Avant d’être le pape Benoît XVI, il fut simplement Joseph Ratzinger, né en 1927 en Allemagne, dans la région très conservatrice de la Bavière. Je distinguerai trois périodes dans sa vie : la première est celle du théologien, la deuxième, celle du préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi (1981-2005) et la troisième, celle du pape Benoît XVI (2005-2013).
Un « grand théologien »
C’est le qualificatif que les médias lui ont donné à sa mort. Mais est-il confirmé par ceux qui furent ses confrères ? L’un d’eux est particulièrement bien placé puisqu’il a été professeur dans les mêmes universités de Münster puis de Tübingen, c’est Hans Küng. Lors du concile Vatican II (1962-1965), le plus grand événement de l’Église catholique au XXe siècle, Ratzinger et Küng furent experts tous les deux et travaillèrent en faveur des réformes.
En 68, inquiets devant la volonté de Paul VI de contrôler étroitement les théologiens, 1360 d’entre eux, de 53 pays, signèrent un manifeste « sur la liberté de la théologie » et, parmi eux, Joseph Ratzinger. Pourtant l’année 68 marque un tournant dans l’histoire personnelle de ce théologien. A l’université de Tübingen, Ratzinger a vécu très mal le Mai 68 allemand : il n’a pas supporté d’être chahuté par les étudiants ; dans ses Souvenirs écrits plus tard, il parla de « terreur psychologique » et changea de camp. Il devient désormais un conservateur patenté.
Dès l’année suivante, il quitte Tübingen pour une université beaucoup moins renommée, celle de Ratisbonne, mais où l’évêque accueillait tous les théologiens conservateurs. Alors qu’il avait fait partie du comité de rédaction de la revue Concilium, créée à la fin du Concile, en 1965, pour continuer l’oeuvre conciliaire, Ratzinger quitte cette première revue pour se rallier à la nouvelle revue conservatrice Communio créée en 1972. Durant cette période, notre théologien écrit un ouvrage important qui éclaire sa pensée, une Introduction au christianisme, considérée par certains comme un ouvrage majeur.
En fait, Ratzinger rompt avec tout l’effort scientifique d’analyse de la Bible qui s’était développé depuis le milieu du XIXe siècle, ce qu’on appelle la « méthode historico-critique ». Pour faire simple, notre théologien en revient à la vieille exégèse et part de la foi pour lire le texte ainsi que de l’interprétation traditionnelle et de celle de l’autorité ecclésiale. Et certains crient au miracle parce qu’il est dogmatique ! Selon le théologien Hans Küng, la pensée de Ratzinger se fonde sur ceux qu’on appelle les Pères de l’Église, des hommes dont les ouvrages, écrits entre le IIe et le Ve siècle, font autorité ; or, évidemment, au cours de tous les siècles qui suivirent, il y eut d’autres apports philosophiques et théologiques. Mais pour Ratzinger, tous les travaux des théologiens modernes depuis le XVIe siècle sont mauvais.
De même, selon Hans Küng, le grand ouvrage en trois tomes, Jésus de Nazareth, qu’il publia comme pape n’apporte rien de nouveau. En fait, le « grand » théologien Ratzinger est surtout un théologien conservateur… et c’est ce qui fait son succès auprès de certains. On peut se demander enfin si l’insistance sur la dimension théologique du pape Benoît XVI n’est pas là pour masquer l’échec de son pontificat que lui-même a reconnu par sa démission. Mais cet acte final mérite l’estime : j’en reparlerai.
Le Préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi (19812005)
Ratzinger avait été créé cardinal en 1977 puis fut nommé préfet de cette congrégation par Jean-Paul II en 1981. Celle-ci avait succédé en 1965 à la congrégation du Saint-Office, elle-même ayant succédé à l’Inquisition créée pour extirper les hérésies chrétiennes mais aussi, en Espagne et au Portugal, les juifs et les musulmans qui gardaient leur foi tout en feignant de s’être convertis au catholicisme.
Tortures et bûchers illustrèrent tristement l’Inquisition. Au XXe siècle, il n’est plus question de tortures, mais la congrégation pour la doctrine de la foi gardait comme mission de veiller sur l’intégrité de la foi catholique ; en conséquence, elle convoquait à Rome des théologiens qu’elle considérait comme dissidents et, éventuellement, leur interdisait d’enseigner dans les institutions catholiques.
Bien avant Ratzinger, un cardinal Ottaviani avait fait régner la terreur. Notre cardinal allemand se présentait sous des aspects plus policés et cordiaux, mais il était tout aussi intransigeant. Il dira plus tard qu’il recevait « tous les jours sans exception des informations les plus secrètes en provenance de tous les continents ». Ainsi se poursuivait la sale tradition des dénonciations, ce qui explique ses surnoms : le « grand inquisiteur » et de Panzer-kardinal.
