sur les conditions de vie de ces lieux, les méthodes d’apprentissage et la vie au quotidien. Particulièrement populaires dans les milieux traditionnalistes, dont une des caractéristiques centrales est de promouvoir le suivi d’un unique madhab, ces lieux de transmission de l’islam restent néanmoins méconnus et leur fonctionnement rarement décrit, laissant planer le mystère et induisant des attentes et imaginaires souvent faussés.

Cette première  partie porte sur la Zaouïa et Madrassa d’Inzegmir, un petit village situé dans le Sud de l’Algérie dans la région d’Adrar. Les deuxième et troisième parties aborderont des institutions d’enseignement islamiques de Matamoulana en Mauritanie et de Tarim au Yémen.  La région d’Adrar est réputée en Algérie pour la pratique et la transmission d’une approche traditionaliste de l’islam, ici caractérisée par le suivi scrupuleux du madhab malékite, de l’adhésion à la ‘aqidah acharite, de la lecture du Coran en Warsh, ainsi que d’une approche soufie. Sur ce dernier point,  il faut tout de même souligner que les pratiques confrériques y sont souvent limitées à des cercles particuliers, bien qu’il est fréquent d’observer la lecture quotidienne de litanies (wird / wazifa) et évocations de Dieu (dhikr) à haute voix dans nombre de mosquées, notamment après la prière de l’aube.

A cela s’ajoute des pratiques cultuelles traditionnelles telles que la lecture en commun de sourates du Coran le jeudi soir (notamment, les sourates Yasin et Al Waqi’a) dans les mosquées. Dans une moindre mesure, la lecture de poèmes (qasa’id), tels que la célèbre Al-Burda de l’imam Al-Busiri, témoigne de la présence du tasawwouf. Ainsi, la région d’Adrar est un des lieux les plus attachés à l’islam traditionaliste en Algérie, à l’opposé de certaines régions traversées par d’autres influences théologiques souvent déconnectées de l’héritage traditionnel local, comme l’illustrent bien la plupart des quartiers de la capitale. La Wilaya d’Adrar regroupe nombre de zaouïas auxquelles sont attachées des écoles coraniques, dans lesquelles sont enseignés, en sus du Coran, le droit islamique, la grammaire arabe et d’autres disciplines religieuses. Sur le conseil d’un imam officiant en région parisienne, je me rends pour la première fois dans cette région en 2009. Après une visite brève de différentes écoles coraniques, je visite finalement à la zaouïa du Cheikh Al Hassan al Ansari à Inezgmir en avril 2012 avec l’intention d’y étudier le Coran. J’y retournerai encore en 2016 pour une brève visite. Ce petit village est situé entre les villes d’Adrar et de Reggane aux abords de la route principale, ce qui le rend relativement facile d’accès malgré son éloignement des centres urbains et son isolement dans le désert.

Vue sur l’oasis et le minaret de la mosquée de la Zaouïa.

Arrivant par minibus d’Adrar au village d’Inzegmir, je trouve facilement la Zaouïa à quelques dizaines de mètres de la route principale. La Madrassa est quant à elle située un tout petit peu plus loin dans un autre bâtiment. Me présentant à l’improviste, sans prise de rendez-vous préalable, je découvre que la Zaouïa est ouverte à tous, du moins à tout homme musulman (je n’ai pas connaissance des conditions d’accès pour d’autres personnes). Elle accueille ainsi des voyageurs désireux de rencontrer le Cheikh mais aussi d’autres hommes en quête de refuge, qui semblent fuir de situations conflictuelles ou tenter de s’éloigner de problèmes personnels. Il semble que personne ne questionne le nouveau-venu à propos de l’objet de sa visite, et celui qui veut s’isoler peut le faire sans être importuné. Le visiteur est hébergé et prend part aux trois repas quotidiens servis dans la grande salle en compagnie du Cheikh. Après quelques temps, quand il le souhaite, il repart comme il est venu, sans protocole.

