Au programme de l’Esprit d’actu, un entretien avec Latifa Bouhafsi, auteure du livre “La possession des corps par les djinns, mythe ou réalité ?”. Dans cet entretien, Latifa Bouhafsi, sophrologue, psychothérapeute et praticienne des neurosciences, décrit et analyse des séances d’exorcisme. Elle aborde la question de la possession par les djinns, une croyance profondément ancrée dans la communauté musulmane d’après son expérience. À travers son expertise clinique et le cas marquant de sa patiente Sarah, elle propose une lecture scientifique de ce phénomène, conjuguant approches psychologique et neuroscientifique. L’entretien explore le pont entre croyances traditionnelles et compréhension scientifique, offrant une perspective éclairante sur ces manifestations souvent interprétées comme surnaturelles.
Compte-rendu de l’entretien avec Latifa Bouhafsi, auteure du livre “La possession des corps par les djinns – Mythes ou réalités ?”
-
La possession, une croyance universelle aux racines anciennes
La croyance en la possession remonte à l’Antiquité, comme en témoignent des tablettes sumériennes datant de 2000 ans avant J.-C., décrivant des rituels d’exorcisme. Cette idée traverse les cultures : africaine, asiatique, orientale, et se retrouve dans les trois religions monothéistes. Dans certaines communautés musulmanes, notamment maghrébines, cette croyance persiste et fascine, parfois avec des dérives violentes lors de séances d’exorcisme (ruqya).
Cependant, plusieurs théologiens musulmans, comme Ibn Taymiyya ou Al-Ghazali, contestent l’idée que les djinns puissent posséder physiquement les corps. Ils distinguent le mass (toucher spirituel, tentation) d’une prétendue “possession totale”. Cette nuance est essentielle pour éviter des interprétations extrêmes.
-
Entre traumatismes psychologiques et interprétations culturelles
Dans sa pratique, Latifa Bouhafsi a constaté que de nombreux patients attribuant leurs troubles à une possession souffraient en réalité de traumatismes liés à une éducation violente ou maltraitante. Elle cite l’exemple de Sarah, une patiente venue consulter pour des crises de spasmophilie, déclenchées par des séances de ruqya traumatisantes :
- Violences subies : ingestion forcée d’eau ou d’huile d’olive, coups, bandeau sur les yeux, récitation brutale du Coran.
- Conséquences : Sarah développa une réaction de panique au simple fait d’entendre le Coran de manière inopinée, bien qu’elle puisse le lire volontairement sans problème.
Ce cas illustre comment des rituels mal conduits peuvent aggraver des troubles psychologiques préexistants.
-
Une explication psychologique : la dissociation structurelle
Pour comprendre les symptômes attribués à la possession, Latifa Bouhafsi s’appuie sur la théorie de la dissociation structurelle (Onno van der Hart) :
- Dissociation primaire : Survient après un stress intense. La personne alterne entre une partie “normale” et une partie émotionnelle figée dans le trauma (ex. : sursauts excessifs).
- Dissociation secondaire : Observée dans les cas dits de “possession”. Le cerveau fragmente l’identité en plusieurs parties émotionnelles pour se protéger. Cela explique les changements de voix ou les gestes incontrôlés lors des crises.
- Dissociation tertiaire : Résulte de traumatismes extrêmes (ex. : personnage du film Split), avec plusieurs identités distinctes.
Ces mécanismes montrent que les “manifestations de possession” relèvent souvent de stratégies de survie psychique.
-
Les neurosciences à l’appui
Les avancées en imagerie cérébrale confirment ces mécanismes :
- Amygdale hyperactive (siège de la peur) + cortex préfrontal inhibé (rationalité) = perte de contrôle, hallucinations, discours incohérents.
- Ces perturbations sont identiques dans les états de transe, les psychoses ou les troubles dissociatifs, quelles que soient les croyances culturelles.
-
Pourquoi l’exorcisme “fonctionne-t-il” parfois ?
Certains affirment que la ruqya guérit, preuve que la possession existe. Latifa Bouhafsi nuance :
- Effet placebo : La conviction du patient et la relation de confiance avec l’exorciste jouent un rôle clé.
- Comparaison interculturelle : Les chrétiens, les juifs ou même les athées (via la psychothérapie) obtiennent des “guérisons” similaires, sans invocation coranique.
- Bienveillance vs violence : Lorsque la ruqya est pratiquée avec écoute (sans coups ni forcing), elle peut apaiser – non par magie, mais par thérapie dialoguée.
-
Vers une approche empathique et éclairée
Latifa Bouhafsi plaide pour :
- Déstigmatiser : Considérer les “possédés” comme des victimes de traumatismes, non d’entités maléfiques.
- Privilégier les thérapies humanistes : Hypnose, EMDR, ou ruqya bienveillante si la croyance est forte.
- Éduquer : Prévenir les maltraitances au nom de l’exorcisme, comme celles subies par Sarah.
La Possession des Corps par les Djinns ne nie pas les croyances religieuses, mais les contextualise par la science. En démêlant mythes et réalités psychologiques, Latifa Bouhafsi ouvre une voie vers une prise en charge plus humaine des souffrances spirituelles et mentales. L’exemple de Sarah, aujourd’hui thérapeute après s’être libérée de ses peurs, montre l’importance de substituer la violence par la compréhension.