Ratzinger exposa avec franchise sa pensée, en 1985, dans une longue interview publiée sous le titre Entretien sur la foi. Il s’opposait non seulement à l’avortement mais aussi à la contraception ; la rupture entre sexualité et procréation conduisait, selon lui, à l’acceptation de la masturbation et de l’homosexualité. Il ne voulait pas d’évêques « experts » ou de « théologiens » mais des hommes à « la foi simple et fondamentale, qui précède la science », « capables de s’opposer au monde et à ses tendances négatives ». Quant la femme à laquelle il consacre un chapitre, il renvoie à Marie, vierge et mère qui a l’immense mérite d’enfanter sans accomplir l’acte sexuel.
Toutes ces affirmations vont à l’inverse de ce que le Concile Vatican II a voulu faire : que l’Église retrouve le contact avec le monde d’aujourd’hui et ne s’isole pas dans la célébration du passé au risque de devenir une secte. C’est ce que voulait le pape Jean XXIII qui avait lancé le Concile. Mais Ratzinger n’hésita plus à attaquer le Concile dont il déclarait, en 1985, que « les résultats se sont avérés catastrophiques » ; on était passé, selon lui, « de l’autocritique à l’autodestruction » et à un processus de « décadence ». On peut dire que la pensée du cardinal Ratzinger est carrément réactionnaire et, durant ses quatorze ans à la tête de la congrégation de la doctrine de la foi, il s’est employé à restaurer autant que possible la tradition pré-conciliaire. Une centaine de théologiens catholiques en furent victimes.
Parmi toutes les mauvaises actions du cardinal Ratzinger, j’en retiendrai trois. D’abord, en 1985, une Instruction contre la théologie de la libération qui s’était développée en Amérique latine où de nombreux prêtres et évêques défendaient les masses affamées et les aidaient à lutter pour la justice. Mais, pour Ratzinger, c’était s’engager avec les communistes. Ensuite, en 1987, l’interdiction des méthodes de procréation artificielle qui aidaient les couples à avoir des enfants. Enfin, en 2000, une Déclaration qui affirme que l’Église catholique est la seule source de salut pour l’humanité. Alors que, fidèles au concile Vatican II, des théologiens catholiques s’étaient engagés de plus en plus loin dans le dialogue avec les autres religions et en particulier avec l’islam !
Le pape Benoît XVI (2005-2013)
Devenu Benoît XVI, le cardinal Ratzinger a continué d’appliquer ces principes. Comme je ne cherche qu’à expliquer pourquoi je ne le pleure pas, je ne vais pas m’étendre sur ses actions pendant les huit ans de son pontificat. Je voudrais seulement revenir sur un événement qui a fait beaucoup de bruit, son discours à l’université de Ratisbonne, le 12 septembre 2006, qui portait sur les rapports entre la religion et la violence.
Benoît XVI condamnait la violence exercée au nom de la religion. Cette réflexion ne pouvait rester théorique au moment où les attentats provoqués par des groupes islamiques se multipliaient. De surcroît, dans ce discours, trois passages portent sur des échanges entre un empereur byzantin et un savant persan. Benoît XVI citait, dans son discours, un passage de l’empereur déclarant : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouvera seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait ».
Il fallait être un intellectuel perdu dans ses livres et loin du monde réel pour s’imaginer que ces propos ne seraient pas considérés comme injurieux par plus d’un milliard de musulmans ! Le pape était-il sincère quand il s’excusa ? On sait qu’il était très sensible aux persécutions dont les chrétiens étaient les victimes dans le monde. Savait-il au moins que, pour le musulman, le jihad signifie lutte intérieure sur lui-même ? Pour l’opinion occidentale en général, ces propos du pape concordaient avec la théorie du choc des civilisations.
Sa décision, annoncée le 28 février 2013, de démissionner a été un acte de courage qu’il faut saluer, mais elle témoigne de l’impuissance du pape devant les problèmes graves assaillant l’Église : l’anarchie au sein de la curie, les scandales financiers et, pour finir, la révélation d’un « lobby gay » implanté au coeur du Vatican.
Reste que le « pape émérite » n’a pas respecté son engagement de ne plus parler publiquement ; il n’a pas hésité à plusieurs reprises à exprimer des idées contraires à celles de son successeur ! Le nouveau pape, le pape François, n’est sans doute pas un « grand théologien », mais il a commencé des changements urgents au Vatican et il n’a cessé, depuis sa nomination, d’élever la voix en faveur pauvres et des migrants.
Une chrétienne