L’accès à la Madrassa, pour ceux qui désirent étudier, nécessite quant à lui quelques démarches. Le nouvel étudiant manifeste sa volonté d’apprendre, puis est présenté à un gestionnaire qui lui demandera des informations identitaires basiques. Puis il est introduit directement dans son nouveau milieu, en internat, où un lit en dortoir lui est attribué et où la compagnie d’autres étudiants va désormais constamment l’entourer. Il va donc vivre automatiquement au rythme de l’école coranique, en suivant les autres étudiants aux âges variés, enfants, adolescents et jeunes adultes. En tant que suisse, je suis amené à séjourner dans le dortoir des étrangers, en compagnie de trois Tunisiens et d’un Guinéen, âgés approximativement de 20 à 30 ans. Nous vivons ainsi à cinq dans cette chambre sur des matelas posés sur le sol, dans une ambiance conviviale et fraternelle. Nous recevons en soirée la visite d’autres étudiants algériens dans la chambre et parlons en arabe, mélangeant la langue classique (al fusha) aux dialectes algérien ou tunisien.

En cuisine – Préparation du pain pour les étudiants de la Madrassa.

Dans les écoles coraniques traditionnelles, la semaine d’étude commence le vendredi soir au coucher du soleil (Al Maghrib) et se termine le mercredi soir à la même heure. Le matin, tout le monde se lève avant la prière du Sobh (début de l’aube) et participe au culte en commun dans la grande mosquée. Ensuite, la lecture du Coran dure à peu près une heure. Puis, après le lever du soleil et le petit déjeuner, les étudiants se rendent dans une salle pour mémoriser le Coran. La méthode est simple, uniforme et répétitive. Elle consiste à copier les versets du Coran sur une tablette en bois (al-lawh) avec une plume (qalam) et de l’encre traditionnel (smakh), puis de mémoriser l’ensemble du texte recopié en le lisant à voix haute à plusieurs reprises. Une fois que l’étudiant pense avoir mémorisé le texte figurant sur sa planche, il se présente à l’instructeur en lui présentant sa tablette et en récitant par cœur la partie du Coran qui y est inscrite. S’il réussit, il lave sa tablette, la recouvre d’une nouvelle couche grise, la sèche au soleil, puis recopie la prochaine partie du texte coranique qu’il devra mémoriser, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il termine le Coran.

L’ordre de l’apprentissage commence par la fin du Coran (la dernière sourate An-Nas) pour remonter jusqu’aux premières sourates. La récitation coranique se fait selon la Riwayat Warsh.  Ainsi, un étudiant qui aurait mémorisé des sourates en Hafs sera amené à recommencer son apprentissage en lecture Warsh depuis la dernière sourate, jusqu’à ce qu’il mémorise tout le Mushaf (Livre du Coran). Cette méthode ancestrale se base sur la répétition et nécessite beaucoup d’abnégation et de patience. Pour ma part, après quelques dizaines de minute, le fait d’être assis sur le sol rend la position difficile à tenir et la fatigue insupportable. Le rythme est soutenu et le sommeil réduit à quelques heures journalières. L’apprentissage monotone et répétitif. Dans la salle, tous les étudiants, âges confondus, sont assis à même le sol en tenant le Mushaf d’une main et en écrivant leur texte sur la planche, dans des positions inconfortables.

Les nombreuses mouches perturbent incessamment les étudiants et, le bruit induit par la lecture simultanée de tant d’étudiants dans le même espace, qui lisent fort pour tenter de mémoriser leur partie, semble à première vue insupportable. Cependant, les étudiants les plus anciens disent qu’on s’habitue avec le temps, tant physiquement que mentalement. Pour ma part, je ne resterai pas assez de temps pour pouvoir m’y habituer. En bref, les conditions de vie sont dures. A l’aube, en ce mois d’avril, il fait très froid et la pratique des ablutions à l’extérieur est difficile. En journée, il fait très chaud et la promiscuité, les mouches et le bruit rendent l’atmosphère encore plus lourde. Les périodes de repos sont rares et l’intimité inexistante, l’étudiant étant constamment entouré de plusieurs personnes. Le manque d’eau rend l’usage des toilettes difficile et les douches très rares. D’ailleurs, il m’a semblé que beaucoup d’étudiants n’aient pu se doucher qu’une fois par semaine lors d’une sortie dans une des villes voisines, éloignées de quelques dizaines de kilomètres. Les repas sont simples et peuvent occasionner des troubles gastriques à des estomacs non habitués, à moins que l’eau du robinet en soit la cause. Physiquement et matériellement, la vie y est donc pénible et demande beaucoup d’abnégation, du moins jusqu’à quand on s’y habitue.

