- Analyse des limites méthodologiques des statistiques utilisées.
- Impact de la stigmatisation des populations sur le débat public.
- Importance de la présomption d'innocence et de la responsabilité individuelle.
Un chiffre spectaculaire, mais que mesure-t-il réellement ? Sur BFMTV, la journaliste Alexandra Gonzalez ( voir vidéo ci-dessous) a détaillé les failles méthodologiques d’une analyse de Jérôme Fourquet, invoquée par Philippe Ballard, député du Rassemblement national, à propos des violences du 17 octobre. Une séquence qui illustre l’empressement à transformer des données fragiles en arguments de stigmatisation des populations désignées comme « arabo-musulmanes ou africaines ».
Jérôme Fourquet est un analyste politique et directeur du département Opinion de l’Ifop, institut spécialisé dans les sondages et les études d’opinion. C’est à partir de comptes rendus d’audiences publiés dans la presse qu’il a constitué un corpus de 70 personnes dont le prénom était mentionné. Selon son classement, 75 % porteraient un prénom « arabo-musulman ou d’origine africaine ».
Mais peut-on transformer cette observation en une statistique sur l’ensemble des personnes impliquées dans les violences ? Après avoir interrogé directement Jérôme Fourquet, Alexandra Gonzalez a exposé plusieurs raisons de contester cette généralisation. Avant de brandir un pourcentage pour désigner des populations à la vindicte, la moindre exigence serait d’en vérifier la solidité.
Des personnes poursuivies, pas nécessairement condamnées
Premier problème : selon la journaliste, Jérôme Fourquet reconnaît ne pas savoir si les 70 personnes recensées ont toutes été condamnées. L’issue des procédures n’était pas systématiquement précisée dans les articles et n’a pas été retenue comme critère de son analyse.
Le corpus peut donc inclure des personnes finalement relaxées. Les présenter indistinctement comme des « casseurs » ou des « pilleurs » revient à leur attribuer une culpabilité que ce travail ne permet pas d’établir. Ce glissement est particulièrement grave : lorsque le prénom devient un argument à charge, la présomption d’innocence disparaît derrière le soupçon identitaire. Une personne ne devrait pas avoir à répondre d’une culpabilité supposée parce que son prénom se prête à un discours politique.
Un corpus non représentatif
Deuxième limite : ces 70 personnes ont été sélectionnées en fonction des informations disponibles dans la presse, et notamment de la présence de leur prénom. Selon Alexandra Gonzalez, Fourquet admet lui-même que cet échantillon n’est pas représentatif. La journaliste rappelle que 917 personnes ont été jugées en comparution immédiate, d’après les chiffres qu’elle attribue à Gérald Darmanin. Les 70 cas étudiés représentent donc environ 7,6 % de ce total. Les 847 autres ne figurent pas dans le corpus.
Le problème ne tient pas uniquement au nombre de dossiers : rien ne garantit que les personnes dont la presse publie le prénom présentent les mêmes caractéristiques que celles dont elle ne parle pas. Le pourcentage obtenu ne peut donc pas être extrapolé à l’ensemble des prévenus.
Brandir ce résultat comme une vérité générale, en escamotant ces limites, relève d’un usage politique trompeur des chiffres. Un pourcentage ne devient pas une preuve simplement parce qu’il conforte les préjugés de ceux qui le répètent.
Des infractions différentes regroupées sous une même étiquette
Alexandra Gonzalez souligne également la diversité des faits poursuivis : violences envers les forces de l’ordre, détention de mortiers d’artifice, atteintes aux biens, mais aussi outrages. Toutes ces infractions ne correspondent pas à des pillages ou à des dégradations.
Elle rappelle enfin une réserve formulée par Fourquet lui-même dans Le Figaro : les personnes interpellées ne représentent pas nécessairement l’ensemble des participants aux émeutes, les plus organisés pouvant échapper aux arrestations. Tout ramener à une même catégorie de « casseurs » permet d’effacer ces différences, puis d’associer cette catégorie à des origines supposées. Cet amalgame nourrit une mise en accusation collective, bien au-delà des seuls individus poursuivis.
Un chiffre dont la portée est largement surestimée
La démonstration de la journaliste ne consiste donc pas à proposer un autre pourcentage. Elle montre pourquoi celui de 75 % ne permet pas d’affirmer que trois quarts des casseurs ou des personnes condamnées auraient une origine donnée.
À ces limites s’ajoute une distinction essentielle : un prénom ne suffit pas à établir la nationalité, la religion ou le parcours familial d’une personne. Passer d’un classement de prénoms à une conclusion générale sur l’origine des émeutiers suppose des éléments que ce corpus ne fournit pas. Face à la reprise politique de ce chiffre, Alexandra Gonzalez remet ainsi au centre du débat ce que sa présentation spectaculaire tend à effacer : la sélection des dossiers, la diversité des infractions et l’absence d’information systématique sur les condamnations.
Cet empressement à désigner les « Arabo-musulmans » et les « Africains », selon la terminologie favorite des obsédés de l’origine, est une mécanique de stigmatisation : brandir un chiffre fragile pour jeter le soupçon sur des populations entières. Ceux qui relaient ce pourcentage en escamotant ses limites alimentent les préjugés sous couvert d’analyse statistique. Un prénom devient une pièce à charge, une origine supposée un motif de suspicion collective. Ce procédé est indigne du débat public. La lutte contre les violences exige des faits établis et des responsabilités individuelles. Elle ne saurait servir de prétexte à un procès des origines.
Violences lors de la manifestation du 17 octobre : Alexandra Gonzalez démonte les limites du chiffre des « 75 % de prénoms arabo-musulmans ou africains » repris par le RN et certains médias https://t.co/Ec4eUOSs7g
— Oumma.com (@oumma) November 4, 2026


GIPHY App Key not set. Please check settings