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Quand le féministe Ivan Levaï défend son ami Dominique Strauss-Kahn

Compassion à géométrie variable. Jeudi, sur France Inter, le journaliste Ivan Levaï affirmait croire en l’innocence de Dominique Strauss-Kahn, un « libertin blanchi » qui ne peut pas « forcer les femmes ». Paradoxe : cet ami du couple Strauss-Kahn s’engage régulièrement pour combattre le sexisme et les violences conjugales, notamment celles causées par les intégristes religieux.

« Je ne crois pas au viol. Pour un viol, il faut un couteau, un pistolet, etc… » : c’est l’assertion d’un journaliste de renom, Ivan Levaï, qui tente ainsi d’user d’une argumentation pourtant erronée pour conforter son intime conviction à propos de l’affaire du Sofitel.

 

Hier matin, au micro de France Inter, l’ex-animateur d’Europe 1 et fondateur de La Chaîne Parlementaire -venu promouvoir un ouvrage consacré au scandale- renchérissait : « Il y a un mot dans le rapport de Cyrus Vance qui revient tout le temps et que j’aime bien : incident, incident, incident… Autrement dit, c’est un incident », « La question que moi, j’aurais posé [sur TF1, c’est] : qui a fait des avances à qui ? », « On en a voulu à l’homme blanc, riche, puissant », « Quitte à faire flamber le standard, je n’imagine pas Dominique Strauss-Kahn forçant une femme ».

Qu’une telle contre-vérité -à propos du viol indissociable d’une arme- soit prononcée sur une antenne de service public serait a priori passible d’un avertissement du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel -un organisme souvent prompt à sanctionner les propos extrémistes ou simplement inexacts. Dans ce cas précis, il n’en sera rien : le chef de cabinet du président du CSA n’est autre que Catherine Levaï, épouse du contrevenant. La sphère d’influence du couple Levaï explique sans doute en partie la bienveillante discrétion des éditorialistes français depuis hier : hormis les blogueurs des sites d’information et la presse étrangère, nulle critique médiatique n’a surgi pour souligner la désinvolture de l’homme de radio.

 

Paradoxe : outre son engagement affiché dans la gauche inspirée par Jean Jaurès et son attachement passionnel pour Israël, l’homme qui fut directeur du mensuel Tribune juive a périodiquement manifesté son intérêt pour la cause des femmes. En 2009, il animait un débat sur la « solidarité féminine » pour l’association Paroles de femmes. Deux ans plus tôt, il était l’invité d’une conférence organisée par la même association et consacrée au thème suivant : « Les femmes face à l’intégrisme religieux et la République dans tout ça ? ». En vue de l’élection présidentielle de 2007, le journaliste initia l’appel de sept personnalités féminines à s’inscrire sur les listes électorales afin, entre autres buts, de lutter « pour l’égalité réelle » et de « refuser le communautarisme ». Le 6 novembre 2006, Ivan Levai fit également publier dans sa propre revue une pétition -à destination des rabbins orthodoxes- en faveur de l’égalité dans le divorce religieux juif. Un an plus tôt, il avait répondu présent à l’appel de l’association Ni putes ni soumises pour lancer, à l’occasion de la journée internationale des femmes, un « nouveau combat féministe »  : sur la place de la République à Paris se sont retrouvés à ses côtés Jean-François Kahn, Elisabeth Badinter, la « conceptrice multimédia » Sihem Habchi, Jack Lang ainsi qu’Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn. En 2004, le journaliste s’était déjà joint au collectif de Fadela Amara afin de dénoncer -dans le XXème arrondissement de Paris- les violences à l’encontre des femmes -particulièrement les immigrées.

De Simone Veil à Dominique Strauss-Kahn

Ironie du sort : sept ans plus tard, Ivan Levaï envisage désormais qu’une femme immigrée se plaignant d’avoir été violenté, Nafissatou Diallo, aurait peut-être « fait des avances » au nouvel époux de son ex-femme Anne Sinclair. L’homme n’a pas renoncé à son féminisme à géométrie variable pour autant : dans son entretien sur France Inter, il dit vouloir vivre assez longtemps pour voir arriver une femme à l’Elysée, lui qui aurait tant voulu, ajoute-t-il, que Simone Veil eût été présidente de la République.

 

Une loyauté sans failles semble être la valeur cardinale au sein du clan Strauss-Kahn. Son confrère Jean-François Kahn-dont l’épouse Rachel Kahn avait été témoin au mariage d’Anne et Dominique- et Elisabeth Badinter-également témoin lors de cette même cérémonie- n’avaient pas non plus manqué de défendre l’ex-dirigeant du FMI, chacun dans son style. Une histoire réduite à un « troussage de domestique » pour l’ancien directeur de Marianne et l’allusion à ces «  femmes qui ne disent pas la vérité » pour la philosophe féministe.

Faites ce que je dis, pas ce que je fais

Ivan Levaï, âgé de 74 ans, continue de « refuser le communautarisme » et de lutter contre les violences faites aux femmes, notamment les immigrées ou celles victimes de « l’intégrisme religieux ». Du moins, à l’extérieur du microcosme parisien. Car, à l’intérieur de son propre réseau, l’attitude semble toute autre. C’est bien le même homme qui dédouane son ami –toujours accusé d’avoir malmené plusieurs femmes– et justifie, pour lui et ses proches, une posture communautaire ultra-partisane qui serait pourtant considérée comme inacceptable pour autrui.

 

Lorsque le scandale du Sofitel avait paru sceller le sort de l’ex-futur présidentiable, certains journalistes ont manifesté une plus grande liberté d’expression à propos du couple Strauss-Kahn. Raphaëlle Bacqué du journal Le Monde rapporta ainsi ce témoignage singulier d’un ami d’Anne Sinclair : selon ce proche,  « elle a toujours voulu prouver que, soixante-quinze ans après Léon Blum, les Français étaient capables d’élire un juif. A ses yeux, cela aurait été une formidable revanche sur l’Histoire ». Une espérance qui corrobore la vision sarcastique d’un célèbre sketch de Pierre Desproges  : « Je relisais récemment « Juifs et Français » d’Harris et Sédouy. Les auteurs demandaient à une grande journaliste très belle et pleine de talent (que ma discrétion m’interdit de nommer ici) si elle aurait épousé Ivan Levaï dans le cas où ce dernier n’eût pas été juif comme elle. Cette dame a répondu que non, qu’elle n’aurait probablement pas pu tomber amoureuse d’un non-juif. Je comprends aisément cette attitude qu’on pourrait un peu hâtivement taxer de racisme ».

Quitte à prôner l’instrumentalisation communautaire du pouvoir ou l’indulgence envers le sexisme transgressif de ses proches, autant s’installer au préalable dans les quartiers huppés de Paris plutôt qu’en HLM de banlieue. Ce sera plus seyant : grands médias, police et justice ne viendront pas vous incommoder. Sauf accident.

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