Avec le recul, j’imagine à présent que la valeur de l’éducation d’un tel lieu n’est pas seulement relative à l’acquisition d’un savoir brut (mémorisation de textes), mais aussi et surtout de l’effort sur soi-même (jihad an-nafs) consenti durant la période d’étude. Les difficultés du rythme et du mode de vie peuvent renforcer des qualités telles que la patience, l’endurance, l’abnégation et le dévouement pour une cause. Parallèlement, la vie en communauté et dans la promiscuité doit favoriser le développement de la fraternité et solidarité entre les étudiants.

En même temps, la collectivité et la vie en internat rendent l’atmosphère très chaleureuse, pleine de d’échanges et de fraternité entre les étudiants. La camaraderie et l’ambiance rappelleraient les « bons côtés de l’armée », où la rigueur des conditions de vie contraste avec la légèreté des discussions et le rythme interminable des blagues et plaisanteries. En d’autres termes, et contre toute attente, j’ai vécu des moments euphoriques et particulièrement amusants pendant mon séjour d’étude.

Une soirée habituelle dans la chambre des étudiants étrangers.

Le manque de liberté et de mouvement a occasionné pour moi une autre difficulté. Le programme contraignant et l’isolement du village dans le désert empêchaient aux étudiants de sortir et de s’éloigner de la Madrassa. Ainsi, même passer un coup de téléphone privé se faisait dans la compagnie, sans aucune intimité. En 2012, il n’y avait encore aucun accès à internet possible à proximité. Pour ceux qui le souhaitent et qui le peuvent, seul le vendredi était une occasion de sortir et la ville d’Adrar à environ une heure de route, toutefois très calme et endormie, représentait la seule réelle possibilité. Cela augmentait en moi la sensation d’isolement et la difficulté de m’habituer à un tel environnement. Cependant, ce manque de liberté que pourrait ressentir par un étudiant est relativisé par le fait qu’il est là par choix et qu’il est naturellement libre de quitter définitivement l’institution dès qu’il le souhaite.

Quelques jours après avoir déjà commencé ses études, le nouveau-venu est amené à faire des photos d’identité et des contrôles médicaux à Reggane, la ville la plus proche. Je me rends ainsi rapidement après mon arrivée au commissariat local pour m’enregistrer, ce qui se fait curieusement très facilement. Les fonctionnaires présents m’accueillent chaleureusement en me disant très clairement que, en tant qu’étranger musulman, je suis le bienvenu pour étudier l’islam et le Coran en Algérie tant que je le souhaite… Juste avant d’ajouter sur un ton de mise en garde que cela n’est valable que si je ne me mêle pas de politique.

Ce contexte « administratif » est intéressant à relever :  au fil de mes mois de voyage en Algérie et des dizaines de milliers de kilomètres parcourus dans tout le pays, je n’ai jamais été inquiété par l’armée, la gendarmerie ou la police. Tous se sont montrés très cordiaux, bienveillants et respectueux à mon égard, quand bien même je manifestais mes projets d’études coraniques et islamiques. Ce cadre contraste avec nombre d’autres pays arabes, où ma posture éveillerait des soupçons de la part des services de sécurité et quelques restrictions. Ainsi, au Maroc, j’avais déjà fait face à quelques reprises à la méfiance d’autorités et plusieurs de mes interlocuteurs dans des mosquées et écoles coraniques traditionnelles de la région d’Agadir m’avaient prévenu de l’impossibilité pour un étranger de venir étudier dans ce genre d’instituts, pour des raisons légales bien sûr indépendantes de leur volonté.

