Il nous faut rappeler un élément qui pourrait paraître anecdotique mais qui est en réalité important à expliquer car trop de nos contemporains ayant un « magistère » pour apposer un discours sur la religion musulmane le négligent. Beaucoup de savants musulmans (oulémas) pensent qu’il y a davantage une différence de nature entre ces piliers qu’une différence de degrés. Et même si les mystiques musulmans disent que ce propos du Prophète insiste d’abord sur l’intériorisation du rite ce n’est pas aller à fond des réelles implications de cette définition des fondements de la religion.
D’aucuns répètent inlassablement que c’est par gradation et de manière linéaire que le musulman procède dans sa quête spirituelle, morale et religieuse jusqu’à atteindre sa nature véritable. Dire cela est déjà une erreur. Dans le domaine de la vie intérieure il ne peut y avoir de linéarité car seul l’instant présent est effectif. Iqbal l’a admirablement argumenté dans son livre « reconstruire la pensée religieuse de l’Islam ».
Mais, il y a un présupposé théologique dans la manière de lire non pas seulement les paroles du Prophète mais aussi et surtout le Coran ; ce présupposé qui agit comme un inconscient collectif travaille la pensée musulmane si puissamment qu’il est très difficile de le percevoir et avant tout de le déconstruire. De quoi s’agit-il au juste ?
L’école théologique majoritaire dans les communautés musulmanes est l’acha’risme qui porte le nom de son fondateur Abu Hassan al Acha’ri. Cette école théologique puissante possède une vision du monde qu’elle traduit dans sa cosmologie de la substance qu’elle a affinée avec l’apport de la pensée grecque. Il y a dans le monde de la matière des substances indépendantes les unes des autres.
Chaque substance possède nécessairement des accidents qui en précisent ses qualités. Une table par exemple, est un agrégat d’atomes qui forment la substance-table (jawhar) et s’ajoute à la substance-table une couleur, elle est soit fixe soit en mouvement, avec une pesanteur, une longueur, etc ; ces qualités sont des accidents connaturels à la substance.
Or, la vision du monde depuis les dernières données des sciences comme la physique, les mathématiques, la génétique, l’embryogénèse, a été bouleversée. Il y a une nouvelle cosmologie qui a surgi grâce notamment à la pensée de Whitehead avec son œuvre majeure « Procès et réalité » ou à celle de Raymond Ruyer avec son livre « néo-finalisme ». Cette cosmologie organique démonte l’ancienne cosmologie mécaniste et substantialiste.
Les choses sont interdépendantes entre elles, il y a une interconnectivité cosmique et le monde est chaque jour à la tâche. La cosmologie acha’rite a une vision statique du monde comme les Grecs. Ce qui a fait dire à Iqbal que le Coran est « anti-classique ». Si l’on veut donc, être fidèle à la cosmologie coranique il faut abandonner cette partie de la théologie musulmane obsolète car la fidélité au Coran est plus importante pour le croyant que la fidélité à son école. C’est avec un respect profond pour nos maîtres et aïeux que nous devons poursuivre l’œuvre de revivification de la pensée musulmane.
Ainsi, avec cette cosmologie renouvelée les quatre piliers ne sont plus indépendants les uns des autres à l’instar des substances acha’rites et grecques mais bien plutôt interconnectés entre eux. Il ne peut y avoir d’Islam sans Ihsane pas plus qu’il ne peut y avoir de foi (Imane) sans connaissance des signes pressentis de la dégradation de l’homme et de sa fin (alamate as sa’a).
Il faut affirmer la concrescence des choses (whitehead parle « d’entités actuelles ») c’est-à-dire comprendre que les choses croissent ensemble en vue de la synthèse unitive. Il nous faut un nouvel acha’risme avec une nouvelle cosmologie, plus fidèle au Coran et en rupture avec la vision grecque du monde. Il faut que nos théologiens reprennent la tâche initiée par Sir Iqbal afin d’être comme la vague qui ne connaît aucune demeure car constamment en mouvement.
Cette vision substantialiste et statique du monde, construite par la théologie acha’rite (majoritaire en terre d’Islam) et pourtant si éloignée du Coran si l’on prend la peine de le lire avec fidélité, a des répercussions jusque dans la vie quotidienne du musulman « moderne ».
Ayant une vision statique du monde il justifie plus facilement sont retrait de la vie. Les choses étant indépendantes les unes des autres selon la théorie de la substance, le musulman « moderne » agit plus facilement en rupture avec son environnement immédiat. Beaucoup de pays musulmans souffrent actuellement de cette rupture fondamentale notamment dans le respect de la nature.
Le musulman « moderne » cherchera à respecter son chez-soi tout en dégradant son écosystème vital qui est rappelons-le l’autre livre de Dieu ; après tout « la nature est une chose posée là sans que j’y sois pour quelque chose et moi je suis une autre chose posée là également et nous sommes malgré nous ici et nous cohabitons indépendamment l’un de l’autre ». Cette vision ontologique insulaire de l’être musulman contemporain en rupture avec Dieu, l’homme et la nature présente dans nos traités de théologie et qui est le fait de la vision statique du monde héritée des Grecs, est anormale et il conviendra d’y remédier.