Un autre point important à relever, et unique à ma connaissance, est la totale gratuité de l’enseignement dans ce genre de Madrassa et la prise en charge complète en termes de logement et de nourriture. Ainsi, des étudiants de tout âge, algériens ou étrangers, sont accueillis, nourris, et hébergés sans aucune participation financière de leur part, même s’ils y séjournent durant plusieurs années. En outre, il arrive souvent que le Cheikh donne de l’argent de poche aux étudiants, lors de leur sortie en ville durant le vendredi ou pour leurs besoins de voyage dans le cadre d’un retour au pays. La Zaouïa tenant également un rôle social, il arrive que des voyageurs en détresse y trouvent refuge et assistance financière. Un ami malien, sur la route de l’exil vers l’Europe, après s’être adressé au Cheikh de cette Zaouïa, a été pris en charge et hébergé. On lui a même payé le reste de son voyage en bus pour qu’il puisse poursuivre son voyage vers Alger.

Au niveau de l’approche éducative, il faut relever que l’apprentissage est centré sur le Coran. La méthode préconise pour tous la mémorisation du Coran comme base et l’étudiant n’a pas accès à d’autres formes d’enseignement religieux formel jusqu’à ce qu’il ait mémorisé l’intégralité du Livre sacré. Cela nécessiterait en moyenne deux ans. Ensuite seulement, l’étudiant qui le souhaite peut aborder d’autres domaines, principalement par l’étude de mutun de droit classique du madhab malékite tels que le célèbre matn d’Ibn ‘Ashir (théologien du XVI-XVIIème siècle). La méthode usitée et préconisant la mémorisation du Coran entier comme prérequis à d’autres apprentissages contraste avec ce que j’ai observé dans d’autres institutions de formation islamique en Mauritanie, au Mali, Au Yémen ou encore en Turquie, où les étudiants ont un programme beaucoup plus divers et moins axé sur la mémorisation.

Pour résumer, ma brève expérience d’étudiant interne dans cette Madrassa traditionnelle a été mitigée. Il est vrai que sur le plan du savoir religieux et de la spiritualité, je n’ai pas pu ou su profiter de cette occasion pour approfondir mes connaissances pour plusieurs raisons. D’abord fatigué par le milieu et incapable de m’adapter à ces conditions de vie à cette époque de ma vie, je ne suis pas vraiment rentré mentalement dans les études, trop occupé à tenter de m’acclimater et à penser constamment à la perspective d’un départ éventuel. En outre, j’ai constaté lors de cette expérience qu’une part des étudiants n’était pas là par amour de l’islam ou par aspiration spirituelle, mais plutôt par nécessité, faute d’avoir trouvé un meilleur cursus. En effet, certains jeunes qui ont échoué à l’école ou qui n’ont pas eu de bonnes possibilités d’accès à l’éducation nationale saisissent les études coraniques et islamiques comme une dernière chance d’éducation et parfois même, comme dernières voies d’intégration professionnelle.

Ainsi, en Algérie, certains affirment que de futurs imams choisissent cette voie par pur opportunisme professionnel et social, sans intérêt particulier pour la religion. Cela expliquerait les quelques mauvaises conduites et comportements contraires à l’islam qu’on peut observer dans ce genre d’institutions. Malgré ce point, je garde d’excellents souvenirs de l’ambiance et des relations avec les autres étudiants, et des moments de joie passés en compagnie de musulmans d’origines et de milieux socioculturels divers, le tout dans une atmosphère pacifique d’entraide, de fraternité et de solidarité. En outre, dans une optique plus spirituelle, la Zaouïa génère une atmosphère particulière propice à la méditation, au souvenir de Dieu et à la contemplation. La présence du Cheikh charismatique tend aussi à illuminer les lieux et à attirer nombre de chercheurs dans cette oasis animée d’une certaine paix, dans laquelle émane fréquemment cette sakinah (sentiment de paix profonde) qui semble désormais si difficile à trouver à notre époque.

En compagnie des étudiants dans la chambre pour les étrangers.

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